Les collines du tigre – Sarita Mandanna

Collines du tigrePremiers pas dans la littérature indienne et je dois dire que c’est une réussite ! Pourtant, quand j’ai reçu cet énorme pavé dans ma boîte aux lettres grâce à l’opération Masse Critique de Babélio, ce n’était pas gagné… Fin d’année scolaire, peu de temps, et surtout peu d’envie de lire, j’ai longtemps attendu avant de me lancer dans cette lecture. Quelques pages par-ci par-là, d’autres lectures en parallèle…, ça avait plutôt mal commencé. Et puis le charme a opéré et il m’a été littéralement impossible de lâcher ce livre ! Le bandeau de couverture annonçait pompeusement « Le Autant en emporte le vent indien », mes attentes étaient donc grandes tant j’avais aimé ce roman. Je n’ai pas été déçue, je me suis retrouvée plongée pendant des heures dans l’Inde du XIXe siècle, totalement happée par le destin tragique de ces personnages inoubliables.

 

« A travers le temps, les défaites et les victoires ;

Le coeur reste aveugle, mais ne cesse jamais de voir. »

Proverbe coorg

 

1878. Devi naît plusieurs semaines avant la date prévue en même temps que le vol d’une centaine de hérons, signe de mauvais augure. Quand sa mère l’emmène au temple du village pour qu’on lui dresse son horoscope, le vieux prêtre lui prédit richesse, mari et descendance mais remet sans plus d’explications aux parents anxieux une amulette censée protéger l’enfant et l’éloigner du mauvais oeil. Qu’importe le destin qui attend réellement Devi, elle sera une enfant comblée et choyée. Étant la première fille à naître chez les Nachimanda depuis plus de soixante ans, elle est la « princesse » de son père, « le soleil et la lune » de Tayi sa grand-mère, la petite chipie trop gâtée de sa mère.

Puis, alors que Devi n’a que cinq ans, sa famille recueille Gauru, une de ses cousines qui s’est enfuie de chez son mari, provocant alors un véritable scandale. Elle est accompagnée de son jeune fils Devanna, quatre ans, renfrogné et timide qui passe son temps caché sous ses jupes. Les deux jeunes enfants ne se quitteront plus et grandiront ensemble, riant et jouant à longueur de journée, libres et insouciants. Le suicide de la mère de Devanna ne fera que renforcer les liens des deux enfants. Ensemble, ils iront à l’école de la mission où Devanna montrera très vite de formidables dispositions pour les études, devenant le chouchou du révérend Gundert persuadé que celui ci posséde une intelligence hors du commun.

Quelques années plus tard, une cérémonie exceptionnelle est organisée au village en l’honneur de Machu le tueur de tigre. Voilà plus de trente ans qu’un tel évènement n’avait pas eu lieu et c’est avec une impatience non dissimulée que Devi s’apprête à rencontrer le héros du jour. Quand elle aperçoit pour la première fois Machu, bien qu’elle ne soit encore qu’une enfant et que lui soit déjà un homme, Devi jure qu’elle l’épousera un jour, lui et personne d’autre. Petit à petit, les relations entre Devi et Devanna changent, Devi s’éloigne, préfère la compagnie des filles de son âge et rejette son ami qui ne semble s’intéresser qu’aux études. Devi grandit, refuse tous les prétendants, persuadée que Machu viendra la chercher un jour. Mais cet amour, Machu ne peut le vivre au grand jour…, qu’importe, Devi attendra. De son côté, Devanna intègre l’université de médecine de Bangalore où seul l’amour qu’il porte à Devi lui permet de supporter les brimades et l’humiliation quotidiennes. Quand il revient enfin pour lui avouer ses sentiments, les retrouvailles tournent au drame…

 

Ce roman est une merveille ! Évidemment, au début, il a fallu que je prenne mes marques : les noms indiens, la hiérarchie familiale, les coutumes, tout cela m’était totalement inconnu. Passés ses premiers moments un peu laborieux, je me suis totalement laissée embarquer par l’histoire. Le roman est en fait une longue fresque familiale qui s’étend de 1878 à 1939, et si Devi, Devanna et Machu en sont les personnages principaux, le lecteur suivra aussi Nanju et Appu leur descendance… Quand on sait que ce roman est le premier de l’auteure, on ne peut qu’applaudir. Tout y est : les descriptions sont somptueuses, le dépaysement est total, les personnages sont solaires et incroyablement attachants, l’histoire d’amour ou plutôt les histoires d’amour sont tragiques et impossibles… On frémit avec les personnages, on rêve, on espère, et on tombe immédiatement amoureux de ce pays aux décors époustouflants ! Le roman traverse l’Histoire et est extrêmement bien documenté : la petite histoire rejoint la grande et l’histoire de L’Inde rejoint celle de l’Europe… On en prend plein les mirettes, ce roman prend aux tripes et au coeur, un vrai bonheur de lecture !!

