La Grande Ourse – Elsa Bordier / Sanoë

« La grande ourse a toujours été ma confidente. Celle à qui je raconte mes malheurs d’un simple regard, et qui m’apaise.

Petits, on nous dit que les morts vont au ciel. J’ai toujours eu du mal à y croire… A moins que mes proches ne souffrent d’un gros problème d’orientation, parce que mes fantômes ne sont jamais montés nulle part…

Ils vivent avec moi… et il ne se passe pas un seul jour sans que leur présence silencieuse ne se manifeste. »

 

La vie de Louise est rythmée par l’apparition de ses fantômes… Pas une seule minute sans qu’ils ne s’assoient auprès d’elle ou l’accompagnent de leur présence bienveillante. Pas une seule seconde sans qu’elle ne pense à ses proches disparus. Un son, un mot, une odeur suffisent à les réveiller. Hantée par les souvenirs, rongée par la peine, Louise s’empêche de vivre et d’être heureuse. Ceux qui tentent de l’approcher ou de l’aimer ne trouvent pas leur place et finissent par s’éloigner, la rendant à cette solitude dans laquelle elle s’enfonce par peur de perdre ceux à qui elle pourrait s’attacher…

 

Depuis son plus jeune âge Louise observe la Grande Ourse. Une présence rassurante, lointaine, capable d’apaiser ses doutes et de panser ses blessures. Et c’est une de ses étoiles, Phekda, qu’elle trouve un jour assise sur le rebord de son balcon. Sous les traits d’une petite fille joyeuse et mutine, celle ci est descendue sur terre avec une mission bien précise : l’aider à reprendre confiance en elle et lui redonner le sourire qu’elle a perdu. La réponse est en elle…

 

La collection Métamorphose est de toute beauté, c’est indéniable. Mêlant la magie du conte ou de l’album pour enfants aux possibilités graphiques offertes par la bande dessinée, ses titres proposent des voyages souvent envoutants et poétiques dans des univers à la frontière du réel. Nouvelle venue dans le monde de la bande dessinée, Sanoë y trouve assurément un écrin à sa mesure. Graphisme soigné et travaillé proche du monde du manga, on y retrouve certains codes atténués par une jolie rondeur dans le trait et une colorisation très marquée. Association parfaite donc avec le scénario de Elsa Bordier qui joue au funambule entre rêve éveillé et réalité…

 

Plein d’atouts donc. Et de mon côté, encéphalogramme plat… Aucune émotion, zéro palpitation, pas même un petit tressaillement… Est-ce dû à l’histoire et au cheminement intérieur de l’héroïne finalement assez convenus ? Est-ce lié au dessin que j’ai trouvé sans aspérités et bien trop lisse à mon goût ? Le fait est que je suis restée en dehors de cette histoire, tournant les pages en sachant pertinemment que je n’y trouverais pas ce que je cherchais : une certaine profondeur et une réflexion plus aboutie et moins attendue sur la mort et le deuil, quelques libertés ou fantaisies avec le schéma très classique du parcours initiatique de la jeune héroïne qui l’amène enfin à l’apaisement… Un avis que ne partageront sûrement pas les jeunes lecteurs à qui cet album ne peut que plaire… et c’est tant mieux !

 

Éditions Soleil (Septembre 2017)

Collection Métamorphose

92 p.

 

Prix : 17,95 €

ISBN : 978-2-302-06392-1

 

BD de la semaine saumonD’autres bulles à découvrir chez…

 

                 

                       Maël                             Saxaoul                        Blandine                        Mylène

 

 

                 

                     Jacques                        Jérôme                           Nathalie                      Amandine

 

 

                 

                     Azi Lis                                Sab                              Caro                           Soukee

 

 

                  

                  Sandrine                       Stephie                           Natiora                        Pativore

 

 

         

                               Khadie

 

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Le journal de Gurty. Marrons à gogo – Bertrand Santini

« Oh, la belle saison ! L’automne, la nature sent des fesses. Tout pourrit, tout croupit, tout moisit.

