T’arracher – Claudine Desmarteau

« J’évite les miroirs. Je me fais peur. A quel point j’ai une sale gueule, je le lis dans le regard des autres même s’ils ne disent rien. J’ai l’impression d’être à poil quand ils me dévisagent, ces cons. Me font chier. Tous. Rien à leur dire. J’arrive plus à faire semblant.

 

Cette envie de chialer qui monte sans raison particulière. Elle est passée où, Lou ?

C’est qui cette loque transparente ?

Je suis en train de sombrer et ça crève les yeux. »

 

La douleur est lancinante… Elle cogne, sourde, dans les tripes et dans le cœur. Tout de lui est encore là, tatoué sous la peau. Son odeur, sa voix, ses gestes. Les parenthèses de bonheur. Les promesses en majuscules… Toi. Toi. Toi. Toi….

 

Ça fait mal l’absence. Ça fait mal et ça imprègne tout. Lou est dévastée depuis qu’il l’a quittée. Exsangue. Et plus rien n’a d’importance. Sa famille, ses amis, son quotidien de lycéenne, le bac qui approche à grands pas, son avenir. Oublier. Il faut oublier. Oublier sa peau. L’urgence des sentiments. La rage du désir. Détruire les souvenirs. Arracher l’amour…

 

« Non je suis pas guérie et je vous emmerde tous. J’arrive pas à l’éteindre, le feu que tu as allumé en moi. Ça brûle et ça fait mal. Chaque fois que j’avale ma salive. J’aimerais que ça s’arrête. J’aimerais pouvoir le décider d’un claquement de doigts mais ça se contrôle pas. Plus j’essaie d’arrêter de t’aimer moins j’y arrive. »

 

Le texte de Claudine Desmarteau est un uppercut. Il frappe fort et résonne longtemps. Court, cru, intense, entêtant, T’arracher incarne avec une justesse rarement égalée les affres du chagrin amoureux. Dans une langue âpre et sans concessions, l’auteure brosse le portrait troublant de réalisme d’une adolescente qui s’enlise et perd pied. Rythmés par une bande son torturée qui épouse à merveille les tourments intimes de Lou, les mots disent la colère, la violence du sentiment d’abandon, l’immense douleur, l’impossible guérison… et la résilience, enfin.

 

Claudine Desmarteau prête sa voix à Lou et le temps s’arrête. Tout est là, dans le monologue cru et à fleur de peau de cette adolescence en plein vertige rongée par la douleur. Aucune mièvrerie, pas de faux semblants. Loin de la bluette pour ados, les mots claquent, sincères, bruts, sans artifices. Un roman coup de poing qui ne peut laisser indifférent… et une pépite jeunesse qui fait « outch » que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi.

 

L’avis de Pépita

 

Éditions Thierry Magnier (Août 2017)

160 p.

 

Prix : 13,80 €

ISBN : 979-10-352-0076-3

 

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L’île aux remords – Didier Quella-Guyot / Sébastien Morice

Longtemps que Jean a décidé de prendre sa vie à bras le corps. Qu’importe si pour cela il a dû tout laisser derrière lui. Qu’importe si dans son sillage il a laissé des parents qui auraient voulu l’accompagner un peu plus. Mais il avait la bougeotte Jean, des envies d’ailleurs, la fièvre de tous ces bouts du monde qui ne demandaient qu’à être explorés. Alors il est parti. Loin. Longtemps….

 

1958. Vingt ans après, de l’eau a coulé sous les ponts. Ça aplanit tout le temps qui passe. Ça lisse les souvenirs, ça gomme les aspérités. Ça ferait presque oublier les secrets, les zones d’ombres, ces choses dont on n’est pas si fiers… Jean est revenu mais reste lointain. Il est encore un peu là-bas, en Indochine, en Guyane, en Algérie…

Sur la propriété familiale dans les collines des Cévennes, son père vit seul au milieu de sa collection de romans maritimes qui parlent d’îles, de tempêtes et d’océans. Des livres qui le font voyager sans bouger les pieds de sa terre. Mais quand les éléments se déchaînent et que les inondations menacent de tout dévaster, Jean décide de le rejoindre pour lui prêter main forte. Vingt ans après, l’heure est peut-être venue de remettre les comptes à plat…

 

