Ar-Men. L’enfer des enfers – Emmanuel Lepage

Il y a véritablement quelque chose dans le dessin d’Emmanuel Lepage… Une force incroyable, un vrai souffle, une puissance qui laisse sans voix. Quelque chose de charnel et de violent, de viscéral et de profondément humain…

 

Qu’il parle de la nature, imprévisible, ou de la mer, indomptable, Emmanuel Lepage ne parle en fait que de l’Homme. Celui qui rêve, celui qui bâtit, celui qui détruit, celui qui construit, celui qui répare… Face à une nature sauvage et puissante qu’il peine à apprivoiser, l’homme s’expose à la colère des éléments et fait ce qu’il peut. En témoigne la construction du mythique phare d’Ar-Men, au large de l’île de Sein. Situé en pleine mer sur un bout de roche battu par les flots, il est surnommé « L’enfer des enfers« …

 

« Ar-Men. C’est là où je me suis posé, adossé à l’océan. Loin de tout conflit, de tout engagement, je suis libre. Ici, tout est à sa place… et je suis à la mienne. »

 

Germain, dernier gardien d’Ar-Men. Solitaire, secret, rongé par des démons qui ne laissent pas en paix, il a trouvé dans la furie de la mer un écho à ses tourments le plus intimes. Moïzez, l’enfant perdu qui deviendra un des bâtisseurs du phare et son tout premier gardien. Une histoire que Germain va découvrir par hasard un siècle plus tard. Une histoire qui va l’habiter comme celles des légendes dont il a bercé l’enfance de sa fille… Une histoire, des histoires, où les fantômes ne cessent de côtoyer les vivants…

 

Je ne saurais dire ce qui m’a le plus séduit dans cet album stupéfiant de beauté… Ces aquarelles somptueuses, la puissance des légendes bretonnes, cette immersion saisissante dans la construction épique de ce phare de l’extrême ou le fait que le scénario mêle les faits réels, la fiction et les mythes avec tant de bonheur… Emmanuel Lepage nous raconte une histoire, des histoires, et il nous emmène loin, là où le cœur des hommes bat plus fort. Impossible de ne pas être saisi par cet album, son atmosphère, sa puissance narrative. Un voyage graphique inoubliable ♥

 

Les avis de Antigone, Blandine, Brize, Caro, Eimelle, Hélène, JérômeKathel, Leiloona, Mo’, Nathalie, Sandrine, Saxaoul

 

Éditions Futuropolis (Novembre 2017)

96 p.

 

Prix : 21,00 €

ISBN : 978-2-7548-2336-4

 

BD de la semaine saumon

Chez Mo’

 

Mamie gâteau s’emmêle le tricot – Gwladys Constant / Gilles Freluche

Côme est un petit garçon bavard et curieux à l’imagination débordante. Dans sa tête, ça se bouscule, et dans sa bouche, les mots se mélangent. Un ciel qui pleure, des voitures qui applaudissent… c’est mignon, poétique même, mais Barbara sa maman commence à s’inquiéter qu’il n’apprenne pas comme les autres enfants. Elle qui élève seule son enfant a déjà suffisamment de soucis avec ses journées de travail à rallonge. Alors s’il faut y rajouter des rendez-vous avec la maitresse ou chez le pédopsychiatre… Heureusement qu’il y a mamie Madeleine pour s’occuper de Côme tous les mercredis et tous les jours après l’école avant qu’elle ne vienne le récupérer parfois à la nuit tombée…

 

Depuis qu’il est tout petit, Côme adore aller chez mamie Madeleine. Même s’il aimerait bien qu’elle arrête de l’appeler « bébé », à quatre ans et demi, on est grand ! Et puis mamie est un peu bizarre dernièrement. Elle dit tout le temps qu’elle perd le temps, égare ses pics à tricoter, retrouve ses pelotes de laine dans le frigo, et ne lit plus son journal depuis que ses « chaussettes » ont disparu. Tout ça à cause d’une fantôme facétieux qui s’amuse à lui cacher ses affaires…

 

Quel attachant petit duo que celui de ce petit garçon et de sa grand-mère ! Dans un court texte très astucieux, Gwladys Constant déroule le fil d’une histoire toute simple à hauteur d’enfant. Un petit garçon qui grandit en même temps que sa mamie vieillit, un petit bonhomme haut comme trois pommes et une vieille dame qui ont chacun des raisons bien précises de s’emmêler les pinceaux. Comme Barbara, le petit lecteur se focalise sur les « problèmes » de langage de Côme et ne voit pas pas tout de suite que c’est en fait mamie Madeleine qui « s’emmêle le tricot »…

 

L’écriture de Glawdys Constant est un savoureux mélange de drôlerie et de tendresse, idéal pour parler de la maladie et de la vieillesse aux plus jeunes. Un petit texte tout doux et une façon originale et maligne d’aborder la maladie d’Alzheimer, Mamie gâteau s’emmêle le tricot devrait plaire aux petits lecteurs dès 7 ans.