C’est super ! »

 

Le bonheur selon Gurty. Finalement ça tient à peu de choses… Un gentil humain peu avare en caresses, une bonne copine avec qui faire des blagues pas trop finaudes et refaire le monde en regardant les nuages, quelques ennemis à pourchasser et à qui mener la vie dure, de bonnes odeurs de pourriture, un gros tas de feuilles mortes dans lequel s’enfouir, la petite fontaine qui fait un bruit de pipi… Le bonheur j’vous dis !

 

« Ces vacances promettaient d’être chouettes. Tous mes amis étaient là, même ceux que je n’aimais pas ! En attendant de les retrouver, je suis allée me coucher. La sieste dans le train m’avait épuisée et j’étais pressée d’aller dormir. Il valait mieux que je sois en forme, car demain j’aurais plein de vacances à faire. »

 

Ah les vacances en Provence ! Là voilà la vraie vie ! Même si les empêcheurs de tourner en rond rodent toujours dans le coin, cet idiot de Tête de Fesses et son odeur de sardine pourrie en chef de file. On ne peut pas dire qu’il ait inventé l’eau tiède… Aller raconter à cette naïve de Fleur qu’elle risquait de se faner si elle mettait le museau dehors, on aura tout vu ! Faribole ! Et l’insaisissable écureuil qui faisait hi hi… ou même bla bla… et qui maintenant fait houuuuuu…. Le mystère est entier et cette fois ci, c’est sûr, il finira en velouté, foi de Gurty ! Et puis les ennemis… ce n’est pas eux les pire. Parfois les humains ne sont pas en reste…

 

Retour en fanfare pour notre chienne préférée ! Toujours aussi drôle et spontanée mais aussi philosophe, réfléchie, étonnante de lucidité même sur notre drôle de monde qui ne tourne pas toujours bien rond, Gurty se fait aussi poète et parfois même… magicienne !

 

Lu et approuvé par grand fiston, fan de la première heure qui s’est accaparé Gurty dès son arrivée, et récupéré dare-dare par mademoiselle ma fille qui a fait connaissance avec la boule de poils cet été et a dévoré tout cru les deux premiers tomes, une grande première pour elle ! Il s’en ai fallu de peu que je n’arrive pas à mettre la main dessus ! Carton plein ici et auprès de mes élèves, tout le monde l’aime Gurty !

 

Une pépite jeunesse pétillante qui fait un bien fou que je partage logiquement avec Jérôme.

 

Du même auteur sur le blog : Le journal de Gurty 1. Vacances en Provence – Le journal de Gurty 2. Parée pour l’hiverL’étrange réveillonLe YarkHugo de la nuit

 

Éditions Sarbacane (Septembre 2017)

Collection Pépix

166 p.

 

Prix : 9,90 €

ISBN :  978-2-37731-001-2

 

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Le courage qu’il faut aux rivières – Emmanuelle Favier

« Considérant le chemin qui l’avait menée au bord de ce lac, elle repensait aux rivières qui pour former l’étendue continuaient de braver la roche, le gel et la sécheresse, et dont le courage lui ferait à jamais défaut. Tout affluait, aigre, dans sa gorge rompue aux drames. Les souvenirs se confondaient dans sa mémoire, lui paraissaient tantôt fabriqués, tantôt empruntés à d’autres destins que le sien. Son propre passé l’hébétait, l’idée que son corps lui-même était gorgé d’un poison, que sa peau toxique ne pouvait apporter que la mort et l’opprobre à qui se mêlait de vouloir l’aimer. »

 

Elle a la force brute et la détermination farouche des hommes de labour. Sous ses amples vêtements de toile, les formes niées, la peau tannée et le cuir des travailleurs. Pour être l’égale des hommes et bénéficier de leurs droits, Manushe a fait le sacrifice de son corps et de ses désirs de femme. Loin des regards concupiscents, à l’abri des chaînes et des unions imposées,  elle a prêté le serment des « vierges jurées ». Respectée au sein de sa petite communauté au cœur des Balkans, elle n’a pas voulu de leurs cages et a choisi son destin…

 

Il a le regard flou de ceux qui ont vécu mille vies et la force tranquille des sages. Adrian est arrivé de nulle part et traîne dans son sillage « l’odeur de la fuite, du refus du passé, une volonté de recommencer. ». Énigmatique, attentif et silencieux, il réveille chez Manushe des désirs profondément enfouis…