Décors somptueux, scénario à tiroirs qui mêle brillamment secrets familiaux et pans sombres et souvent méconnus de l’Histoire, L’île aux remords nous capture dès les premières planches, à l’image de ces deux hommes enfin prêts à dénouer les fils de leur histoire intime. Une histoire aux multiples ramifications qui s’étire des Cévennes à l’Indochine, en passant par les bagnes guyanais et la Corse. Une histoire tissée de silences et de non-dits, une histoire traversée par l’amour et les remords… Alors que les inondations font rage, les deux hommes affrontent leurs visions de la vie. Et là encore, il y a ceux qui sont du « bon » côté de la ligne, ceux qui luttent, ceux qui résistent, ceux qui se révoltent. Et il y a les autres. Pas toujours ceux que l’on croit…

 

Après le très réussi Facteur pour femmes, le duo Quella-Guyot / Morice se reforme et c’est un vrai régal ! Romanesque, instructif, le scénario est impeccable et s’allie à merveille à la virtuosité du dessin. Un one-shot à ne pas rater !

 

Éditions Bamboo (Octobre 2017)

Collection Grand Angle

110 p.

 

Prix : 18,90 €

ISBN : 978-2-8189-4290-1

 

BD de la semaine saumon

… chez Moka

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Pablo de La Courneuve – Cécile Roumiguière

Il y a beaucoup moins de soleil et de rires dans la vie de Pablo depuis qu’il a dû fuir la Colombie. Beaucoup plus de gris et de béton aussi, mais malgré tout la vie est là maintenant, entre ces tours et au milieu des siens, exilés loin de leurs racines. Ici sa langue chante encore, elle vibre dans la cour de l’immeuble, serpente entre les coursives et résonne dans les cœurs.

 

Pas de plantations de café à perte de vue dans lesquelles s’évader après la classe. Mais Pablo n’a pas perdu ses habitudes. Il marche, sans but, pour faire taire l’angoisse et éloigner la colère qui gronde parfois quand il repense à ces mots qui tourbillonnent encore dans sa tête. « Colombien, vaurien, voleur ». C’est ce que certains disent dans la cour de récréation. Pourtant Pablo ne fait jamais de vagues, bien trop dangereux quand on vit sans papiers dans un pays qui n’est pas le sien.

 

Il est loin le soleil de Colombie. A La Courneuve, Pablo va devoir se trouver un nouveau jardin pour y grandir et planter ses racines. Et il ne sera pas seul pour ça… Une petite fille qui se dit princesse en son palais, une vieille femme mi-sorcière mi-fée, un homme au cœur d’or et au sourire vrai. Elle est peut-être là la vie, maintenant, au cœur de La Courneuve… Et si on creuse un peu, possible qu’on y trouve le bonheur.

 

La réédition d’un petit bijou de Cécile Roumiguière, le portrait tout en finesse de Pablo le Colombien devenu un peu malgré lui Pablo de La Courneuve. Une fleur dans le bitume qui ne demande qu’à s’épanouir si tant est que les conditions soient réunies. Un peu de bienveillance, une famille baume au cœur, des confidences qui font grandir, des mots béquilles, des amis providentiels un peu tombés du ciel…

Il fait du bien ce petit roman. Il fait du bien parce qu’il est tendre, juste et terriblement actuel. Il fait du bien parce qu’il fait la part belle à l’amitié et aux belles valeurs. Il fait du bien parce qu’il est optimiste mais ne triche pas. Du Cécile Roumiguière comme on l’aime, traversé par une vraie bouffée d’amour et une langue toujours aussi ciselée qui touche en plein cœur.

 

Et une bien jolie pépite jeunesse que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi.

 

Les avis de Martine, Saxaoul

 

Le blog de l’auteure

 

Éditions Seuil jeunesse (Septembre 2017)

93 p.

Première édition 2008

 

 

Prix : 10,00 €

ISBN : 979-10-235-0977-9

 

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Quand le cirque est venu – Wilfrid Lupano / Stéphane Fert

Petit, borné, hargneux et capricieux (toute ressemblance avec un personnage réel existant ou ayant existé serait évidemment fortuite) le général George Poutche mène la ville à la baguette. Le général aime l’ordre, que tout soit carré, bien rangé, que rien ne dépasse du cadre ou ne déborde des lignes qu’il aura lui-même préalablement fixées. Alors l’ordre règne. Et le général veille. Ses sbires aux bottes rutilantes patrouillent fièrement, arborant à la poitrine une kyrielle de médailles. Et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes…

