Lettres à mon utérus (sous la direction de Marlène Schiappa)

utérus

 

« Utérus vient du Grec ὐστέρα, « la matrice ». L’utérus, c’est la matrice. La base. D’où viennent les hommes et les femmes. En mathématiques, la matrice est le système d’interprétation de chiffres… La grille de base de la compréhension. Comprendre l’utérus, ce serait comprendre les femmes ? »

 

Je ne sais pas à quoi je m’attendais en ouvrant ce recueil de lettres. Pas à quelque chose de croustillant ni d’émoustillant, non. Mais pas non plus à quelque chose d’aussi… douloureux. Le concept m’intriguait. Des femmes qui s’adressent à leur utérus. Sans pudeur ni complexes, à cœur ouvert, elles livrent et dévoilent des pans très intimes de leur vie. Et dieu sait que la relation entre une femme et son utérus peut être complexe…

 

Marlene Schiappa a fait appel à 16 femmes. Elles sont journalistes, comédiennes, artistes, féministes et souvent engagées. Jeunes ou moins jeunes. Spécialistes de l’érotisme ou de la maternité, voire même des deux. Des femmes modernes qui n’ont pas envie de choisir entre « la gentille maman d’un côté » et « la femmes sexualisée de l’autre ». Des femmes qui ont toutes quelque chose à dire à leur utérus, celui qui les a faites mères ou non, celui qui les a blessées, déçues. Celui qu’elles n’ont jamais eu et n’auront jamais…

 

« Je t’ai à l’oeil, toi, mon allié tant redouté, mon muscle capricieux, mon virtuose de l’absurde, toi, l’ennemi intime, capable du meilleur comme du pire. »

 

Oui, certaines lettres sont émouvantes, touchantes, voire bouleversantes. Parce qu’elles touchent à l’intime. Parce qu’elles dévoilent des choses profondément personnelles. D’autres prennent le ton de l’humour, salvateur il faut bien le dire puisque tout n’est pas gai là-dedans. En refermant ce recueil, c’est ce qui m’a marquée. Une relation compliquée et souvent douloureuse, certaines lettres de « rupture » en témoignent…

 

Chapeau bas à toutes ces femmes. Même si la plupart de ces lettres m’ont plus minée le moral qu’autre chose, cette relation de « je t’aime moi non plus » a quelque chose de très fort… Un recueil intelligent et militant dans la veine des Monologues du vagin. A découvrir.

 

« C’est une cicatrice dans le bas du ventre, qui nous rappelle que nous sommes des femmes, et que l’on caresse à l’occasion. C’est un poids ancestral qui nous écrase et que nous sommes tenues d’assumer avec le sourire. C’est ce bouleversement menstruel, qui vient nous tirailler et nous déchirer, et nous dire, dans la douleur, que le sang des règles n’est pas bleu comme dans les publicités.

Un rappel de notre humble condition de vache.

C’est cet instinct maternel qui ne vient pas, parfois.

C’est cette grande matrice vide, qu’on croit née pour se remplir.

Mais je ne crois pas que toutes les femmes soient des matrices vides, nées pour se remplir.

J’ai mis des années à comprendre ce qu’était mon utérus. C’est un gros mot. Un mot gros. Un mot caché, un mot clinique, un mot inélégant, un mot trop anatomique pour être honnête. »

 

Ont participé à ce recueil, sous la direction de Marlène Schiappa : Cassia Carrigan, Nadia Daam, Octavie Delvaux, Géraldine Durand, Camille Emmanuelle, Sandra Franrenet, Marie Lafragette, Johanna Luyssen, Maïa Mazaurette, Marie Minelli, Olivia Moore, Julia Palombe, Delphine Philbert, Gaëlle Renard, Léa Rivière, Juliette Speranza et deux hommes, Stéphane Rose (préface) et Cédric Bruguière (postface)

 

 

Éditions La Musardine (Mars 2016)

161 p.

 

Prix : 14,00 €

ISBN : 978-2-84271-768-1

 

  

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Tous chez Stephie !

 Et vous, qu’avez-vous lu d’inavouable ce mois ci…?

Apaise le temps – Michel Quint

Apaise le temps.inddQuand Yvonne Lepage décède, c’est la dernière librairie indépendante de Roubaix qui s’apprête à fermer définitivement ses portes. La vieille dame, sans famille directe, a pourtant rédigé un testament dans lequel elle annonce vouloir léguer les murs, le fonds de commerce et l’appartement du dessus à Abdel Duponchelle, jeune professeur de français, fidèle de ce temple dédié aux livres depuis sa plus tendre enfance. La librairie croule sous les dettes, un géant de la vente en ligne s’installe dans la région et pourtant, contre toute attente, Abdel accepte la succession. Une évidence. Ici, c’est chez lui…

 

« Abdel est entré pour la première fois entre les murailles de bouquins vers ses cinq ans avec une soif de lecture à avaler tout Balzac sans rien y comprendre. Il a admiré l’échelle accrochée à la barre de cuivre qui court tout autour du magasin, vers les rayonnages élevés, les volumes hors d’âge, jaunis, dont Yvonne refuse de se défaire et qui vieillissent là comme des vieux acteurs oubliés à la bourse aux comédiens. Elle a consenti à lui vendre solennellement Ivanhoé en version résumée, pour quarante centimes de francs en pièces jaunes, un volume gâté par un verre d’eau renversé. »