 

Le premier roman d’Emmanuelle Favier a l’élégance et la force des rivières qui se font torrents. Il y est question des routes que l’on se choisit et du courage qu’il faut pour s’éloigner des chemins tout tracés. Librement inspirée de la tradition des « vierges jurées » qui a encore cours dans une partie de l’Albanie, l’intrigue nous offre des personnages prêts à s’oublier pour davantage de liberté. Très vite fascinée par l’incroyable destin de Manushe et contrairement à d’autres lecteurs, je n’ai pas été déçue que l’auteure s’en détourne finalement assez vite pour s’intéresser au destin tout aussi incroyable d’Adrian. Leurs deux histoires s’imbriquent parfaitement, se font écho, s’éclairent…

 

J’ai aimé la voix d’Emmanuelle Favier, cette langue si belle, ample, charnelle, puissante. Elle laisse son empreinte, longtemps après lecture. Je ressors de ce premier roman admirative et profondément troublée…

 

Vrai coup de cœur pour ce premier roman que je ne partage malheureusement pas avec Moka qui en a eu une lecture très différente…

 

Les avis contrastés de Jostein, Lea, Saxaoul

 

Éditions Albin Michel (Août 2017)

224 p.

 

Prix : 17,00 €

ISBN : 978-2-226-40019-2

By Hérisson

Chevalier Brayard – Zidrou / Porcel

Depuis ma rencontre avec Lydie, je crois que Zidrou ne m’a pour ainsi dire jamais déçue. A quelques rares exception près, j’ai toujours admiré son talent de scénariste, son audace et son côté touche-à-tout de génie. Jamais là où on l’attend, oscillant sans cesse entre l’émotion, l’humour, le conte cruel, le léger. Zidrou est un vrai raconteur d’histoires et j’aime ça.

 

Après Les folies Bergères et Bouffon, j’avais donc plus que hâte de découvrir son dernier bébé, fruit d’une troisième collaboration avec Francis Porcel. Et pourtant, à mon grand regret, je n’ai pas du tout accroché à ce Zidrou là…

 

Cet album m’a fait le même effet que le Traquemage de Lupano. J’aime quand Zidrou se fait intimiste, quand il explore toutes les facettes de l’âme humaine, touche le fil de l’émotion, capture ces petits moments du quotidien. Avec Chevalier Bayard, j’ai passé un moment que je peinerais même à qualifier de divertissant. Les personnages ont beau être hauts en couleurs, les situations souvent savoureuses, les dialogues toujours aussi travaillés, je n’ai pas retrouvé le Zidrou que j’aime. Humour graveleux et lourdingue, comique de répétition à la longue plutôt lassant, débauche de violence et de jeux de mots grossiers, je crois tout simplement que je ne suis pas le public pour cet album qui use un peu trop les ficelles de la parodie.

 

Un seigneur adepte de chansons paillardes, un jeune moine pas très futé, une princesse arabe en fuite… Zidrou tenait là un trio pas banal. L’histoire aurait pu être drôlissime, elle se révèle anecdotique et incapable de marquer durablement les esprits. Quant au dessin de Porcel, s’il est toujours aussi précis et réaliste, je l’ai trouvé plus grossier et caricatural que d’habitude. Sans rancune messieurs, dieu sait que je vous aime mais là… Jérôme, qui m’a accompagnée dans cette lecture, n’est guère plus enthousiaste que moi. On attend le prochain !

 

L’avis de Jacques

Éditions Dargaud (Septembre 2017)

80 p.