 

 

Le général George Poutche aime l’ordre. Et ce qu’il n’aime pas, mais pas du tout, c’est tout ce qui peut mettre en danger cet ordre. Un cirque par exemple. Un cirque coloré, joyeux, une horde d’artistes bizarroïdes et autres guignols qui débarquent en ville pour y donner un spectacle. Aïe, voilà qui ne plait pas du tout au général…

 

« Le général Poutche n’aime pas trop ça, le cirque. De manière générale, le général Poutche n’aime pas bien tous ces saltimbanques qui habitent dans des maisons qui roulent, qui s’habillent rigolo, qui bougent tout le temps, dans tous les sens. Et qu’on ne peut pas contrôler. »

 

Mais depuis que le général Poutche est devenu Président pour toujours, ouf, finis le bazar et les discussions interminables pour se mettre d’accord. Le général décide, le peuple obtempère. Point. Et c’est très bien comme ça. Le ministre du divertissement suggère tout de même à son général de faire une exception : le peuple n’est pas à la fête et aurait bien besoin de rigoler un peu pour oublier ses soucis. C’est bien connu, quand le peuple est heureux, le peuple est plus enclin à courber l’échine et à avancer droit. En ordre. Qu’à cela ne tienne, le cirque donnera donc son spectacle. A condition qu’il ne dépasse pas les limites…

 

Le conte pour enfants vu par Wilfrid Lupano, forcément, ça dépote ! L’air de rien, le scénariste plante des petites graines de réflexion et de rébellion dans les petites têtes bien pleines de nos tous petits en brossant le portrait d’un général prêt à tout pour brider les instincts libertaires de ses sujets. Car qui dit liberté dit désordre. Et le désordre, le général n’aime pas ça. Mais si la révolution venait du rire…?

Aux crayons, l’audacieux Stéphane Fert s’en donne à cœur joie. Avalanche de couleurs face au gris terne du pouvoir, il croque des personnages caricaturaux et hauts en couleurs qu’on adore détester. Le duo fonctionne à merveille et offre un nouveau petit bijou à la très belle collection Les enfants gâtés qui décidément n’en finit pas de ravir petits et grands ! Chapeau les artistes !

 

Éditions Delcourt (Mai 2017)

Collection Les enfants gâtés

24 p.

 

Prix : 14,50 €

ISBN : 978-2-7560-9421-2

 

BD de la semaine saumon

Chez Mo’

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Une fille de… – Jo Witek

Inspirer. Expirer. Allonger les foulées. Sans but. Se vider la tête et ne plus penser à rien… Hanna court et se sent bien. Loin de son quotidien hors des clous, loin des remarques acerbes, loin des regards qui pèsent et jugent.

 

Avancer. Regarder droit devant. Écrire son avenir… Sur le bitume, Hanna existe pour ce qu’elle est et tente d’oublier son histoire qui lui colle à la peau. Hanna est la fille d’Olga, une prostituée Ukrainienne qui n’a pas eu la force de choisir un autre chemin. On a choisi pour elle. Hanna a compris par bribes, a surpris les bleus, a vu ses yeux de nuit qui souvent regardent ailleurs. Elle a imaginé, a tenté de comprendre. Et malgré tout, l’amour, une « presque » famille, un vrai cocon pour grandir. Mais la réalité est plus douloureuse, plus banale aussi. Et cette histoire, c’est aussi la sienne. L’entendre est peut-être la seule solution pour courir enfin vers son propre destin…

 

« Un instinct. Ma sauvagerie à moi. Courir pour gagner ma dignité. Courir pour me sentir unique sur terre. Courir pour exister. Me forger un moral de championne, un corps solide, musclé, entraîné. Un corps qu’on ne piétine pas. Qu’on n’avilit pas. Qu’on ne dompte pas. Courir pour que mon corps n’appartienne qu’à moi. Que mes désirs n’appartiennent qu’à moi. Courir pour marcher librement sans me soucier du regard des autres, sans dépendre du regard des autres, et surtout pas de celui des hommes. J’avais trouvé ma parade : courir, cacher ma vie privée, et étudier le plus possible sans me faire remarquer. Tel était mon salut. »

 