 

Dans la librairie sobrement appelée « Livres », Abdel a découvert le plaisir de la lecture et une seconde famille à la mort prématurée de la sienne. Un lieu hanté par la personnalité de Georges, le père d’Yvonne, engagé corps et âme dans le difficile combat contre l’illettrisme et l’analphabétisme. Saïd, son petit protégé, collectionneur de mots, a appris à lire au sein de la librairie, pour lui les personnages de papier sont devenus plus que des proches. Zita, la vendeuse, a vendu son âme au diable pour travailler chez Repères, le fameux site de vente en ligne, Yvonne ayant du mal à payer son salaire. Avec leur aide et celle de Rosa, assistante sociale dans le lycée où il enseigne, Abdel va tenter de sauver le navire du naufrage. Dans les odeurs d’encres et de vieux papiers, il investit la librairie et l’appartement. Mettre le nez dans les comptes, trier le courrier, classer les archives personnelles et les cartons de photographies d’Yvonne, écho d’un conflit lointain… En fouillant les cartons, Abdel déterre sans s’y attendre un pan méconnu et sombre de la guerre d’Algérie…

 

« Abdel ne sait pas encore comment ressusciter la librairie à l’agonie mais il a envie de résistance, de ne pas plier l’échine. »

 

L’écriture de Michel Quint est un concentré de tout ce que j’aime. La langue est sublime, généreuse, inventive. Les mots coulent, la poésie est partout, surtout où on ne l’attend pas. Le format est court et pourtant aucune frustration. En peu de pages, Michel Quint arrive à brosser des portraits étonnamment justes. Ses personnages sont véritablement incarnés, émouvants, vrais… des gagne-petits, des résistants du quotidien, profondément émouvants et humains… Et si ce formidable roman est une magnifique ode au livre, à la lecture, à la littérature, il est bien plus que ça… En filigrane, les années sombres de la guerre d’Algérie, cette France multiculturelle qui se cherche encore, ces blessures encore suintantes…

 

Apaise le temps est une petite merveille, un bijou dont vous auriez tort de vous passer…

 

Les avis de Argali, Clara, Miss Alfie

 

Premières phrases : « La petite librairie ne quitte l’ombre de l’hôtel de ville de Roubaix à aucun moment du jour. Et aucune saison ne fait exception. Que règne cette canicule moite du Nord, le temps frileux de brumaire ou un hiver de diamant, le soleil effleure à peine sa façade. Le printemps, l’été ne sont ici qu’une idée étrangère, une nécessité acquittée en douce par la nature, comme les demoiselles en fleur se doivent d’ôter vite fait leur maillot mouillé à la plage sous une serviette mal nouée. Si on leur aperçoit le saint-frusquin l’espace d’un éclair, c’est bien le diable. »

 

Au hasard des pages : « Parce qu’Abel ne connaît pas les motifs de sa folie. Il y pense, les clés de la librairie  et son attestation en poche, pendant qu’il rejoint Saïd et Zita au rez-de-chaussée de l’étude. Fidélité à la mémoire des Lepage, à leur œuvre d’accueil, dette humaine envers Yvonne, militantisme culturel et social pour le maintien des librairies de quartier, ou orgueil de gamin écartelé, vengeance de bougnoule blond comme on l’insultait au collège ? » (p. 33)

 

Éditions Phébus (Avril 2016)

108 p.

 

Prix : 12,00 €

ISBN : 978-2-7529-1043-1

Notre château – Emmanuel Régniez

bm_CVT_Notre-chateau_3925« C’est à 11h03, le samedi 2 avril, que l’on a sonné à la porte de Notre Château.

C’était extraordinaire. Cela n’arrive jamais. On ne sonne pas chez nous. On ne sonne jamais à la porte de Notre Château. »

 

C’est sur ces premiers mots que j’entre, non sans un brin d’appréhension mêlée à une joie toutafé immense dans ce roman ! Et dans cette incroyable aventure des « 68 premières fois ». Il faut dire aussi que ce 1er ouvrage reçu il y a déjà quelques jours s’accompagne d’un délicieux message de Charlotte et d’Églantine qui dit notamment ceci : « Attention, angoisse assurée ! »…. Et moi qui suis une vraie « caguette » comme on dit chez nous (vient du mot « caguer », trivialement « se chier »…), j’ai eu vite fait, bien fait, rien qu’en regardant la sublime couverture du livre, le nœud au ventre, le cœur serré, les larmes dans les yeux, les lèvres tremblotantes … J’avais déjà peur !

 

« Peut-être que tout n’allait pas si mal. Mais le pire n’est pas toujours sûr, il devenait certain. Et ce fut le samedi matin que le pire arriva. »

 

Ce curieux roman raconte l’histoire d’une sœur et d’un frère, qui vivent (survivent ?) reclus dans un château reçu en héritage, seuls, hors du monde et ce, depuis 20 ans…

Véra et Octave….