Un immense merci à Babélio et aux éditions Flammarion pour l’envoi de ce roman !

 

Premières phrases : « Muthavva savait que le dernier-né de ses sept enfants n’était pas comme les autres, elle l’avait su le jour même de sa venue au monde, le jour des hérons. C’était la saison du repiquage, et comme il restait deux mois avant la date prévue pour l’accouchement, elle n’était pas encore partie chez sa mère. Par une claire matinée de juillet, elle se dirigeait d’un pas lourd vers la rizière, pataugeant jusqu’aux chevilles dans les terres inondées, lorsqu’elle entendit un bruissement. Elle leva la tête vers le ciel et mit la main devant ses yeux pour les protéger du soleil, tout en se massant le creux des reins. Un vol de hérons tournoyait dans le ciel. » 

 

Au hasard des pages : « La souffrance s’accumule. Sauf si on ne la repousse pas délibérément, elle s’accumule et se nourrit d’elle-même. Durcissant, caparaçonnant, évidant les coeurs. Au début, on essaye de gratter les croûtes, pour retrouver l’être pur et innocent qu’on était avant. Mais avec le temps cela devient trop difficile. Cette mise à nu qu’on s’impose, ces retours permanents sur des souvenirs pénibles. C’est bien plus simple de l’enfermer à clé, sans un regard et sans un mot. De la traîner ainsi qu’une pierre invisible autour du cou. On ne touche pas aux cicatrices. Couche après couche, elles s’épaississent et, un beau matin, on se réveille définitivement endurci. Irrémédiablement enraciné dans un passé enkysté pendant que le monde a continué à tourner. (…) Se débarrasser de la souffrance, repousser l’amertume. C’est le seul moyen d’avancer. Mettre la souffrance de côté et redonner une chance à l’espoir. On dérive à travers le temps, tantôt dans l’ombre, tantôt sous le soleil brûlant, exposé aux cieux. Et un jour, inévitablement, on commence à guérir, les lèvres de la plaie se referment lentement. On s’emplit de lumière, de grâce, et l’on est à nouveau capable d’ouvrir son coeur, de laisser quelqu’un y entrer. A nouveau, le vent nous souffle dans les ailes. » (p. 477)

 

Éditions Flammarion (Avril 2011)

485 p.

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13 commentaires sur “Les collines du tigre – Sarita Mandanna

    • Je ne sais pas si tu prendras comme moi un peu de temps pour y entrer mais franchement, c’est une super lecture !! Un bon gros roman pour l’été !!

    • Oui, c’est vrai que ces bandeaux sont assez hideux en général… Cela dit, il serait dommage de passer à côté de ce roman, c’est une réussite !

    • Le film oui…., et le roman, quelle merveille ! Celui ci est aussi très prenant, on prend un immense plaisir à suivre tous ces personnages au fil des années !

    • Honnêtement, c’est une très agréable surprise ! Je regrette d’avoir pris tant de temps à m’y mettre vraiment, impossible à lâcher une fois dedans ! Si tu le veux, tu sais où le trouver en tous cas !

  1. Je ne pense pas me lancer dans un pavé de ce type mais ma dévouverte de la littérature indienne avec les nouvelles de Bulbul Sharma cette année (merci Etonnants voyageurs) a été un enchantement 😉

  2. C’est vrai que ces bandeaux nuisent plus qu’autre chose aux livres ! Je suis justement en train de lire autant en emporte le vent et j’adore.
    Mais passé cet horrible attrape nigauds, ce livre paraît excellent et, comme j’ai aimé les romans indiens que j’ai lus, je note celui-ci.

    • J’attends avec impatience ton avis sur ce roman, culte pour moi !!!! Celui ci devrait te plaire, c’est un bien beau roman qui m’a fait voyager !

  3. Juste une remarque, c’est de la litterature anglo-indienne, en realite. Un monde fort riche indeed. Si tu es prete pour un reel pave (enorme, amusant, frustrant a la fin), essaie un garcon convenable de Vikram Seth.

    • Oui, oui, effectivement ! Je note ta référence de bon gros pavé indien, surtout venant de toi ! Merci du conseil, même si je risque de patienter un peu avant de me lancer dans un énorme roman !

    • C’était mes premiers pas en littérature indienne, plutôt convaincant je dois dire ! Quand aux pavés, mieux vaut les lire en vacances !

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