Des textes d’un seul souffle, courts et percutants. La collection D’une seule voix est l’écrin parfait pour qu’éclate tout le talent de Jo Witek. Comme à son habitude, l’auteure ne triche pas. Elle dit la honte qui paralyse, l’amour inconditionnel, les blessures invisibles, celles qui ne se voient pas, celles qu’on tente de cacher. Elle dit l’horreur d’une société qui ferme les yeux sur la condition de ces femmes marchandises. Elle dit ces hommes qui détruisent, ceux qui payent, et fait enfin exister autrement ces femmes qui derrière leur métier restent des femmes et des mères. Elle dit la parole qui libère et le temps de la reconstruction, celui où l’on panse ses plaies d’enfant quand on finit par comprendre que l’on n’échappe pas à son histoire…

 

Impeccable de justesse, la voix de Jo Witek épouse à merveille celle d’Hanna, forte et courageuse. Un texte confession, brutal et bouleversant, qui ébranle et laisse sa marque…

 

Une pépite jeunesse choc partagée avec Jérôme, comme chaque mardi.

 

Éditions Actes Sud junior (Août 2017)

Collection D’une seule voix

93 p.

 

Prix : 9,00 €

ISBN : 978-2-330-08142-3

 

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Le travailleur de la nuit – Matz / Chemineau

J’ai toujours aimé qu’on me raconte des histoires et je dois avouer que j’ai été servie avec celle d’Alexandre Jacob dont j’ignorais totalement l’existence. Impossible de ne pas plonger dans le récit de sa vie mouvementée qui dessine en creux le portrait d’un homme atypique, charismatique, révolté et engagé. Un homme au destin fascinant qui aurait fortement inspiré Maurice Leblanc pour son Arsène Lupin, gentleman cambrioleur au grand cœur. Possible oui.

 

Le verbe haut, les idées claires, un profond désir de liberté et des valeurs humanistes chevillées au corps, Alexandre Jacob n’entend pas entrer dans un cadre ou se conformer à des règles édictées par un monde de nantis qui n’a rien à lui offrir. Symbole malgré lui d’une société qui peine et récolte difficilement le fruit de ses efforts, il se fait le porte drapeau de tous ceux qu’on n’écoute pas face aux « ennemis du peuple ». Une lutte silencieuse qui s’exprimera dans une carrière criminelle qui défrayera la chronique au début du XXe siècle. Expert en cambriolage, il créera le gang de Travailleurs de la nuit et prendra soin de signer tous ses méfaits d’une carte manuscrite à l’attention de ses victimes qu’il dépouille de leurs biens pour en redistribuer une partie aux plus démunis. Un engagement et une voie de traverse qui lui vaudra la prison et même le bagne…

 

Passionnant et romanesque comme j’aime ! Alexandre Jacob a l’aisance, le culot et l’effronterie des idéalistes tout en gardant ses pieds solidement ancrés dans le sol. Intéressant de voir son engagement et ses convictions se forger au fil des années depuis son plus jeune âge. Fascinante cette envie d’ailleurs et de meilleur qui finira par forger sa conviction d’un monde presque aussi laid que ceux qui le dirigent. Compréhensible aussi sa décision de s’engager dans une voie de traverse, plus dangereuse certes, mais sûrement plus enthousiasmante.

Insoumis, fidèle à ses principes et à ses idéaux, Alexandre Jacob est à lui seul le symbole de toute une époque, de l’or en barre pour un scénariste comme Matz qui s’en donne à cœur joie. Quant au dessin de Léonard Chemineau, il est impeccable. Réaliste et coloré, il fait merveille pour rendre l’ambiance de l’époque. Le tout est porté par une narration à la première personne qui nous rend le personnage on ne peut plus attachant.

 

Une biographie romancée qui offre forcément une vision subjective et parcellaire du destin hors-normes de ce bandit qui l’est tout autant. Un destin dont se sont également emparés Vincent et Gaël Henry dans cet autre album sur la vie d’Alexandre Jacob paru chez Sarbacane, Alexandre Jacob, journal d’un anarchiste cambrioleur. Curieuse je suis…!

 

Les avis de Jérôme, Mylène, Soukee, Mo’, Stephie, Yv

 

Éditions Rue de Sèvres (Avril 2017)

124 p.