 

Une lecture que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi.

 

De Gwladys Constant sur le blog : La révolte des personnagesPhilibert Merlin, apprenti enchanteur

 

Le site de Gwladys Constant

Le site de Gilles Freluche

 

Les avis de Nathalie, Thalie

 

Éditions Oskar (Février 2018)

Collection Ottokar

62 p.

 

Prix : 8,95 €

ISBN : 979-10-214-0574-5

 

pepites_jeunesse

Chaque jour Dracula – Loïc Clément / Clément Lefèvre

« Peu de gens le savent, mais avant d’être un grand vampire mondialement connu, Dracula a été un enfant (presque) comme les autres. »

 

Tous les matins, chaque jour de la semaine, Dracula se réveille la boule au ventre avec l’envie de rester pelotonné dans son cercueil douillet. Comme tous les petits garçons de son âge, Dracula doit aller à l’école. Mais Dracula n’aime pas du tout, du tout l’école… Sa maîtresse madame Stocker est pourtant gentille et bienveillante et ses résultats sont plutôt bons. Mais à l’école, il y a aussi cette bande de gros durs qui passent leurs temps à l’embêter. Dès que la maitresse a le dos tourné, dans les recoins de la cours de récréation, ils ne laissent jamais passer une occasion de le harceler, de rire de lui… ou même pire. Des yeux trop rouges, des canines trop pointues, un teint trop pâle, un langage trop châtié… Dracula est original, différent et ça ne leur plait pas. De l’ail glissé dans son repas à la cantine, de l’eau bénite rajoutée dans son verre, les caïds ne manquent pas d’imagination pour humilier celui qui est devenu leur cible favorite.

 

Alors chaque soir, Dracula rentre chez lui un peu plus triste, incapable de se confier à son papa de ce qu’il subit au quotidien à l’école. Jusqu’au jour où les évènements dérapent et où Dracula refuse de remettre les pieds à l’école…

 

Quelle belle idée que celle de Loïc Clément et Clément Lefèvre ! Loin de sa Transylvanie natale, mais vivant tout de même dans un château peuplé de fantômes, le jeune Dracula évolue dans notre monde, ce qui accentue ses différences aux yeux de ses camarades de classe.

 

Simplement, à hauteur d’enfant, l’histoire décortique tous les mécanismes du harcèlement en montrant comment une situation tristement banale peut vite évoluer en quelque chose de plus grave. Tout aussi simplement, l’album décrit d’une façon très juste la spirale du harcèlement du point de vue de la victime. Dracula s’enfonce petit à petit dans une tristesse, un silence et un mutisme profonds, incapable d’exprimer ses sentiments sur ce qu’il vit…

En imaginant l’enfance d’une figure de l’imaginaire populaire, Loïc Clément invente un Dracula fragile et on ne peut plus humain. Si le scénario imaginé par le papa de Chaussette et du Voleur de souhaits est subtil et délicat, le dessin l’est tout autant et séduit d’emblée. L’univers de Clément Lefèvre (L’épouvantable peur d’Épiphanie Frayeur) est doux et accueillant et truffé de petits clins d’œil au folklore vampirique. Cerise sur le cadeau, on se régale de la galerie de portraits de vampires célèbres qu’il imagine en fin d’ouvrage dans laquelle on découvre Carmilla, Lestatate ou encore Edward Cuculen.

 

Un très bel album, intelligent et doux, à glisser dans toutes les petites mains et à mettre d’urgence dans toutes les bibliothèques et CDI.

 

Éditions Delcourt jeunesse (Avril 2018)

40 p.