 

« Nous sommes des solitaires. Nous sommes devenus des solitaires. Nous vivons ensemble. Elle pour moi. Moi pour elle. Nous n’avons pas besoin du monde extérieur. Nous n’avons pas besoin des autres.  Nous nous suffisons. Pour tout. »

 

Relation étrange, totale, fusionnelle…. Scandaleuse ? Dérangeante… Presque irréelle …

 

« Véra et moi sommes des solitaires car nous avons pris des chemins autres. Car nous avons décidé un jour, il y a vingt ans, de nous couper de tout. Et maintenant nous nous arrangeons avec ce monde comme nous le pouvons, avec l’idée que nous nous faisons de ce monde. Nous avançons doucement. Nous avançons en solitaire. Loin de tout. Loin de tout le monde.

Peut-être que tout cela est une illusion. Un autre monde. Je ne sais pas comment le nommer. Mais nous essayons, Véra et moi, de nous tenir debout. De ne pas fléchir. De ne pas nous écrouler. Nous sommes dans Notre Château et nous sommes debout. »

 

Jusqu’à ce qu’un évènement vienne fissurer cette curieuse vie de « couple »…

 

La narration, brève, sèche, fragmentée, sans ornement, participe à la montée de l’étrangeté, du grand frisson ! Le quotidien de cette fratrie, les faits, rien que les faits… répétés, comme scandés… Et les silences qui entourent chaque mot font monter, par petites touches, troubles et émotions !

Ahhhhhhhh…. Bonté divine ! Me suis dit tout au long du récit, il va se passer quelque chose de tragique ! Je le sais… Je le sens … Et puis,  la partie III du récit …

 

J’ai fait durer longtemps ce petit livre (qui pourrait aussi se lire dans un souffle mais je n’ai pas voulu, surtout je n’ai pas pu !). Ai pris tout mon temps… Des respirations nécessaires… Tout doucement, j’ai savouré cette lecture, qui oscille entre réalité et folie. J’ai adoré frissonner et imaginer tout un tas de possibilités  ;-)

Une première lecture qui dépote et dont je me souviendrai longtemps …. Et dont, vous aussi, vous ne sortirez pas indemne !

 

 

Avec des baisers et des mercis infinis aux divines organisatrices de cette formidable aventure des « 68 premières fois » ♥

 

Les avis de Cachou, Charlotte, Nicole, Pr. Platypus

 

 

Extrait (je n’en ai pas causé, mais la lecture et les livres ont une place considérable dans ce petit roman toutafé fascinant !)

«Notre monde est contenu dans Notre Bibliothèque. Notre monde est notre bibliothèque.

Une maison qui contient beaucoup de livres est une maison ouverte au monde, est une maison qui laisse entrer le monde. Chaque livre qui entre est un fragment du monde extérieur et, tel un puzzle, quand nous posons ensuite le livre dans les rayons de Notre Bibliothèque, nous recomposons le monde, un monde à notre image, à notre pensée.

Ma sœur et moi sommes hantés par les livres. Si nous avons décidé de nous retirer du monde, c’est pour lire, uniquement lire. Nous passons nos journées à cela, à lire et encore lire. »

 

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Notre Château, Emmanuel Régnier, Le Tripode, 2016, 15€

La Jeune Épouse – Alessandro Baricco

La-Jeune-epouse-d-Alessandro-Baricco-GallimardOn l’attendait plus tard mais elle est là, à la porte de la maison. Fraichement débarquée d’Argentine elle vient épouser le Fils, l’accord ayant été passé durant leur enfance. Mais le Fils est absent, nul ne sait quand il reviendra… Peu importe, la Jeune Épouse est accueillie dans la demeure avec les honneurs qu’elle mérite, elle fait déjà partie de la Famille…

 

Dans l’attente du retour du Fils, la vie suit son cours au gré des petits rituels instaurés par les maîtres des lieux. Des rituels fantasques auxquels il est de bon ton de se plier sans trop se poser de questions. A commencer par des petits-déjeuners aux allures de dîners de l’ambassadeur où on boit du champagne en bonne compagnie et ripaille jusqu’à une heure avancée de l’après-midi. Nonchalance, langueur et paresse… Viennent ensuite l’heure de la toilette, puis le traitement des affaires courantes de la maisonnée. Tout pour retarder l’heure du coucher vécue par tous comme un moment douloureux où l’ombre de la mort rode…

 

La Jeune Épouse se plie aux codes de cette famille aussi atypique qu’étonnante. Une famille étrange qui a beaucoup à lui apprendre et prendra en charge son initiation au plaisir…  D’une grande beauté, la Mère aux phrases plus qu’énigmatiques lui confiera le secret de la sensualité et l’art de mettre les hommes à sa merci. Pragmatique, le patriarche souffrant d’une « inexactitude de cœur » l’emmènera parfaire son éducation dans un bordel luxueux. Audacieuse, la sœur handicapée lui dévoilera l’art de se donner du plaisir seule pour repousser la peur de la nuit. L’oncle, qui passe sa journée à dormir, ne se réveillera qu’épisodiquement pour prodiguer sa science et ses conseils toujours très justes. Quant à Modesto, l’homme orchestre de la maison, il lui servira de guide pour comprendre les us et coutumes de ses maîtres, lui expliquant notamment comment contourner l’interdiction de lire ou de posséder un livre dans ces lieux..   