 

Prix : 18,00 €

ISBN : 978-2-36981-273-9

 

BD de la semaine saumon

… chez Stephie

 

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Dans la forêt de Hokkaido – Eric Pessan

« J’ai poussé un long cri, très long, un cri terrible qui n’en finissait plus de jaillir de ma gorge, de monter dans mon ventre, de naître de ma peur, un cri qui charriait la douleur, la terreur et l’incompréhension, un cri d’impuissance aussi, comme un appel au secours, comme quelque chose qui se casse et qui ne pourra jamais se réparer (…) J’ai hurlé, hurlé, et quand la porte de ma chambre s’est ouverte d’un coup, j’étais assise dans mon lit, la couette rejetée, et je criais obstinément dans le noir (…) Le cri était né dans mon rêve. »

 

Un enfant de sept ans abandonné par ses parents sur le bord de la route. L’incompréhension, la peur, les pleurs. Il marche sans but, hébété, sans savoir où se réfugier. Autour de lui, l’immense forêt d’Hokkaido, des bruits, des craquements, le vent qui siffle entre les branches, le froid qui s’insinue sous les vêtements bien trop fins. Ils vont revenir. Ils ne peuvent que revenir… Quand Julie se réveille de ce cauchemar en apparence si réel, elle en est bouleversée. Elle était là elle aussi, dans la forêt sombre et inhospitalière. Elle était là, près du petit garçon apeuré. Elle aurait presque pu le prendre par la main pour le rassurer. Elle était ce petit garçon…

 

Et le rêve se répète… Quand elle ferme les yeux, Julie retrouve le petit garçon là où elle l’avait quitté, sur cette petite île japonaise à des milliers de kilomètres de son petit cocon douillet. Petit à petit, il a l’air de ressentir sa présence rassurante. Petit à petit, Julie se rend compte qu’elle peut influer sur ses réactions et ses décisions. Et peut-être, l’aider de loin…

 

« Avec lui, je tresse un nous. Nous sommes deux dans un seul corps. »

 

Eric Pessan a un don lui aussi. Celui de plonger son lecteur au cœur d’une histoire qu’il sera incapable de lâcher. Celui de faire battre son cœur au rythme de celui de son héroïne, étrange ange gardien qui ne dit pas son nom. Celui de le perdre lui aussi dans cette forêt tentaculaire qui semble se refermer comme un piège sur ce petit garçon japonais auquel Julie semble connectée. Julie s’enfonce dans son rêve. Et le suspense est insoutenable… Suspendu au récit extrêmement bien construit de l’auteur, le lecteur navigue à vue, perdu entre les rives d’un réel incompréhensible et celles d’un rêve tout aussi impénétrable. Fasciné et terrifié. Tout se tient, même ce qui semble le plus insaisissable. Et l’histoire est loin d’avoir dévoilé toutes ses subtilités…

 

Eric Pessan s’est inspiré d’un fait réel survenu en 2016 au Japon. L’histoire du petit Yamoto que ses parents ont voulu punir et effrayer en l’abandonnant quelques minutes sur le bord de la route. A leur retour le petit garçon avait disparu. Il n’avait été retrouvé que six jours plus tard après d’intenses recherches. Sous la plume de l’auteur, le fait divers prend une autre dimension et donne un roman profond et humaniste d’une incroyable richesse. Coup de cœur ! ♥


Et une bien belle pépite que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi.

 

Les avis de Hélène, Laël, Pépita

 

Du même auteur sur le blog : Aussi loin que possible

 

Éditions École des Loisirs (Août 2017)

Collection Médium

144 p.

 

Prix : 13,00 €

ISBN : 978-2-211-23366-8

 

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La Grande Ourse – Elsa Bordier / Sanoë

« La grande ourse a toujours été ma confidente. Celle à qui je raconte mes malheurs d’un simple regard, et qui m’apaise.

Petits, on nous dit que les morts vont au ciel. J’ai toujours eu du mal à y croire… A moins que mes proches ne souffrent d’un gros problème d’orientation, parce que mes fantômes ne sont jamais montés nulle part…

Ils vivent avec moi… et il ne se passe pas un seul jour sans que leur présence silencieuse ne se manifeste. »

 

La vie de Louise est rythmée par l’apparition de ses fantômes… Pas une seule minute sans qu’ils ne s’assoient auprès d’elle ou l’accompagnent de leur présence bienveillante. Pas une seule seconde sans qu’elle ne pense à ses proches disparus. Un son, un mot, une odeur suffisent à les réveiller. Hantée par les souvenirs, rongée par la peine, Louise s’empêche de vivre et d’être heureuse. Ceux qui tentent de l’approcher ou de l’aimer ne trouvent pas leur place et finissent par s’éloigner, la rendant à cette solitude dans laquelle elle s’enfonce par peur de perdre ceux à qui elle pourrait s’attacher…