 

Prix : 14,99 €

ISBN : 978-2-505-06667-5

 

BD de la semaine saumon

… chez Moka

Naissance des cœurs de pierre – Antoine Dole

C’est bientôt le tour de Jeb. A 12 ans, il va enfin entrer dans le Programme, recevoir son injection et commencer son traitement quotidien qui l’empêchera de ressentir une quelconque émotion. Bientôt, il sera comme sa mère, éteint, lointain, sans âme… Le prix à payer pour que la Communauté ne bascule pas à nouveau dans le chaos. Le Nouveau Monde est aseptisé, réglementé. Pour s’y conformer, Jeb devra abandonner ce qui le constitue, ses doutes, ses peurs, ses envies. Trouver normal l’apathie et l’absence d’amour de sa mère. Et devenir un cœur de pierre…

 

Loin de ses amis et de ses habitudes, Aude entre en seconde dans ce lycée huppé que ses parents ont choisi pour elle. Surtout ne pas décevoir, elle est là pour réussir. Proie idéale, elle devient la cible d’élèves qui transforment sa vie en enfer. Humiliations, brimades, Aude se fait fantôme et se réfugie dans une partie du lycée interdite aux élèves pour cause de travaux. Là bas, au milieu des planches et des gravats, elle tombera sur un surveillant, Mathieu, prêt à garder le secret, prêt à l’entendre, prêt à l’aimer peut-être. Et tout changera…

 

« C’est ainsi que ça fonctionne : il faut tout effacer. Tout le doux, tout le rugueux aussi. Pour que rien ne nous distingue plus les uns des autres. »

 

Et tout l’art d’Antoine Dole va être de faire résonner ces deux destins… On retrouve dans Naissance des cœurs de pierre cette plume à fleur de peau, ce talent brut et cette discrète fragilité qui affleure derrière chaque mot. On y lit la fin brutale de l’enfance, l’amour qui blesse, qui se dérobe ou se refuse. On y ressent l’urgence des mots qui sauvent, le poids des silences, l’intensité des émotions qu’on murmure en sourdine…

 

Avec cette narration alternée qu’il maitrise à la perfection, Antoine Dole explore le monde de la dystopie tout en restant les pieds bien ancrés dans celui qui nous entoure. Si ça « cogne » moins, ce n’est qu’une apparence… Une façon inattendue de dire les blessures de l’intime, celles qui font mal et laissent les chairs à vif, celles qui laissent leur empreinte, longtemps… Jeb et Aude. Aude et Jeb. Le lecteur attentif et habitué à la plume de l’auteur saura peut-être instinctivement quel est le fil qui les relie. Le choc n’en sera pas moins profond tant l’auteur n’est pas habitué à ménager son lecteur, à l’image de ces dernières pages que l’on tourne le cœur serré… ♥

 

Une nouvelle pépite jeunesse d’un auteur chouchou que je partage avec Jérôme.

 

Le site de l’auteur

 

Éditions Actes Sud junior (Août 2017)

Collection Romans ado

160 p.

Prix : 14,50 €

ISBN : 978-2-330-08141-6

 

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By Hérisson

Là où vont les fourmis – Plessix / Le Gall

Il était une fois dans un pays lointain à une époque qui l’est tout autant dans « un village oublié de tout le monde »Là où vont les fourmis aurait pu commencer par cette formule presque magique qui ouvre la porte des contes. Il aurait pu être une invitation au rêve, au voyage et à l’imaginaire. Il aurait pu dire poétiquement le monde… Et oui, cet album là c’est un peu tout ça et aussi plein d’autres choses. D’autres fenêtres sur un ailleurs un peu plus beau tant il se rapproche du monde de l’enfance tout en rappelant aux adultes qu’il est important qu’ils gardent cette âme un peu naïve capable de s’enchanter d’un rien…

 

« Les fourmis, elles, nous emmènent partout

où nous rêvons d’aller. »

 

Michel Plessix est un enchanteur. Était. Quelle grande tristesse… Son trait est reconnaissable entre mille. Et dans son dernier album, il nous embarque immédiatement vers une destination inconnue. Et comme le jeune Saïd, nous suivons cette procession étonnante de fourmis dans le désert… Qu’il y a-t-il au bout de leur chemin ? Une réponse ? Un trésor ? L’amour ? Le bonheur ? Mystère… Tellement tentant de délaisser ce troupeau de chèvres dont un grand-père tombé du ciel lui a imposé la garde. Mais faut-il croire aux rêves ? Quel crédit accorder aux dire d’une vieille chèvre philosophe qui n’a pas la langue dans sa poche ?