 

Censée se dérouler au début du XXe siècle en Italie, l’histoire a tout de la fable atemporelle… Au centre, cette famille aristocratique aux mœurs bien étranges semblant vivre hors du temps et à l’écart du monde. Dans une position de voyeur, le lecteur observe, pris dans les mailles du filet d’un auteur facétieux. Parce que Alessandro Barrico s’amuse, allant jusqu’à interrompre le récit pour se mettre en scène en temps qu’auteur, authentique démiurge choisissant de bousculer la narration au gré de ses envies. Assez déstabilisant il faut bien le dire, ce bouleversement obligeant parfois à une certaine gymnastique de l’esprit. 

 

La Jeune Épouse est une œuvre singulière dans le parcours d’Alessandro Baricco. Une œuvre sensuelle et atypique où l’auteur prend un plaisir évident à manipuler son lecteur. Très éloignée des romans cultes qui ont fait, à juste titre, sa renommée (Soie, Noveciento : pianiste…). Il reste la plume, raffinée et troublante, et l’inimitable talent de conteur de Baricco. Impossible de ne pas y succomber…

 

 

Une lecture hypnotique que je partage avec Jérôme, un autre amoureux des mots de Baricco…

 

 

Premières phrases : « Il y a trente-six marches à gravir. Elles sont en pierre et le vieillard les gravit lentement, avec circonspection, comme s’il les collectait une par une, avant de les pousser au premier étage : lui, berger, et elles, doux animaux. Modesto, tel est son nom. Il officie dans cette maison depuis cinquante-neuf ans, il en est donc le prêtre.

Parvenu sur la dernière marche, il s’arrête face au large couloir qui s’étend sous ses yeux sans surprise : à droite, les pièces fermées des Maîtres, cinq ; à gauche, sept fenêtres étouffées par des volets en bois laqué.

C’est l’aube, tout juste. »

 

Au hasard des pages : « Elle devint donc un membre de la Maison et, là où elle avait imaginé entrer comme épouse, elle se retrouva sœur, , fille, invitée, présence appréciée et objet décoratif. Cela lui vint très naturellement, et bientôt, elle adopta les habitudes et les rythmes d’un mode de vie qu’elle ne connaissait pas. Elle en mesurait l’étrangeté, mais n’arrivait que rarement à en soupçonner l’absurdité. » (p. 30)

 

 

Éditions Gallimard (Avril 2016)

Collection Du monde entier

Traduit de l’italien par Vincent Raynaud

223 p.

 

Prix : 19,50 €

ISBN : 978-2-07-017891-9

Naissance d’un père – Laurent Bénégui

bénégui« Lorsque Louise lui avait annoncé sa grossesse, il ne s’était pas posé la question d’être père, il s’était posé celle d’être aimé de Louise (…)

 

A cet instant, Romain se figure qu’un père va grandir en lui à mesure que l’enfant se développera dans le ventre de Louise. Comme s’il était ensemencé lui-même du désir d’éduquer, de servir de modèle, de se voir prolongé. Comme si la fonction paternelle allait pousser synchrone avec les organes du bébé. Mais cela n’était pas arrivé. Rien n’avait prospéré en Romain, que le doute, et le terrain s’était révélé fertile. »

 

Alors que la tempête gronde au dehors, c’est un tsunami qui s’apprête à dévaster la vie de Romain. L’arrivée d’une petite fille, un peu par hasard, dans son quotidien jusqu’alors uniquement rythmé et illuminé par la présence rassurante et enivrante de Louise. Louise son pilier, sa drogue, prête à donner naissance dans la plus limpide des évidences alors que lui peine à trouver sa place dans cet ordre subitement bouleversé… Quand les évènements se précipitent, Romain est obligé de suivre le mouvement et de se laisser porter par le tourbillon même si les doutes, la peur et la honte de les ressentir lui vrillent le cerveau au point de lui faire perdre tous ses repères.

 

Dans la salle de travail où il débarque en catastrophe, deux femmes s’apprêtent à donner la vie. La sienne, qui si elle vit cet instant comme un miracle, perçoit intensément l’imbroglio de sentiments dans lequel se débat Romain. Sandrine, une maman de « compétition » prête à mettre au monde sa quatrième fille seule, le mari ne pouvant accepter que cet enfant ne soit pas un garçon. Et Romain, au centre de ces femmes, déboussolé, faussement serein, incapable d’assumer cette paternité à venir, prêt à vivre une révolution dont il est loin de soupçonner l’intensité et les répercussions…

 

Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre en lisant le dernier roman de Laurent Bénégui. J’avais encore en tête, très présent, le délicieux moment de lecture que m’avait offert Mon pire ennemi est sous mon chapeau (dont je n’ai jamais parlé ici ce qui est proprement scandaleux tant ce roman est excellent). J’avais aimé son côté décalé, le rythme effréné, la plume précise et alerte de l’auteur et m’étais promis de le relire.