 

Depuis son plus jeune âge Louise observe la Grande Ourse. Une présence rassurante, lointaine, capable d’apaiser ses doutes et de panser ses blessures. Et c’est une de ses étoiles, Phekda, qu’elle trouve un jour assise sur le rebord de son balcon. Sous les traits d’une petite fille joyeuse et mutine, celle ci est descendue sur terre avec une mission bien précise : l’aider à reprendre confiance en elle et lui redonner le sourire qu’elle a perdu. La réponse est en elle…

 

La collection Métamorphose est de toute beauté, c’est indéniable. Mêlant la magie du conte ou de l’album pour enfants aux possibilités graphiques offertes par la bande dessinée, ses titres proposent des voyages souvent envoutants et poétiques dans des univers à la frontière du réel. Nouvelle venue dans le monde de la bande dessinée, Sanoë y trouve assurément un écrin à sa mesure. Graphisme soigné et travaillé proche du monde du manga, on y retrouve certains codes atténués par une jolie rondeur dans le trait et une colorisation très marquée. Association parfaite donc avec le scénario de Elsa Bordier qui joue au funambule entre rêve éveillé et réalité…

 

Plein d’atouts donc. Et de mon côté, encéphalogramme plat… Aucune émotion, zéro palpitation, pas même un petit tressaillement… Est-ce dû à l’histoire et au cheminement intérieur de l’héroïne finalement assez convenus ? Est-ce lié au dessin que j’ai trouvé sans aspérités et bien trop lisse à mon goût ? Le fait est que je suis restée en dehors de cette histoire, tournant les pages en sachant pertinemment que je n’y trouverais pas ce que je cherchais : une certaine profondeur et une réflexion plus aboutie et moins attendue sur la mort et le deuil, quelques libertés ou fantaisies avec le schéma très classique du parcours initiatique de la jeune héroïne qui l’amène enfin à l’apaisement… Un avis que ne partageront sûrement pas les jeunes lecteurs à qui cet album ne peut que plaire… et c’est tant mieux !

 

Éditions Soleil (Septembre 2017)

Collection Métamorphose

92 p.

 

Prix : 17,95 €

ISBN : 978-2-302-06392-1

 

BD de la semaine saumonD’autres bulles à découvrir chez…

 

                 

                       Maël                             Saxaoul                        Blandine                        Mylène

 

 

                 

                     Jacques                        Jérôme                           Nathalie                      Amandine

 

 

                 

                     Azi Lis                                Sab                              Caro                           Soukee

 

 

                  

                  Sandrine                       Stephie                           Natiora                        Pativore

 

 

         

                               Khadie

 

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Le journal de Gurty. Marrons à gogo – Bertrand Santini

« Oh, la belle saison ! L’automne, la nature sent des fesses. Tout pourrit, tout croupit, tout moisit.

C’est super ! »

 

Le bonheur selon Gurty. Finalement ça tient à peu de choses… Un gentil humain peu avare en caresses, une bonne copine avec qui faire des blagues pas trop finaudes et refaire le monde en regardant les nuages, quelques ennemis à pourchasser et à qui mener la vie dure, de bonnes odeurs de pourriture, un gros tas de feuilles mortes dans lequel s’enfouir, la petite fontaine qui fait un bruit de pipi… Le bonheur j’vous dis !

 

« Ces vacances promettaient d’être chouettes. Tous mes amis étaient là, même ceux que je n’aimais pas ! En attendant de les retrouver, je suis allée me coucher. La sieste dans le train m’avait épuisée et j’étais pressée d’aller dormir. Il valait mieux que je sois en forme, car demain j’aurais plein de vacances à faire. »

 

Ah les vacances en Provence ! Là voilà la vraie vie ! Même si les empêcheurs de tourner en rond rodent toujours dans le coin, cet idiot de Tête de Fesses et son odeur de sardine pourrie en chef de file. On ne peut pas dire qu’il ait inventé l’eau tiède… Aller raconter à cette naïve de Fleur qu’elle risquait de se faner si elle mettait le museau dehors, on aura tout vu ! Faribole ! Et l’insaisissable écureuil qui faisait hi hi… ou même bla bla… et qui maintenant fait houuuuuu…. Le mystère est entier et cette fois ci, c’est sûr, il finira en velouté, foi de Gurty ! Et puis les ennemis… ce n’est pas eux les pire. Parfois les humains ne sont pas en reste…

 

Retour en fanfare pour notre chienne préférée ! Toujours aussi drôle et spontanée mais aussi philosophe, réfléchie, étonnante de lucidité même sur notre drôle de monde qui ne tourne pas toujours bien rond, Gurty se fait aussi poète et parfois même… magicienne !

