Weegee, Serial photographer – Max de Radiguès / Wauter Mannaert

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New York, Lower East Side, fin des années 30.

 

Cigare aux lèvres, feutre mou abaissé sur les yeux, imper et appareil photo prêt à être dégainé, Weegee n’a pas de temps à perdre. Au sol, un macchabée encore frais nage dans son sang. Autour, une foule de badauds agglutinés, mi effrayés, mi fascinés. Toujours dans les bons plans, Weegee est sur les lieux avant l’arrivée de la police. Le temps pour lui de rendre la scène de crime plus « esthétique » et plus vendable… Dans quelques heures, ses clichés se vendront à prix d’or aux tabloïds qui font leurs choux gras de la misère du monde…

 

« Murder is my business. »

 

Pas très réglo, certes, mais dans sa partie Weegee est le meilleur. Et New York est à la fois son terrain de chasse et son terrain de jeux. Ses bas-fonds, il les connait comme sa poche. Il y a grandi. Et il connaît par cœur ses oubliés et ses laissés pour compte. Ses règlements de comptes qui la gangrène de l’intérieur, ses faits divers sordides, ses cadavres qui pullulent, voilà le fonds de commerce de ce photographe de presse qui se joue de tout code de déontologie. Branché H24 sur les fréquences de la police, en cheville avec un petit flic du quartier qui le rencarde sur les affaires en cours, Weegee passe la plupart de ses nuits dans sa voiture à attendre que le vent tourne dans sa direction. Et ça paye. Toujours là au bon endroit au bon moment, Weegee tire son épingle du jeu en ces temps de crise. Tout en rêvant d’autre chose…

 

« Depuis que j’ai 15 ans je photographie les clodos, la rue, les macchabées. C’est ce que j’ai toujours connu. Et j’aimerais bien que ma vie, ça soit pas que ça. Je veux être le meilleur photographe de New York, pas le meilleur photographe de macchabées du Lower East Side ! Tu piges ? »

 

Passionnante biographie à peine romancée du célèbre photographe américain d’origine hongroise Arthur Fellig (1899 – 1968), plus connu sous le nom de Weegee. Un personnage qui a réussi à façonner sa propre légende. Tête de malfrat, attitudes de vautour, opportuniste mais véritable génie de l’objectif, capable de capter sur pellicule l’âme même de New York. Témoin privilégié de la société américaine en plein marasme, observateur sans filtre des inégalités et des discriminations qu’elle laisse perdurer, Weegee est un peu le grain de sable dans l’engrenage. Max de Radiguès s’empare à merveille du mythe et nous le rend extrêmement attachant.

 

Au dessin, Wauter Mannaert, jeune dessinateur belge dont je découvre le travail. Un noir et blanc qui ne m’a pas subjuguée mais qui colle à merveille à l’ambiance poisseuse du New York des années 30 qu’il restitue à merveille. Résultat, on dévore cette biographie et on file admirer les clichés de ce photographe hors normes autant encensé que décrié…

 

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 Éditions Sarbacane (Août 2016)

128 p.

 

Prix : 22,50 €

ISBN : 978-2-84865-913-8

 

BD de la semaine saumon

C’était ma BD de la semaine…

…aujourd’hui chez Stephie

 

 

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Tant que mon coeur bat – Madeline Roth

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« On ne sait jamais vraiment. Où s’arrête l’enfance lorsqu’on imagine que s’en iront avec elle les écorchures et le passé, comme les yeux que l’on ferme. Elle sait désormais qu’en chaque nouveau jour il y a le jour d’hier. Elle avance comme ça, blessée et bancale sur les routes qu’il faut prendre. Elle pensait – mais qui sait ça, enfant ? – elle pensait que grandir ça s’arrêtait un jour. Que l’enfance et l’adolescence bâtissaient la vie d’après, apaisée. Elle croyait qu’avec l’âge elle trouverait cet apaisement. L’hiver on attend le printemps. »

 

Tant que le cœur bat…

 

C’est qu’il reste encore un soupçon d’espoir. Une lumière allumée. Un petit coin de ciel bleu. Une main qui se tend, des bras qui vous serrent, une voix qui rassure. Même si dehors tout vacille. Même si dedans tout chavire…

 

Les héros de Madeline Roth aiment sans demi-mesure. Parfois avec déraison. Parfois jusqu’à la folie. Parfois à en mourir… Ils se donnent tout entier, prêts à tous les sacrifices et capables de tous les excès. Une mise à nu qui peut s’avérer dangereuse quand l’amour qu’on accorde sans compter n’est pas partagé…

Aimer avec toute la force et l’urgence des premières fois. Souffrir. Tomber. Et ne pas arriver à se relever… Mais comment oublier les corps qui s’épousent ?