 

Prix : 10,95 €

ISBN : 978-2-413-00166-9

 

BD de la semaine saumon

… chez Stephie

Les étrangers – Eric Pessan / Olivier de Solminihac

C’est l’histoire d’une rencontre. Celle de deux auteurs et celle de jeunes gens qui n’auraient peut-être jamais dû se croiser. Une nuit, une gare désaffectée, un adolescent un peu paumé, d’autres qui le sont encore plus… Le cadre est posé. A tour de rôle, Olivier de Solminihac et Eric Pessan prennent la plume et font rebondir l’histoire sans savoir où leurs personnages vont les mener. En cela, ils leur ressemblent…

 

L’écriture est tendue à l’extrême. Une ambiance sombre et pesante annoncée dès la couverture où le titre s’étale en lettres oranges comme dans le générique d’un film de genre. L’intrigue est quant à elle bien ancrée dans le réel. Ces étrangers, ce sont ceux qu’on ne veut pas voir, ceux qu’on ignore. Ceux dont on parle à la télévision et dans les journaux sans les connaître vraiment…

 

« On peut fermer les yeux pour ne pas voir, se boucher les oreilles pour ne pas entendre, mais penser ? On fait comment pour ne pas penser ? »

 

Ce soir là après sa dernière journée de cours au collège, Basile ne rentre pas directement chez lui. Sans réel but, parce qu’il a besoin de faire le vide et d’oublier ses soucis, ses pas le mènent vers un quartier de la ville qu’il n’a pas pour habitude de fréquenter. Dans cette ancienne gare, il reconnaît Gaëtan, ce garçon un peu à part qui fréquentait son école et qu’il a depuis longtemps perdu de vue. Et Basile reste. Au milieu des bâtiments en ruine et des wagons rouillés, il partage avec lui un repas de fortune après avoir envoyé un message rassurant à sa mère.

 

Et ils arrivent. Ils sont quatre. Pas bien vieux. Des bougies à la main. Craintifs et sur la défensive. Gaëtan les rassure. Basile est un ami… Nima, le plus âgé, en impose, Basile le surnomme le Prince. Le Ténébreux, le Veuf et l’Inconsolé l’accompagnent, leurs mines de « Desdichados » disent tout de leur exil et de leur calvaire. Depuis qu’ils ont fui le centre pour mineurs isolés, ils se cachent de la police. Gaëtan est une des rares balises sur leur route…

 

« C’est incroyable, je dois être à moins d’un kilomètre à vol d’oiseau de ma chambre et j’ai l’impression de me trouver sur une autre planète. Pourtant, je ne suis pas idiot ou sans conscience : je sais que de nombreux migrants passent dans la région, je sais les camps, je sais les trafics, je sais les jeunes gens qui s’accrochent sous des camions et en meurent parfois, je sais les guerres au loin. Je sais tant et tant de choses qui jusqu’à présent me concernaient si peu. »

 

Court roman a quatre mains qui séduit avant tout par son atmosphère. Concentrée sur une seule nuit, l’intrigue attrape le lecteur dès les premières lignes. Une atmosphère de songe éveillé dont on se réveille brusquement quand on comprend le chemin que prennent les auteurs. Au cours de cette nuit si particulière dont il dira plus tard qu’elle a duré mille ans au moins, Basile prend conscience d’une manière assez brutale de la condition de ces migrants « invisibles ». Alors cette nuit là, au milieu des fantômes et aidé par quelques anges gardiens, Basile va lui aussi prendre des risques et choisir son camp…

 

Les étrangers aborde par un biais original un sujet on ne peut plus d’actualité. Porté par une belle galerie de personnages et « une » plume efficace qui ne surjoue jamais, il soulève nombre de questions tout en éveillant les consciences. Un sujet brûlant qu’on commence à rencontrer de plus en plus en littérature jeunesse mais que j’aurais tout de même souhaité voir développé davantage. Un goût de trop peu sans doute, ce qui ne m’empêchera pas de proposer ce roman intelligent et bien mené à des adolescents chez qui il devrait trouver un écho.

 

Une lecture que je partage avec Jérôme

 

L’avis de Yv

 

D’autres romans d’Eric Pessan sur le blog : Aussi loin que possibleDans la forêt de Hokkaido

 

Éditions École des Loisirs (Avril 2018)

Collection Médium plus

125 p.

 

Prix : 13,00 €

ISBN : 978-2-211-23683-6

 

pepites_jeunesse

Scherbius (et moi) – Antoine Bello

C’est avec gourmandise que je me suis lancée dans le nouveau roman d’Antoine Bello. Gourmandise, appétit et impatience. Cette fois ci, je pensais savoir à peu près où je mettais les pieds. Avoir compris un peu le petit jeu de l’auteur. Il m’avait bernée une fois, puis une seconde… je n’allais pas me laisser embobiner aussi facilement une troisième fois…

 