 

Lu et approuvé par grand fiston, fan de la première heure qui s’est accaparé Gurty dès son arrivée, et récupéré dare-dare par mademoiselle ma fille qui a fait connaissance avec la boule de poils cet été et a dévoré tout cru les deux premiers tomes, une grande première pour elle ! Il s’en ai fallu de peu que je n’arrive pas à mettre la main dessus ! Carton plein ici et auprès de mes élèves, tout le monde l’aime Gurty !

 

Une pépite jeunesse pétillante qui fait un bien fou que je partage logiquement avec Jérôme.

 

Du même auteur sur le blog : Le journal de Gurty 1. Vacances en Provence – Le journal de Gurty 2. Parée pour l’hiverL’étrange réveillonLe YarkHugo de la nuit

 

Éditions Sarbacane (Septembre 2017)

Collection Pépix

166 p.

 

Prix : 9,90 €

ISBN :  978-2-37731-001-2

 

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Le courage qu’il faut aux rivières – Emmanuelle Favier

« Considérant le chemin qui l’avait menée au bord de ce lac, elle repensait aux rivières qui pour former l’étendue continuaient de braver la roche, le gel et la sécheresse, et dont le courage lui ferait à jamais défaut. Tout affluait, aigre, dans sa gorge rompue aux drames. Les souvenirs se confondaient dans sa mémoire, lui paraissaient tantôt fabriqués, tantôt empruntés à d’autres destins que le sien. Son propre passé l’hébétait, l’idée que son corps lui-même était gorgé d’un poison, que sa peau toxique ne pouvait apporter que la mort et l’opprobre à qui se mêlait de vouloir l’aimer. »

 

Elle a la force brute et la détermination farouche des hommes de labour. Sous ses amples vêtements de toile, les formes niées, la peau tannée et le cuir des travailleurs. Pour être l’égale des hommes et bénéficier de leurs droits, Manushe a fait le sacrifice de son corps et de ses désirs de femme. Loin des regards concupiscents, à l’abri des chaînes et des unions imposées,  elle a prêté le serment des « vierges jurées ». Respectée au sein de sa petite communauté au cœur des Balkans, elle n’a pas voulu de leurs cages et a choisi son destin…

 

Il a le regard flou de ceux qui ont vécu mille vies et la force tranquille des sages. Adrian est arrivé de nulle part et traîne dans son sillage « l’odeur de la fuite, du refus du passé, une volonté de recommencer. ». Énigmatique, attentif et silencieux, il réveille chez Manushe des désirs profondément enfouis…

 

Le premier roman d’Emmanuelle Favier a l’élégance et la force des rivières qui se font torrents. Il y est question des routes que l’on se choisit et du courage qu’il faut pour s’éloigner des chemins tout tracés. Librement inspirée de la tradition des « vierges jurées » qui a encore cours dans une partie de l’Albanie, l’intrigue nous offre des personnages prêts à s’oublier pour davantage de liberté. Très vite fascinée par l’incroyable destin de Manushe et contrairement à d’autres lecteurs, je n’ai pas été déçue que l’auteure s’en détourne finalement assez vite pour s’intéresser au destin tout aussi incroyable d’Adrian. Leurs deux histoires s’imbriquent parfaitement, se font écho, s’éclairent…

 

J’ai aimé la voix d’Emmanuelle Favier, cette langue si belle, ample, charnelle, puissante. Elle laisse son empreinte, longtemps après lecture. Je ressors de ce premier roman admirative et profondément troublée…

 

Vrai coup de cœur pour ce premier roman que je ne partage malheureusement pas avec Moka qui en a eu une lecture très différente…

 

Les avis contrastés de Jostein, Lea, Saxaoul

 

Éditions Albin Michel (Août 2017)

224 p.

 

Prix : 17,00 €

ISBN : 978-2-226-40019-2

By Hérisson