Bien au-delà de mes attentes, Naissance d’un père m’a comblée et prise par surprise… Des fulgurances d’écriture. Une histoire simple et belle, capable de faire naître une vague d’émotions parfois difficiles à contenir. Des personnages saisissants de beauté, si parfaits dans leurs fêlures, si intenses dans leurs combats intimes, si désarmants dans leurs choix…

 

La naissance ou ce grand saut dans l’inconnu… Laurent Bénégui nous montre un homme au pied du mur, en équilibre instable entre des sentiments « inavouables » impossibles à assumer et ce qu’on attend qu’il ressente pour cette petite fille qui s’apprête à prendre toute la place dans sa vie. Comment et à quel moment un homme devient-il père ? Par quelle magie, par quel mystère…? Comment se tisse ce lien, charnel, viscéral…?

Si le questionnement est très juste, l’histoire elle ne soufre pas qu’on la pose. En profonde empathie avec les personnages, le lecteur chemine à leurs côtés et partage leurs doutes. Parfois, en écho, les souvenirs affleurent et tout prend alors une autre dimension. En résonance, les vies de ces êtres de papier et celles, plus intimes, de nous lecteurs, se répondent, s’entrecroisent, se télescopent…  

 

Naissance d’un père est un roman troublant et attachant qui dit à merveille ce qui se joue intimement lors d’une naissance. Une expérience unique, violente et profondément personnelle qui nous construit autant qu’elle nous déconstruit…

 

Les avis de Laurie, L’irrégulièreNicole Giroud, Philisine, SylYv

Le blog de l’auteur

 

Premières pages : « Plus tard Alessia apprendrait qu’elle était née lors de la tempête, et qu’au moment où se jouait les premières heures de son destin des vents polaires s’écharpaient sur les barrières d’air fiévreux dressées au-dessus de l’océan. »

 

Au hasard des pages : « Vous êtes préparées à donner la vie, poursuivit le docteur Mauduis. On vous le répète depuis que vous êtes petites et le jour où vous avez vos règles, on vous explique que ça y est, vous êtes devenues des femmes puisque vous pouvez devenir mères… Alors que la société conforte vos homologues masculins dans l’idée que leur participation au processus est assez accessoire et plutôt brève. Croyez-moi, j’ai vu un paquet de types qui n’ont réalisé ce qui leur arrivait qu’en posant un pied dans cette salle. (…) Au fond, les hommes ont aussi quelque chose à faire naître ce jour-là. conclut-il en se redressant. » (p. 53)

 

Éditions Julliard (Février 2016)

238 p.

 

Prix : 18,00 €

ISBN : 978-2-260-02222-0

 

 

Challenge-Rentrée-littéraire-janvier-2016

Un Bébé à livrer – Benjamin Renner

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Personnages principaux : un lapin (pas bien malin), un canard (pas super futé) et un cochon (tout juste plus dégourdi).

Sur le papier, une belle équipe de bras cassés. En vrai… c’est bien pire…!

 

Mission : livrer un bébé (braillard, assoiffé, odorant, encombrant) à ses parents dans la belle ville d’Avignon après la défection inopinée de la cigogne normalement en charge de cette tâche délicate…

 

Obstacles : nombreux… Un sens de l’orientation tout à fait aléatoire (Avignon ou les Philippines, quelle différence finalement ?) – une propension à mettre les pieds dans le plat, ou à côté, c’est selon – une tendance naturelle à une surdose de confiance en soi – un penchant certain pour les situations inextricables et les plans foireux…

 

Atouts (si, il y en a…) : de la suite dans les idées – un côté jusqu’au-boutiste qui force le respect – un sens du sacrifice inné (ahuumm…) – de l’aide inattendue d’une famille de tarsiers – une catapulte – un détournement d’avion (si, si…)

 

Drôllisime ! Je n’en attendais pas moins du papa du grand méchant renard qui a épuisé les zygomatiques de toute la famille dont il est vite devenu la coqueluche ! Rebelote avec celui-ci, réédition bienvenue d’un album paru quelques années auparavant (écrit sous le pseudo de Reineke). Répliques cultes, bouilles de losers impayables, situations toutes plus cocasses les unes que les autres, on nage en plein délire et on se régale ! Décalé et absolument irrésistible, cet album est un concentré de bonne humeur ! Je défie quiconque de ne pas tomber sous le charme de cette joyeuse bande de pieds nickelés, même si je l’avoue, ce grand couillon de renard reste mon chouchou !

 

Les avis de A girl from earth, Hélène, Joëlle, Orbe

 

 

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Éditions Vraoum (Novembre 2015)

Collection Bête comme chou

290 p.

 

Prix : 29,00 €

ISBN : 978-2-36535-124-9

 

BD de la semaine saumon

C’était ma BD de la semaine…

…aujourd’hui chez Jacques

Les Fragiles – Cécile Roumiguière

Fragiles-couvGFFragile… Le fil ténu qui les relie…

Fragile… L’amour qui aurait pourtant dû s’imposer comme une évidence…

Fragile… Cette toile qui se tisse lentement entre des êtres qui s’aiment, se dés-aiment, s’ignorent ou se détestent…

Fragile… Cette barrière aux allures de fossé infranchissable…

 

Drew a grandi comme il a pu. Pas bien droit. Un brin bancal. Dans l’ombre d’un père haineux qu’il ne reconnaît plus tant sa route semble éloignée de celle qu’il essaie de tracer malgré tout. Ça fait mal les désillusions quand on les prend en pleine face. Ça fait mal et ça détruit tout sur son passage, les certitudes, la confiance, les idoles… Ça prend de la place dans les souvenirs, ceux qu’on aimerait oublier, ceux qui vrillent le cerveau jusqu’à vous rendre fou… Fragile…