Sauf que. Dès les premières lignes, impossible de ne pas reconnaître que l’auteur maîtrise à merveille l’art de l’intrigue. S’il joue aux échecs, il doit être un redoutable tacticien. Et si par hasard il est adepte du poker, je ne m’assiérais jamais à la même table que lui. Trop dangereux. Bien trop dangereux. C’est assez bluffant finalement quand on y réfléchit. On se fait avoir et on en redemande. On entre bille en tête dans le piège en pensant pouvoir en trouver la sortie. Mais tout se tient. Et l’auteur déploie ses filets de façon brillante, ferre sa proie son lecteur et ne le lâche plus…

 

Vous avez entre les mains un livre, celui que Maxime Le Verrier, psychiatre, consacre à celui qui sera le patient et l’obsession de sa vie. Alexandre Scherbius, menteur chronique, imposteur pathologique et arnaqueur de génie, s’invente des vies qui ne sont pas les siennes. Un cas étonnant et extrême de trouble de la personnalité multiple que le psychiatre tente de décortiquer et d’analyser alors que le monde de la psychiatrie commence tout juste à s’intéresser au sujet. Mais pour guérir, il faut être deux… et bien malin celui qui saura dire qui mène véritablement la danse dans ce jeu de dupe entre thérapeute et patient…

 

« Scherbius existe dans mon regard, comme j’existe dans le sien.

Nous sommes associés, que je le veuille ou non, pour le meilleur et pour le pire. »

 

Vous avez entre les mains un livre… ou peut-être deux… ou peut-être trois… Scherbius, publié en 1978 aux éditions du Sens, devient un best-seller. Une première édition que le psychiatre n’aura de cesse de compléter par de nouvelles éditions à mesure qu’il apprend (ou pense apprendre) à cerner la personnalité complexe de ce patient pas comme les autres. Scherbius fascine, étonne, agace. En face de lui, Le Verrier s’embourbe, dérape, se fourvoie, se persuade d’être dans le vrai mais ne fait pas le poids. Du moins en apparence. Est-ce à dire que les deux personnages ne s’affrontent pas à armes égales ? Que le petit jeu du chat et de la souris est plié d’avance…? Bien malin celui qui arrivera à déterminer qui tire réellement les ficelles. Inutile d’ailleurs de compter sur l’auteur pour vous donner le plus petit embryon de réponse. Antoine Bello déroule le fil de son histoire et on se délecte des mille vies qu’il fait vivre à son personnage. Des vies fictives d’une telle richesse que chaque personnalité de Scherbius pourrait être à lui seul le personnage d’un nouveau roman. Et de fait, Scherbius est un incroyable roman à tiroirs où il serait vain de tenter de démêler le « vrai » du « faux », la « vérité » du « mensonge »… Vivre plusieurs vies… n’est-ce pas le super pouvoir de la littérature ?

 

« Je croyais avoir produit une biographie,

j’ai en fait écrit un roman – pire, le roman d’un autre. »

 

Quel livre est-on en train de lire ? Celui de Maxime Le Verrier sur Scherbius ? Celui que Scherbius inspire à Le Verrier ? Celui que Scherbius veut qu’on écrive sur lui ? Et si le véritable imposteur était l’auteur lui-même..? Vous avez le tournis ? C’est normal. Mais dites vous que ce sera bien pire quand vous vous lancerez dans ce roman addictif que vous serez bien en peine de lâcher. Alors… vous jouez ? 😉

 

Une lecture jubilatoire que je partage avec tout autant de jubilation avec Nicole

 

Du même auteur sur le blog : Les FalsificateursL’homme qui s’envola

 

Éditions Gallimard (Mai 2018)

Collection Blanche

437 p.

 

Prix : 21,00 €

ISBN : 978-2-07-279167-3

Trois fois dès l’aube – Denis Lapière / Aude Samama d’après Alessandro Baricco

Depuis ma lecture de Soie, Alessandro Baricco s’est taillé une place de choix dans mon petit panthéon d’auteurs fétiches. A chaque fois que j’ouvre un de ses romans, la même magie… L’impression de revenir à la maison, cet univers intimiste inégalable, cet art de la suggestion, cette petite musique reconnaissable entre mille capable avec trois fois rien de provoquer l’émotion. Une discrétion, un raffinement, une certaine sensualité…

 

Trois fois dès l’aube est un court roman qui m’attend depuis ma lecture de Mr Gwyn. Un recueil de trois histoires subtilement reliées entre elles qui apparait justement dans Mr Gwyn. Facétieux Baricco, toujours cette envie de s’amuser un peu avec son lecteur…

 