 

Esra a 17 ans quand elle rencontre Antoine et tombe folle amoureuse de lui. Antoine est plus âgé qu’elle, c’est un artiste et il la fascine. Lui la brise chaque jour un peu plus, la poussant doucement vers la folie… Emprisonnée dans une relation malsaine, Esra n’a pas la force de dire non. Bastien, un ami de lycée secrètement amoureux d’elle, l’aidera à accepter l’inacceptable, malgré la douleur lancinante, malgré les larmes…

 

Laura s’est suicidée. Cyril l’apprend un peu par hasard. Dix années se sont écoulées depuis leur rencontre et leur courte idylle. Laura aimait en silence, supportant de ne voir Cyril que furtivement pour une partie de jambes en l’air vite expédiée. Mais Cyril ne pouvait pas savoir… Ce trou béant dans sa poitrine. Cette marque au fer rouge dans sa chair. Ces souvenirs honteux qui l’empêchaient de grandir droit…

 

Douloureuses et intenses. Tristes et belles. Les deux histoires que nous raconte Madeline Roth prennent aux tripes et au cœur. Ses héroïnes sont blessées au plus profond de leur être, se rendent esclaves d’un amour qui entrave. Un amour qui leur prendra tout et les laissera exsangues… Ses héros se débattent avec leurs démons, tentent de tendre la main ou de peuvent plus être d’aucun secours. Tous doivent réapprendre à vivre…

Elle est troublante la voix de Madeline Roth. Elle embrasse, elle enlace. Elle griffe et elle lacère. Elle donne corps aux silences, sublime les petits instants de grâce, enfonce un peu plus le couteau dans les plaies encore suintantes… Bouleversant…

 

Une pépite que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi ou presque…

 

A lire aussi, le sublime A ma source gardée… ♥

 

 

Éditions Thierry Magnier (Septembre 2016)

96 p.

 

Prix : 9,50 €

ISBN : 978-2-36474-940-5

 

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Le grand incendie – Gilles Baum / Barroux

le_grand_incendieTravailler, se courber, prier et obéir… La ville asservie se plie aux ordres du Sultan avide de pouvoir. Bientôt, le monde lui appartiendra…

 

Parce qu’il l’a décidé, les livres n’existent plus. Disparus, les uns après les autres, dans les immenses flammes des brasiers qui illuminent le ciel. Et les histoires partent en fumée…

 

Jusqu’à cette page, « sauvage, illisible, qui sent encore le brûlé », ramassé par un petit garçon en mal d’histoires. Échappée des flammes, portée par le vent depuis la grande ville, elle porte en elle l’étincelle fragile de cette liberté à reconquérir…

 

Au loin, le grand incendie. Là, par milliers, les soldats jettent au feu les mots-mémoire… Bientôt, « une mer de cendres, grise et calme »… La main du petit garçon s’enfonce et découvre quelques mots qui ont résisté aux flammes… Des mots qui sonnent comme une promesse…

 

« Ô merveille, un jardin parmi les flammes ! »

 

D’une main tremblante, le petit garçon recopie ces mots-trésor sur les murs du grand palais, bientôt imité par la foule silencieuse. Des mots à offrir en partage, à murmurer, à crier, à sauver… Des mots, puis d’autres, ressuscités du grand brasier et de l’oubli. Des mots écrits avec fièvre et rage pour vaincre la tyrannie avec la plus puissante des armes…

Une merveille. Les mots de Gilles Baum réveillent et soufflent l’espoir au cœur de la tyrannie. Le dessin de Barroux, saisissant de simplicité et de rage, crie la nécessité de s’unir contre la barbarie. Beau et essentiel… ♥

 

« Tout est à reconstruire, tout reste encore à écrire.