 

On s’y sent bien dans cet album. On s’y installe et on aimerait ne plus en sortir. C’est douillet, accueillant et tendre. On pourrait croire qu’il ne s’y passe pas grand chose et pourtant. Merveilleux raconteur d’histoires, Michel Plessix s’associe avec bonheur aux mots de Franck Le Gall et réveille nos souvenirs d’enfance, rien que ça. Tout est dans la naïveté désarmante du jeune Saïd, dans les réparties impayables de cette chèvre qui n’en est peut-être pas tout à fait une, dans ces nuits étoilées propices au rêve, dans ces réponse qu’on n’attend pas mais qu’on cherche un peu sans le savoir. La balade est belle, on admire le paysage, on s’attache à ces compagnons de route pas banals, on prend son temps tout en repensant à ces contes qui nous berçaient enfant… Quelques sortilèges, un soupçon de magie, des petits bouts d’ailleurs… Il n’en faut pas plus ♥

 

Les avis de Cristie, Framboise, Jérôme, Sabine, Violette

 

Lire aussi l’hommage de Jérôme à ce grand monsieur. Merci à toi pour ce précieux cadeau ♥

Éditions Casterman (Septembre 2016)

63 p.

Prix : 18,00 €

ISBN : 978-2-203-09821-3

 

BD de la semaine saumon

Chez Stephie

La camionnette blanche – Sophie Knapp

Depuis qu’elle a fait sa rentrée en 6e, Clémentine accède un peu plus à cette liberté qu’elle espérait depuis des mois. Sa mère finissant sa journée de travail trop tard pour venir la récupérer à la sortie du collège, chaque lundi, elle fait seule le chemin jusqu’à chez elle. Et elle y tient beaucoup. Mais un lundi, tout dérape… Dans une petite rue peu passante, elle se fait interpeller par un homme à l’intérieur d’une camionnette blanche garée le long du trottoir. Méfiante, il suffira pourtant de quelques secondes pour qu’elle voie ce qu’elle n’aurait pas dû voir…

 

De retour chez elle, Clémentine est effondrée et ne sait pas mettre des mots sur l’évènement fugace et pourtant extrêmement choquant qui vient d’avoir lieu. L’image encore figée sur la rétine, tenaillée par la peur et l’incompréhension, Clémentine se terre dans le silence. Pas un mot à ses parents, pas un mot à ses copines le lendemain en retournant au collège. Mais il y aura d’autres lundis. Et cet homme, peut-être, qui l’attend encore dans une ruelle un peu trop calme et qui pourrait aller plus loin….

 

« J’ai terriblement besoin d’être consolée, rassurée, pourtant je ne dis rien ; je pense à ce que j’ai vu et je me sens très sale. Honteuse. Presque coupable. Je ne sais pas ce que je dois dire, ni comment le dire.

Je n’ai rien fait de mal, quelqu’un m’a fait du mal, m’a blessée, terrifiée, mais je reste silencieuse, incapable de trouver les mots justes devant ma mère qui continue à déambuler d’un placard à l’autre, comme si rien ne s’était passé. Je reste muette. »

 

Réédition d’un texte paru en 2009, La camionnette blanche sonne juste et frappe fort. Sur un sujet finalement peu abordé en littérature jeunesse, Sophie Knapp préfère se focaliser sur les conséquences de l’évènement plutôt que sur l’évènement lui-même. Poids du secret, peur, honte, incompréhension, Clémentine s’enferme dans le silence, inventant des stratagèmes pour ne pas avoir à rentrer seule du collège. Tout plutôt que revivre cette scène qui tourne en boucle dans sa tête. Tout plutôt que recroiser cet homme au souffle court dans sa camionnette blanche. Effacer ces minutes interminables de sa mémoire. Effacer cette voix. Effacer ces gestes qui lui donnent envie de vomir. Même si rien ne se voit de l’extérieur, Clémentine souffre et se sent désespérément seule face à cette douleur. La peur la paralyse et l’empêche de vivre une vie normale.