A peine la dernière page du roman tournée, encore bien installée dans cette ambiance si particulière comme sait en instaurer l’auteur, j’ai lu la très belle adaptation qu’en ont faite Denis Lapière et Aude Samama. Si Martin Eden, leur adaptation du chef-d’œuvre de Jack London, m’avait paru bien pâle, ici, je suis bluffée. L’ambiance graphique a un pouvoir hypnotique, sublime la sensualité des situations et donne même quelques clés que la lecture du roman ne fait pas apparaître comme évidentes…

 

« Ces pages racontent une histoire vraisemblable qui, toutefois, ne pourrait jamais se produire dans la réalité. Elles décrivent en effet deux personnages qui se rencontrent à trois reprises, mais chaque rencontre est à la fois l’unique, la première, et la dernière. Ils peuvent le faire parce qu’ils vivent dans un Temps anormal qu’il serait vain de chercher dans l’expérience quotidienne. Un temps qui existe parfois dans les récits, et c’est là un de leurs privilèges.« 

 

Trois chambres d’hôtel à l’aube. A l’ébauche d’un nouveau jour, alors que l’histoire est encore à écrire, un homme et une femme se rencontrent. A trois reprises. A trois moments particuliers de leur vie. Sans qu’ils n’aient jamais le souvenir des autres rencontres. Trois rencontres et autant de moments de vérité qui resteront uniques, gravées, à l’heure où la nuit laisse la place au jour. C’est ici que tout se joue, dans cet entre-deux feutré qui est autant une crainte qu’une promesse.  Et le temps s’arrête… se délite… se réinvente. L’occasion, peut-être, d’entrevoir une autre route, de faire d’autres choix. L’occasion d’apercevoir dans l’oeil de l’autre, au gré des confidences, cet autre soi qu’on aurait pu être et qu’on a peut-être encore la chance de devenir. Des rencontres aussi brèves qu’intenses qui s’assemblent comme les pièces d’un puzzle pour dévoiler petit à petit les zones d’ombres et les blessures secrètes…

 

Il y a une vraie atmosphère dans cette adaptation. Une vraie lumière. Une vraie sensualité… Le texte d’Alessandro Baricco, à l’identique et dans sa quasi totalité, dévoile toute sa richesse dans la mise en scène de Denis Lapière. Le découpage, les personnages, les ambiances … tout s’imbrique et se relie comme une évidence. Au dessin, le trait épais et le travail à la gouache de Aude Samama donnent un relief inattendu aux errances des personnages tout en magnifiant cette aura de mystère qui flotte toujours dans les récits de l’auteur italien.

 

Une jolie prouesse que cette adaptation, fidèle, troublante et intimiste qui rend totalement justice au talent inimitable de Baricco ♥

 

Des mêmes auteurs sur le blog : Martin Eden

De Denis Lapière : Seule

Alessandro Baricco sur le blog : SoieNoveciento : pianisteLa jeune épouseMr Gwyn

 

L’avis de Jérôme sur le roman, celui de Jostein sur l’adaptation BD.

 

Éditions Futuropolis (Février 2018)

104 p.

 

Prix : 20,00 €

ISBN : 978-2-7548-1729-5

 

Éditions Gallimard (Février 2015)

Collection Du monde entier

128 p.

Traduit de l’italien par Lise Caillat

 

Prix : 13,50 €

ISBN : 978-2-07-014237-8

 

Parution en poche chez Folio (Avril 2016)

 

 

BD de la semaine saumon

 

D’autres bulles à découvrir chez…

 

 

           

   Petit carré jaune                  Blandine                              Mo’                           Gambadou

 

 

           

             Brize                             Nathalie                         Karine                             Stephie

 

 

           

            Blondin                            Caro                               Azi Lis                             Alice

 

 

           

            Lucie                               Cristie                            Mylène                           Jérôme

 

 

           

          Hélène                    Un amour de BD                 Madame                           Soukee

Deux secondes en moins – Marie Colot / Nancy Guilbert

« Je suis entre deux rives, entre deux vies, celle d’avant qui n’est plus là et celle d’aujourd’hui que je n’ai pas. »

 

Une lecture coup de foudre dont je suis ressortie gonflée d’amour…

 

Igor et Rhéa… Comme je les ai aimés ces deux là. Comme il m’a été difficile de les quitter… Lumineux. Ce roman est lumineux. Et vrai. Comme ses personnages… Igor et Rhéa, Fred, leur ange gardien… je les ai aimés follement. Je crois que j’ai un faible pour les personnages cabossés. Ceux que la vie n’a pas épargnés et qui ont le choix entre abandonner ou se battre. Ceux qui vacillent constamment pour tenter de garder l’équilibre au bord du précipice… mais qui parfois, souvent, préfèreraient basculer dans le vide pour oublier définitivement leurs blessures…

 

Igor… Deux secondes suffisaient à éviter le pire. Depuis le drame, l’adolescent vit cloitré chez lui et se refuse à renouer avec sa vie d’avant. Dans le miroir, le reflet d’un jeune homme qu’il ne reconnaît pas et un visage qui n’est plus le sien. Dans son cœur, une colère sourde et une rancune tenace contre son père responsable de l’accident.