 

Sky avance dans la vie sur la pointe des pieds, cachée dans ses vêtements noirs. Discrète et évanescente. Avec ses airs de moineau tombé du nid, farouche et vorace. Encombrée d’émotions qu’elle peine à contenir. Des envies d’ailleurs, des cicatrices ultra sensibles, des trop-pleins prêts à déborder hors de la carapace. Ça prend du temps de vivre et de faire semblant. Mais le soleil est là, au dedans, prêt à exploser. Fragile…

 

Ça cicatrise mieux à deux, les blessures… Les silences, ça se partage… Les belles histoires, ça se tisse lentement. Même si l’ombre gagne du terrain. Même si la douleur irradie et lance. Même s’il est dur d’avancer sans béquilles… Fragiles, il le sont tous finalement. Humains, profondément humains. Faillibles. Imparfaits. Instables. Ébranlés par les doutes, gangrénés par ces erreurs putrides qui collent à la peau. Il sera toujours temps de penser au pardon, un jour, peut-être…

 

Cécile Roumiguière met le doigt là où ça fait mal. Elle appuie. Relâche la pression. Alterne les caresses et les claques… Ces Fragiles là sont comme la vie. Un concentré de petits bonheurs et de grandes douleurs. De blessures encore suintantes. De bagages un peu trop lourds à porter. De larmes retenues. De fuites vers l’avant et d’espoirs un peu fous…

Ses personnages sont tendres, brisés, fragiles. En équilibre instable sur le fil de la vie, ils avancent à tâtons en prenant tous les risques. Jusqu’au fameux Jour J où tout bascule et où le destin règle enfin les comptes…

 

Intense… Je n’oublierai pas de sitôt ces fragiles là… ♥

Une pépite évidente que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi ou presque…

 

L’avis de Bladelor

Le blog de Cécile Roumiguière

 

Premières phrases : « Drew.

Drew Castan, dix-sept ans, toutes mes dents. Drew, Drew Castan… Arrête, Drew ! La tempête, les images. Faut les bloquer. Des bulles acides. Les crever. Je voudrais vomir. »

 

Au hasard des pages : « Une fois couché, Drew entend sa grand-mère téléphoner à Cindy. De mère à mère. Elle est sortie pour qu’il n’entende pas, mais les parois du bungalow sont dérisoires, il comprend que Mariji parle de mal-être et de faire attention, il attrape le mot « suicide » au passage. Il sourit. Après l’histoire d’Ernest, il avait eu envie de mourir, de s’effacer de la planète, sans vraiment imaginer qu’on pouvait se tuer soi-même. Cette fois, il en a assez d’être du côté de ceux qui fuient. Se suicider ? Non. Une voix tourne dans sa tête, T’es un drôle de mec…

Retrouver le regard de Sky, une évidence. La revoir, et respirer. » (p. 83)

 

 

Éditions Sarbacane (Avril 2016)

Collection Exprim’

197 p.

 

Prix : 15,50 €

ISBN : 978-2-84865-862-9

 

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Shots – Guillaume Guéraud

shots

Deux frères. Laurent et William. L’un a mal tourné, tombant assez tôt dans les combines louches et les sombres magouilles, évoluant dans le milieu du petit banditisme marseillais au côté d’apprentis mafieux. Jusqu’à ce vol de tableau au musée des Beaux-Arts de Nice qui lui fera passer quelques années à l’ombre. A sa sortie, il s’envole pour la Floride et laisse son jeune frère sans nouvelles…

 

William est photographe. Du moins c’est son gagne-pain, celui qui lui permet d’attendre sans trop d’inquiétude son statut d’intermittent du spectacle. Il photographie des mariages. Jusqu’à ce mariage à Manosque qui tourna au carnage. Un braquage. Des blessés. Et l’un des bandits, abattu, qui se trouve être un ami de Laurent. Des détails intrigants sur les clichés pris avant et après la tourmente qui pointent tous vers Laurent toujours aux abonnés absents…

 

William prépare sa valise, prend son appareil photo et s’envole pour Miami. Son histoire, sa quête, il a l’intention de la raconter sous forme de récit photographique. Des lieux, des noms, des dates, autant d’indices qui sont censés le mettre sur la piste de son frère disparu. C’est ce carnet de route que le lecteur a sous les yeux sauf que…

 

« Toutes les photos étaient là. Des tirages papier. A partir de négatifs Celluloïd ou de la carte mémoire de mon appareil numérique. Je les avais décortiquées. J’avais aligné les plus importantes dans un cahier. Après en avoir recadré certaines et agrandi d’autres. Mais elles ont toutes disparu. Effacées-évanouies-évaporées dans le grand vent vaudou. Plus aucune trace nulle part.