 

Sophie Knapp aborde avec intelligence le traumatisme causé par l’agression subie par Clémentine. Si l’exhibitionniste n’a pas agressé physiquement la jeune fille, cette vision a sur elle de graves répercussions psychologiques. Enfermée dans son silence, il lui faudra du temps pour s’ouvrir et se confier à ses parents, loin de s’imaginer ce qu’elle a pu traverser. Un roman qui invite au dialogue, à avoir dans tous les CDI de collège.

 

Une nouvelle pépite jeunesse que je partage comme chaque mardi avec Jérôme.

 

Éditions Petit à petit (Août 2017)

 78 p.

Prix : 7,50 €

ISBN : 979-10-95670-33-9

 

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Qui ne dit mot consent – Alma Brami

Qui sait, au fond, ce qui se cache dans l’intimité des couples ? Ce qui se murmure une fois les portes closes, dans les replis bien lisses des existences bien ordonnées…? Qui sait, finalement, les rages qui tordent le ventre, cette impuissance à dire, à même s’avouer, que le ver est dans le fruit…?

Mais l’amour a ses raisons. Et parfois le silence est de mise. Pour garder intact le vernis des apparences, pour se mentir à soi-même, pour taire les morsures qu’on accepte sans mot dire…

 

Émilie ne dit rien. Elle accepte la vie reculée dans une campagne morose où Bernard son mari a voulu s’installer pour, dit-il, faire plaisir aux enfants. Mais les enfants ont quitté le nid. Restent des airs de vie tranquille, le calme des matins que rien ne semble pouloir perturber, cette vie à deux enfin retrouvée…

 

Émilie ne dit rien. Elle accepte avec le sourire ces « amies » que son mari lui emmène pour qu’elle ait, dit-il, un peu de compagnie. Un peu de joie dans la maison, des talons qui claquent, des valises qu’on ouvre, une connivence, une intimité à peine cachée. L’ennemi est dans la place. Il s’installe, sourit à l’envi, donne le change. Un jour, l’homme se lassera. Et l’ennemi partira. Mais un autre le remplacera… d’autres talons, d’autres sourires, d’autres mensonges. Et Émilie, encore, ne dira rien…

 

« Le temps n’effaçait rien, un mensonge de plus. Le temps émoussait les forces, les ressources. Le temps amoindrissait, écrasait, rendait muet. Les instants se nouaient les uns aux autres comme des maillons d’une chaîne très solide, qui entrave les mouvements, la fuite. »

 

Alma Brami m’a prise par surprise… Dans ce roman qu’on lit d’un souffle, les pièces du puzzle s’assemblent dans une ingénieuse chorégraphie. Mal à l’aise dans son statut de voyeur indiscret, le lecteur se fait témoin impuissant d’un piège qui se referme de façon implacable. Dans ce huis clos vertigineux de noirceur et d’ironie, l’auteure trace les contours d’une existence en pointillées, d’une vie entre parenthèses régie imperceptiblement par un bourreau qui ne dit pas son nom.

 

Brillant. Bluffant même. Je découvre la plume d’Alma Brami et je suis plus que séduite. La voix s’élève, dessine le carcan d’une vie en cage où la prisonnière qui s’ignore peine à briser des liens qu’elle tolère par habitude. Elle scande le couple fissuré, les traitrises et les bassesses. Alma Brami manie à merveille l’art du dialogue et des mots qui percutent, étonne et déroute par ces chemins inattendus qu’elle choisit de prendre pour nous raconter cette histoire dont on est loin de s’imaginer le dénouement. Chapeau !

 

Éditions Mercure de France (Août 2017)

Collection La Bleue

164 p.

Prix : 16,80 €

ISBN : 978-2-7152-4535-8

 

By Hérisson

Sa mère – Saphia Azzeddine

Mon premier de cette foisonnante rentrée littéraire, et non des moindres ! Il faisait partir de mes dix chouchous héhé 😉 J’ai, je crois bien, avalé tous les romans de cette épatante Saphia Azzeddine. Qui écrit comme on parle. Qui écrit comme on frappe. Qui écrit comme on vit…

 

Marie-Adélaïde a 28 ans. Elle porte une toque dans une boulangerie rance en zone industrielle. En attendant mieux.