 

Rhéa… Deux secondes lui auraient peut-être permis de voir le mal-être de son petit-ami. Ces signes dans ces petites phrases qui maintenant prennent tout leur sens… Alex a sauté sous un train. Dans son cahier, l’adolescente jette sa culpabilité, sa rage et sa douleur de n’avoir pas su déchiffrer les silences derrière les faux-semblants.

 

Igor et Rhéa… Ils ont un commun une vie en miettes et un piano devenu silencieux. Mais ils ont aussi Fred. Peut-être le seul capable de faire rejaillir la musique et l’espoir…

 

Une partition à quatre mains sans fausses notes, toute en nuances, en émotions et en silences. Marie Colot donne naissance à Igor, Nancy Guilbert donne vie à Rhéa. Leurs voix s’élèvent et se font écho avant même que les deux adolescents n’aient fait connaissance. Leur douleur et leur colère se répondent, s’entrechoquent, se parlent… et doucement l’histoire s’écrit. Loin de jouer sur la corde sensible, bien loin des clichés romantiques de la romance pour ados, Marie Colot et Nancy Guilbert accordent leurs plumes pour dessiner le portrait tout en finesse et en contradictions de deux lycéens confrontés au pire. Igor et Rhéa ont des comptes à régler. Avec la vie. Avec eux-mêmes. Avec les autres. Au rythme de cette fantaisie de Schubert que j’aime tant et qui m’évoque tant de souvenirs, les liens se tissent en silence, lentement, naturellement, sans fracas. Loin d’être larmoyant, Deux secondes en moins est un roman bourré d’énergie positive qui fait un bien fou. On en ressort heureux et les yeux mouillés avec une folle envie de dire je t’aime, de le montrer, de le crier même, tant qu’il est encore temps… ♥ ♥ ♥

 

Une pépite jeunesse XXL à mettre entre toutes les mains que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi.

 

De Marie Colot sur le blog : Dans de beaux draps

 

Les avis de Blandine et Nathalie

 

Le blog de Marie Colot

Le blog de Nancy Guilbert

 

Éditions Magnard jeunesse (Février 2018)
Collection Romans Ado
304 p.

 

Prix : 14,90 €
ISBN : 978-2-210-96524-9

 

pepites_jeunesse

The End – Zep

Le nouvel album de Zep surprend et je dois avouer que j’aime le virage qu’il est en train de prendre. Je trouve que ça palette s’étend, tant au niveau du graphisme que des scénarios. Pas de grandes prises de risques mais des univers qui montrent que l’auteur ne souhaite pas se cantonner à un genre.

 

Après l’amitié dans Une histoire d’hommes et le portrait d’un homme en pleine révolution intime dans Un bruit étrange et beau, Zep continue son exploration de l’âme humaine. Il prend pour cela une route assez inattendue avec un thriller d’anticipation en nous parlant de notre monde… et de sa possible fin.

 

Qui connait l’histoire des antilopes koudous du Transvaal, mystérieusement décimées en Afrique du Sud ? A l’époque, des scientifiques avaient émis l’hypothèse que c’était les acacias dont ils avaient l’habitude de manger les feuilles qui s’étaient rendus mortels en augmentant leur taux de tanin. Une mise à mort programmée par les arbres eux-mêmes pour se protéger des Koudous en régulant leur surpopulation. Étrange histoire dont s’est largement inspiré l’auteur pour bâtir le scénario de The End

 

Dokslä, petite île de Suède. Le professeur Frawley et son équipe étudient depuis des années la communication des arbres entre eux, persuadés qu’ils détiennent dans leur ADN l’histoire de la Terre. Le Codex Arboris. Une histoire gravée en eux comme un secret des plus précieux qu’ils ne souhaitent évidemment pas partager avec les humains. Le jeune Théodore Atem intègre l’équipe pour un stage. D’abord sceptique et assez décontenancé par la personnalité atypique du professeur Frawley, il finit par s’interroger… La mort foudroyante et mystérieuse de 32 personnes dans les Pyrénées espagnoles, la prolifération de champignons toxiques sur l’île, le comportement inhabituel des animaux sauvages qui semblent ne plus craindre les hommes jusqu’à les approcher au plus près, la présence d’une usine Pharmacorp à proximité de la réserve… une concordance d’évènements apparemment anodins qui finissent par s’imbriquer comme les pièces d’un puzzle. Tout laisse à penser que quelque chose se trame. A sa façon, la Terre donne l’alerte et la nature reprend ses droits. Reste à savoir si les hommes sauront en percevoir les signes et sauront, à leur tour, s’adapter…