Ne restent maintenant que les légendes. Des dates, des lieux, des noms. Et des phrases. J’espère que ces légendes racontent une histoire claire malgré l’absence des photographies qui les accompagnaient. »

 

Un album photos dont il ne reste que les légendes… Des légendes qui racontent…

 

« des disparitions « out of nowhere » et des déflagrations « out of the blue ». Des cubains paranoicos-banditos-locos. Des Haïtiens semblables à des serpents. Marseille si loin et si tranquille. Alors que les cadavres fleurissaient en Floride. »

 

De grands carrés gris. Des grands vides. Des béances comme des cicatrices. L’absence qui saute aux yeux. Les photos étaient là et elles ne le sont plus. Le lecteur ne peut qu’imaginer et se faire son propre film des évènements. Et c’est là qu’intervient tout le talent insolent de Guillaume Guéraud. Parce qu’on les voit ces photos. Elles sont là. Anodines. Troublantes. Inquiétantes. Sanglantes… On les voit les bas-fonds de Miami, on les devine les trognes pas commodes des trafiquants à la mode Scarface. Et on y croit à fond.

La plume est affutée, le style toujours percutant, acéré, presque cinématographique. Au-delà des photographies fantômes, Guillaume Guéraud nous raconte une vraie histoire en prenant le mal à la racine. On ressent sa patte, on reconnait son empreinte, même s’il semble parfois prendre son temps. Et j’ai aimé cette lenteur là. Ce crescendo dans l’angoisse, cette montée d’adrénaline au fur et à mesure que l’enquête comble les brèches, ce calme avant la tempête… Le résultat est imparable. C’est frénétique. Déconcertant. Malin. Et totalement addictif..!

 

Un polar hors normes que j’ai pris grand plaisir à partager avec Jérôme

 

Bonus : le « making-of » de Shots

 

 

Premières phrases : « Il y avait toutes les images. Elles constituaient des preuves plus valables que les phrases. Je les avaient triées-classées-cataloguées. Je les avait posées telles des balises, de façon à raconter cette histoire avec elles, sous forme de récit photographique. Je les avais vues et revues. Un nombre incalculable de fois. Et j’avais découvert des choses. Je les avais examinées attentivement et minutieusement. J’avais entouré des visages et souligné des détails. J’avais pris des notes. J’avais fait ma petite enquête. Et j’avais découvert de nouvelles choses. »

 

Au hasard des pages : « Laurent toujours introuvable. Sans adresse. Sans réponse à mes mails. Sans rien de valable pour le croire encore vivant. Je patauge dans le flou. Dans le marécage de l’incertitude et des soupçons. Dans la vase partout et nulle part à la fois. Entre le grand n’importe quoi vaudou à Little Haïti et les verres de rhum à Little Havana. Jusqu’aux lugubres marais des Everglades. » (p. 171)

 

Éditions du Rouergue (Avril 2016)

Collection La brune

 280 p.

 

Prix : 19,80 €

ISBN : 978-2-8126-1039-4

L’été Diabolik – Thierry Smolderen / Alexandre Clerisse

9782205168396« Combien de fois ai-je passé cette journée en revue depuis l’été 67…
… pour en revenir à la présence immobile de mon père, assis dans les gradins…
… qui me scrutait d’un regard que je ne connaissais pas.
Encore et encore, je bute sur cette image.
… la raideur avec laquelle il se tenait le jour où tout a basculé…

C’est l’une des pièces manquantes du puzzle, j’en jurerais… »

 

Il m’a suffit de feuilleter cet album pour être séduite. Une explosion de couleurs vives, une ambiance psychédélique alliant le pop-art à la culture sixties, des vignettes à la Andy Wharrol et un épais mystère dont rien ne dit qu’on en aura finalement la clé. Il n’y a pas à dire, les auteurs signent avec L’été Diabolik une histoire hautement addictive aux ingrédients savamment dosés : un brin d’espionnage, une bonne dose de références littéraires, quelques disparitions troublantes, un subtil mélange d’indices et de fausses pistes, un narrateur aussi paumé que le lecteur qui tente de démêler le vrai du faux… tout y est !

 

D’abord un peu surpris par l’ambiance graphique ultra flashy, on s’y coule finalement très vite. Très daté, très connoté aussi, ce parti pris apparait même étonnamment moderne…

 

Été 1967. Antoine a 15 ans et vit seul avec son père. Plus pour très longtemps… Un enchainement d’évènements à première vue anodins, une course-poursuite sur une route à flanc de montagne, un accident qui n’en est peut-être pas un, la rencontre avec une bien étrange jeune fille, des discussions sibyllines qui laissent entrevoir une obscure affaire d’espionnage, un étrange coup de fil nocturne, un suicide… et la disparition pure et simple de son père. Vingt ans plus tard, Antoine tente de tout remettre à plat et de trouver la faille, l’indice qui lui permettra enfin de comprendre, le petit détail qui le mettra enfin sur la piste de la vérité…

 

Drôlement bien fichu. Et hautement addictif…! Pour les lecteurs chevronnés, la référence à Diabolik, héros masqué italien des années 60, sera évidente. Pour les autres, dont je fais partie, la lecture n’en sera pas moins jubilatoire. Scénario aux petits oignons, multitude de niveaux de lecture, enquête passionnante, dessin virtuose et élégant… difficile de ne pas tomber sous le charme de cet OVNI ! Ma Framboise, tu as eu le nez fin… du tout bon !

 

Les avis de l’Irrégulière, Un amour de BD

 

 

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Éditions Dargaud (Janvier 2016)

168 p.