 

 « Porter une toque à la caisse de La Miche Dorée quand on a une oreille tatouée et l’autre ultra percée, c’est d’une infinie tristesse. Le job ne va pas avec le parcours. Les excentricités corporelles deviennent grotesques dans une boulangerie où, pour deux baguettes achetées, la troisième est offerte. Les excentricités corporelles sont fatales quand, en plus, la miche dore en zone industrielle. »

 

Marie-Adélaïde est née sous X. Une enfance à être bringuebalée de foyers en familles d’accueil moisies. Une « vie au bord des larmes ». Une vie « pleine de bosses » où « les vendredis ressemblent au lundi ». C’est vous dire si elle morfle.

Marie-Adélaïde a un prénom qui détonne. Qui interroge. Qui offre un sursis. Et avec lui, un doudou en toile de Jouy comme seul indice.

Marie-Adélaïde est surdouée et sa lucidité est sa pire ennemie.

Marie-Adélaïde est en colère. Cherche. Se débat. Tombe. Sans cesse. Se relève. Encore. Gamberge jusqu’à l’épuisement. Ne se remet pas « d’avoir été crachée comme un vulgaire morceau de tripes, c’est comme ça que je m’envisage depuis toujours, comme une faute, un délit, un truc illicite qu’un parcours chaotique a fini par confirmer. »

Marie-Adélaïde rêve de savoir d’où elle vient. Pour savoir où elle va. Pour savoir qui elle est.

Et puis la vie va prendre un tournent. Marie-Adélaïde va être « promue », par accident, nounou des enfants de la Sublime. Un nouvel élan ? Vers qui, vers quoi ?

Marie-Adélaïde est une héroïne comme je les aime : déterminée, révoltée, intelligente, maladroite, socialement peu adaptée, drôle voire toutafé féroce, un peu barge, tendre, méchante parfois, bornée, sensible…. Une demoiselle qui a de l’ambition, de la verve et du courage à revendre.

 

Au-delà de la quête de la mère et des origines, ce roman illustre formidablement notre société et ses frontières invisibles. Raconte les colères, les amitiés, les chagrins, les rêves, les douleurs, les remords, les humiliations, les fêlures, les révoltes, les échecs, les envies, les certitudes, les déséquilibres, les abandons, les lendemains…. Dit les oubliés, les modestes, les abîmés. Ceux qu’on ne voit jamais. Ceux qui sont à la marge et qui se cherchent une place… Mais ce roman dit aussi ceux d’en haut, les riches, les dotés, les bourgeois, les privilégiés… Pas complètement mauvais !

A travers des personnages qui dépotent, Saphia Azzeddine tape juste et fort. Et c’est furieusement drôle (voire un peu cruel !) et terriblement réaliste. J’ai adoré ! Un petit bémol peut-être sur le dénouement pour en faire un parfait et total coup de cœur mais ce roman reste un régal. A découvrir absolument.

 

Extraits

 

«  J’ai bien réfléchi et j’en suis arrivée à la conclusion que je viens d’une famille de bourgeois. Pas pour me consoler mais parce que c’est logique. Les gros beaufs bouffeurs de surimi, ils les gardent les gosses, ils ne les abandonnent pas. Plus tard, les torgnoles pleuvent mais bizarrement l’affection est là. Les pauvres ont la mémoire courte parce qu’ils vivent à la petite semaine. Ce qu’ils aiment, ce sont les bébés trognons avec leurs petits petons tout mignons. Ils sont pleins d’espoir parce que c’est bon pour la santé. À défaut de manger des fruits, ils ont la banane et comme de toute façon ça ne sert à rien de tirer la gueule, autant prendre leur vie de merde du bon côté. Donc les pauvres gardent leurs gosses. Ce sont les bourgeois qui se débarrassent des mauvaises branches. Ils n’aiment pas les contraintes, peu importe leur nature, ils ont un projet de vie qu’ils n’envisagent qu’à long terme. Ils sont calmes, posés et réfléchis, les bourgeois, ils prennent du recul et regardent dans le vide pendant des plombes avant de prendre une décision. Mon grand-père a dû trancher comme ça : Tu abandonneras ce bébé et tout redeviendra comme avant. Ça a dû être bref. Comme le soupir qui l’a précédé. Ma mère a dû s’effondrer puis partir en voyage pendant quelques mois chez une tante. Les tantes servent à ça, souvent. Il y a toujours une tante dans un secret de famille. Dans le mien, il y en a une aussi, forcément. De toute façon, je ne m’en remettrais jamais si ça ne s’était pas passé comme ça. Je préfère être une gosse honteuse de la bourgeoisie qu’une morveuse voulue de la France souterraine. »