 

« This is the end, beautiful friend »

 

Zep n’aurait pu choisir meilleure bande originale pour son album que la chanson prophétique des Doors. The End… Peut-être est-il en effet temps pour l’homme de reprendre la place qui est la sienne ou qui en tous cas devrait l’être. Avec cet album étonnant, Zep remet les pendules à l’heure. Et il est vrai qu’on ne cesse de s’interroger à la lecture de cet album. Les théories évoquées, les raisonnements scientifiques avancés… l’histoire imaginée par Zep repose sur un nombre de faits avérés, d’autres scientifiquement plus discutables voire franchement improbables mais qu’importe. En choisissant l’angle du thriller environnemental à la sauce post-apocalyptique, Zep embarque son lecteur dans une enquête au dénouement certes attendu mais néanmoins surprenant.

 

Graphiquement, je suis à nouveau séduite par les aquarelles bichromiques de Zep qui confèrent au récit un tempo particulier. La simplicité du découpage et la sobriété du dessin accentuent la tension dramatique qui elle s’installe crescendo… jusqu’au pire. Impossible de reposer cet album avant son dénouement, j’en ressors agréablement surprise, encore.

 

Une lecture que j’ai le plaisir de partager avec Antigone et Mo’

 

L’avis de Jacques

 

Éditions Rue de Sèvres (Avril 2018)

92 p.

 

Prix : 19,00 €

ISBN : 978-2-36981-605-8

 

BD de la semaine saumon

… chez Moka

Une longue impatience – Gaëlle Josse

Je savais qu’il allait me falloir trouver le bon moment pour ouvrir le dernier roman de Gaëlle Josse. Un certain état d’esprit, une disponibilité, de la place pour l’émotion, l’écho et les larmes. Je savais qu’il y aurait beaucoup d’elle dans ce roman, beaucoup de moi aussi, peut-être même un peu trop. Je savais qu’il parlerait à mon cœur de maman, qu’il l’ouvrirait en grand avant de le fendre en deux, qu’il le ferait battre peut-être un peu trop fort, quitte parfois à ce qu’il s’emballe. Je l’ai su dès les premières lignes lues dans un train. Je l’ai reposé aussitôt. Ce n’était pas le moment non. Il me fallait mon cocon, mes habitudes de lectrice, mon chez-moi rassurant. Des repères en guise de garde-fou pour un trop-plein d’émotions difficiles à canaliser…

 

Quand je l’ai repris je savais aussi qu’il me faudrait le lire d’une traite sans le reposer. Entrer dans l’histoire pour ne plus en sortir. Vivre l’attente, l’absence, le vide… au plus près de cette mère endeuillée. Une vie d’attente, qu’est-ce sinon le deuil de l’enfant perdu…? Louis est parti. A seize ans, il a mis les voiles et n’est jamais revenu. Dans son petit village de Bretagne envahi par les embruns qui se relève à peine de la guerre, Anne attend en tentant de maintenir le fragile équilibre familial pour ceux qui restent et comptent sur elle. Elle comprend. Elle sait. Elle survit. Parce qu’il le faut. Pour elle. Pour lui…

 

« Depuis, ce sont des jours blancs. Des jours d’attente et de peur, des jours de vie suspendue, de respiration suspendue, à aller et venir, à faire cent fois les mêmes pas, les mêmes gestes… »

 

Fragile funambule, Anne chancelle au bord du vide. A la limite de la folie. Aux confins de la douleur. Elle l’attend et elle imagine. Les retrouvailles. La fête. La joie revenue. Et tout dans les mots de Gaëlle Josse dit la tragédie de cette mère qui vacille sans jamais tomber, cette mère courage qui reste une épouse, et une femme, malgré tout. Dans cette longue lettre à l’absent, tout en pudeur et délicatesse, elle parle aux mères, à celles qui l’ont été ou ne le seront peut-être jamais. Elle dit l’amour incommensurable, l’angoisse permanente, la force et la fragilité si intimement liées. C’est peu dire qu’il fait écho ce texte là. Qu’il chamboule et qu’il bouleverse… La plume, aérienne, ciselée, épouse les remous d’une âme meurtrie. Elle se fait tempête, sait se faire silence, souligne les tourments, accentue le vide. Et elle dit l’essentiel ♥