 

Prix : 21,00 €

ISBN : 978-2-205-07345-4

 

 

BD de la semaine saumon

C’était ma BD de la semaine…

…aujourd’hui chez moi !

 

La BD de la semaine c’est aussi chez…

 

 

jérome     au_revoir_la_haut_01     enna     nath

           Jérôme                            Enna                                Enna                              Nathalie

 

 

yaneck     Journal d'un chat assassin     moka     sabine

          Yaneck                          Bouma                               Moka                              Sabine

 

 

caro      zai     charlotte

            Caro                              Stephie                                          Charlotte  

 

 

bouffon    mo    Les_equinoxes

          Sandrine                           Mo’                             Hélène
                           

La belle rouge – Anne Loyer

La belle rouge couv

 

Deux mètres au-dessus du sol. C’est le minimum pour que Marje se sente bien. A sa place. A regarder la vie s’écouler au travers du pare-brise de son poids lourd. Vingt-cinq ans que Marje passe le plus clair de son temps à manger le bitume et à respirer les odeurs de pots d’échappement sur les aires d’autoroutes. Un monde d’hommes bourrus et machos dans lequel elle a réussi à faire sa place sans trop avoir à ruer dans les brancards. Question de tempérament peut-être, de grande gueule aussi sans doute. Question de survie aussi. Sur la route, Marje est libre. Un peu comme l’escargot qui se balade avec sa maison sur son dos. La maison de Marje, c’est sa « Belle Rouge », l’endroit idéal pour tenter d’oublier que la vie ne lui a pas toujours réservé de belles surprises…

 

Kader a pris le large. Une bouffée d’air qui était devenue plus que nécessaire. Impossible de respirer dans ce centre où on l’enferme soit disant pour son bien. Impossible de pousser droit sans ses repères qu’il n’a fait que toucher du doigt il y a bien trop longtemps déjà. Des familles d’accueil et des foyers transitoires, il en a épuisés un paquet depuis le départ de sa mère quand il n’avait que 7 ans. Et puis il a déconné. Là où il vit maintenant, on le surveille comme de l’huile sur le feu, histoire qu’il ne dérape pas. Mais Kader a reçu une lettre. Il est temps pour lui de prendre son destin en mains, même si pour ça il faut sortir des clous dans lesquels on voudrait qu’il avance. Cette portière de camion ouverte, c’est l’espoir d’un ailleurs qu’il appelle de tous ses vœux…

 

J’aime beaucoup les histoires qui se tissent autour de rencontres improbables, surtout quand elles mettent face à face deux êtres qui se cachent sous une épaisse carapace. Le genre de rencontre explosive qui pousse chacun dans ses retranchements en faisant petit à petit ressortir ces failles et ces démons qui les rongent. Il faut du temps pour faire confiance, pour se faire confiance. Un pas en avant, deux pas en arrière, pas si évident de se dévoiler à cet autre qu’on ne s’est pas choisi. Mais quitte à faire un bout de chemin ensemble, autant faire un petit accro à cette sacro-sainte solitude dans laquelle on se complait par facilité… Alors, au milieu des silences partagés, Kader et Marje parlent. Apprennent doucement à se connaître. A s’apprécier. A panser leurs blessures. C’est finalement dans la douleur qu’éclosent les plus belles amitiés…

 

Anne Loyer sait raconter ces histoires là. Avec tendresse et humour, bienveillance et sensibilité. La balade qu’on fait aux côtés de Marje et Kader est de celles que l’on aimerait prolonger tant ces deux-là savent se rendre attachants. Une vraie belle rencontre !

 

Et une nouvelle pépite jeunesse que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi (ou presque…)

 

L’avis de Pépita

Le blog de Anne Loyer

 

Premières phrases : « Il ne sait même pas pourquoi il est là. Avec sa basket gauche trouée, son blouson ouvert aux quatre vents, son sac à dos à moitié vide, sa caboche pleine à craquer. Il est là. Debout. Raide comme un piquet sur ce bitume sale et luisant. En transit. En partance. En attente. Les yeux grands ouverts sur la nuit qui ne veut pas finir. Lourde, opaque, mystérieuse. Et après, il se passe quoi ? »

 

Au hasard des pages : « Kader est juste devant elle. Il marche vers la belle rouge, avec la démarche chaloupée du mec à qui on ne la fait pas. Et pourtant… En fouillant dans son sac, Marje est tombée sur son portable. Et, comme Marceline avait du monde à la caisse, elle l’a allumé. Pourquoi ? Elle n’en sait rien. L’intuition ou le destin. Il y avait un message. Une voix d’homme qui parlait de Kader, qui disait de rappeler, qui parlait d’urgence, de fuite et de centre. Elle regarde Kader. Elle sait son prénom, d’où il vient, où il va. Elle devine sa vie pourrie, sa colère, sa peur. Il est tout seul avec cette liberté qu’il a volée ce matin. Une liberté tellement précaire. De dos il semble tellement mince, fragile, hargneux, seul… » (p. 101)

 

 

Éditions Alice (Octobre 2015)

Collection Tertio

134 p.

 

Prix : 12,00 €

ISBN : 978-2-87426-267-8

 

 

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