 

« Une naissance pareille, quelle humiliation. Je m’en serais foutue, moi, de ne pas partir avec les mêmes chances dans la vie ; ce que j’aurais voulu, c’est partir avec elle. Qu’elle me choisisse, qu’elle m’aime n’importe comment, j’aurais voulu être son erreur, son boulet, j’aurais préféré être tout ça à la fois, m’en plaindre mais dans ses bras. Je l’aurais aimée à la rage, à la fureur, je l’aurais aimée de toute mon âme, de tous mes os, je l’aurais fumée d’amour, cette mère, si elle m’avait serrée contre elle comme dans une camisole de force, j’aurais voulu étouffer dans ses bras, sur ses seins, mourir d’amour sur elle, contre elle, mourir sereinement plutôt que de vivre grossièrement. »

 

Éditions Stock (Août 2017)

Collection La bleue

240p.

 

Prix : 19,00 €

ISBN : 978-2-234-08174-1

Prends soin de toi – Grégory Mardon

Prends soin de toi… Ses derniers mots flottent encore dans l’air. Il y a eu un avant. Aujourd’hui, seul, il hésite encore à savoir s’il se laissera des possibilités d’après. Autour de lui les cartons s’entassent. Bientôt, il aura son propre appartement. Un nouveau chez soi à retaper pour essayer de faire fuir ces fantômes qui le hantent. Dans ces murs, avant, une vieille dame qui vient de mourir après y avoir passé presque toute sa vie. Un papier peint fleuri, un vieux linoléum à décoller, des cloisons à abattre. Tout casser pour tout reconstruire. Tout pour ne pas penser. A elle dans d’autres bras. Heureuse…

 

Puis un jour, sous le vieux lino arraché près du pallier, une lettre. Une lettre écrite en 1976 par un certain Tristan Vlanek à Suzanne Cardin, l’ancienne propriétaire de l’appartement qui a toujours vécu seule. Une lettre qui dit l’amour, l’attente et le futur à construire. Une lettre qu’elle n’a jamais reçue dans laquelle il lui propose de le rejoindre à Marseille……

 

« La lettre était comme un fantôme qui m’empêchait d’emménager. »

 

En quelques minutes, sa décision et prise et son sac à dos prêt. Il ira rendre cette lettre à son expéditeur qui semble toujours habiter Marseille. Sur le dos de sa Vespa, cette semaine pour rejoindre le Sud sera l’occasion de faire le point, de se vider la tête, et peut-être, d’avancer…

 

La chronique douce amère d’un homme à la croisée des chemins. En écho avec sa propre peine, la lettre retrouvée agit comme un révélateur et lui donne l’énergie nécessaire pour faire sa propre révolution. Une révolution intime qui l’emmènera sur les routes de France dans un road trip solitaire et salvateur. Les souvenirs ressurgissent, la vie d’avant, la rupture douloureuse… et peut-être, au bout là-bas, la possibilité d’une vie sans…

 

Le dessin de Grégory Mardon fait merveille pour dire le temps qui passe, les blessures intimes et la vie qui va. Son héros est un homme qui nous ressemble, qui lui ressemble aussi peut-être tant l’histoire sonne juste et sent le vécu. Jouant sur les silences, la narration se fait confession grâce à une voix-off émouvante et réaliste. Le trait coloré et moderne l’est tout autant. Il dessine les contours d’un homme meurtri en route vers la résilience, capte les zones d’ombre, accentue la lumière qui peu à peu refait surface. Une bien jolie découverte !

 

Les avis de Jacques et Yaneck

 

Éditions Futuropolis (Mai 2017)

136 p.

Prix : 22,00 €

ISBN : 978-2-7548-1605-2

 

BD de la semaine saumon

 

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