 

« Ma maison à moi, c’est l’attente. C’est l’océan et le bateau de Louis. Quelque part sur une mer du monde. L’incertitude comme seul point fixe. Sous mes gestes de chaque jour, il n’y a que du vide. De la place pour les songes apportés par le vent, pour les mots racontés par les flots. »

 

Les avis de Agathe, Asphodèle, Joëlle, Jostein, Nicole, Séverine, Virginie

 

De Gaëlle Josse, sur le blog, Les heures silencieuses

 

Éditions Noir sur Blanc (Janvier 2018)

Collection Notabilia

190 p.

 

Prix : 14,00 €

ISBN : 978-2-88250-489-0

L’été circulaire – Marion Brunet

C’est à se demander pourquoi on ne parle pas plus de ce roman de Marion Brunet paru au début de l’année. Pour qui connaît déjà l’auteure, elle nous offre avec L’été circulaire une bonne grosse claque de lecture. De celles qui marquent. De celles qui vous remuent l’intérieur en vous laissant un goût amer dans la bouche…

 

Ferrée dès les premières lignes. Par le poids des mots qui plombe presque autant que le soleil de Provence. Par l’ambiance pesante qui donne l’impression de tourner en rond dans un piège qui ne cesse de se refermer. Famille populo, horizon bouché, rêves en berne. Jo et Céline, deux sœurs de 15 et 16 ans trainent leur ennui dans leur petite ville du Midi hantée par les touristes friqués et délaissée par ceux qui triment pour joindre les deux bouts. Père maçon adepte des petits trafics, mère cantinière, les frangines, la honte chevillée au corps, espèrent secrètement éviter le marasme familial et la spirale de l’échec. Céline par son physique, Jo par sa tête bien pleine. Qu’importe la manière tant qu’on arrive à fuir ce qui semble écrit d’avance…

 

« Jo observait sa sœur floutée par la vitesse : un an de plus, un crâne de piaf, un port de reine. Seize ans à s’agiter dans le monde, effleurer le vide, éclore sans apprendre. Devenir encore plus jolie que l’année d’avant, et un peu plus conne. C’est drôle, que des deux, ce soit Céline l’ainée. Johanna n’est pas particulièrement raisonnable, mais elle porte un peu de cette lassitude désespérée qui fait parfois office de maturité, même à quinze ans. »

 

Et le drame lentement s’écrit… Avec rage et colère, Marion Brunet dessine les contours d’un été où tout vole en éclats. Les certitudes, les fragiles barrières, les conventions sociales vacillantes et les vagues relents d’harmonie familiale. Et les tensions se cristallisent. Le vernis craquelle. Il suffisait juste de gratter un peu pour que tout s’effondre. « Quelque chose couve, bourdonne dans l’air épais, les silences familiaux… »

 

Lucide, tendu, L’été circulaire n’épargne personne. Les petites gens aux rêves trop grands, à l’esprit étriqué et à la bêtise crasse et ceux qui en profitent. Avec le talent qu’on lui connaît, Marion Brunet pointe du doigt la violence ordinaire, le racisme primaire des bas du front, les préjugés de classe et les faux semblants qui donnent l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’aimerais vous dire qu’elle instille dans tout ce marasme une lueur d’espoir mais non. Le lecteur en est quitte pour une bonne grosse gueule de bois, langue pâteuse et mal de crâne en prime. Marion Brunet ne fait pas semblant et assume son côté sombre en radioscopant de l’intérieur cette période de l’adolescence qu’elle connait si bien, quand « l’enfance se fait franchement la malle, avec les amandes fraîches et les secrets crachés comme des glaires. » Le malaise s’insinue doucement. Ça poisse, ça colle… Mais il y a Jo, le chemin qu’elle se construit, les choix qu’elle fait. Et si rien n’était joué d’avance…?

 

La talent à l’état brut. La rage, l’émotion à fleur de peau, les pieds bien ancrés dans le sol, une plume qui vous attrape et ne vous lâche plus. En jeunesse, en adulte, on s’en fiche, c’est du tout bon. Lisez Marion Brunet. Vraiment.

 

De Marion Brunet sur le blog, le sublime Dans le désordre

 

Éditions Albin Michel (Février 2018)

265 p.

 

Prix : 18,00 €

ISBN : 978-2-226-39891-8