Nous ne manquons pas de mots, nous en inventerons d’autres.

Nous serons à jamais ce jardin parmi les flammes. »

 

Avec le soutien d’Amnesty international

 

L’avis de Nadège

 

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Éditions des Éléphants (Septembre 2016)

32 p.

 

Prix : 14 €

ISBN : 978-2-37273-026-6

 

 

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Ce qu’il nous faut c’est un mort – Hervé Commère

9782265115699

« On est responsable du feu qu’on a allumé. »

 

Un livre qui débute avec des petits mots des Rita Mitsouko ne pouvait que me plaire ou du moins attiser follement ma curiosité !

 

C’est un polar, un polar sombre, un polar « social » et comme dans tout bon policier (du moins, à ce que j’en sais !), on y croise de l’intrigue, un meurtre ou deux, un accident terrible, du viol sordide, une enquête qui tâtonne, des policiers sur les dents, des victimes, des vies brisées, des secrets, des silences, des règlements de compte, de la tragédie, des rebondissements et un dénouement qui dépote … Mais pas que !

 

« Nous sommes le dimanche 12 juillet 1998 au soir et, depuis quelques heures, la France est championne du monde de football. Pour des raisons différentes, cette date va se graver dans les esprits de chacun des personnages de cette histoire. Ce qui se passera dans dix-huit ans dépend absolument de ce qu’ils vont vivre maintenant. Pour une jeune fille qui marche seule dans Nancy, rien ne sera plus jamais beau. Pour un jeune homme noir, athlétique et sans faille qui entre en discothèque en banlieue parisienne, cette nuit est celle où, à la surprise générale, à commencer par la sienne, il va se laisser dompter. En Normandie, près de Dieppe, pour l’instant occupés à se servir de grands verres de vodka, trois étudiants vont briser leur amitié, ainsi que leur avenir. Plus au Sud, dans le Var, un bébé va venir au monde. Sur le pays entier se lève un formidable vent. Combien de temps soufflera-t-il ? »

 

L’action se déroule dans un village, Vrainville, situé sur la côte normande, à côté de Dieppe. Près de vingt ans plus tard.

A Vrainville, se trouvent les ateliers Cybelle, LE poumon économique de la région. Et là est toute la force de ce polar ! Hervé Commère raconte, entre passé et présent, la vie de chacun des personnages qui peuplent ce livre, la mêlant avec l’histoire de cette entreprise familiale, qui, au départ, en 1919, était « une petite manufacture de bonneterie, spécialisée dans la confection de soutien-gorge et de culottes. » Quelle incroyable histoire que celle de cette usine de sous-vêtements, portée par l’énergie folle d’hommes et de femmes. De femmes surtout. Les ouvrières. Les petites mains dont j’ai adoré suivre le quotidien, le combat, l’engagement, le courage, la folie aussi peut être…. La liberté surtout !

 

« La nuit tombe sur le village. […] il y a de la rage et l’envie de combattre. Plusieurs des couturières ont le sentiment d’être enfin sur le front. L’un d’elles, proche de la retraite, a vu chaque année depuis l’enfance une fille au hasard se déshabiller, revendiquer sa liberté sous les étoiles et les yeux des convives. Elle a à chaque fois envié ces filles qui osaient face à tous, elle a parfois failli, tout près, mais une, plus jolie qu’elle a toujours dégainé avant, la faisant d’un coup se sentir laide, ou bien trop grosse, ou mal faite, en tout cas inapte. Elle a toujours regretté ensuite. Et ce soir, elle s’en fout. Elle est belle. Elle est belle parce qu’elle n’a plus peur de rien, surtout pas du regard de celles et ceux qui sont aussi fragiles, et peureux, et timides qu’elle peut l’être. Ce soir, elle est une parmi tant d’autres, qui refusent de se laisser dompter. […]

La place entière résonne de l’entrain qui monte. Plusieurs autres couturières arrivent près d’elle qui a les larmes aux yeux. […] elles sont une quarantaine, de tous âges et de tous les gabarits, nues sous la lune, et, quelques instants au moins, heureuses comme elles ne l’ont été que très rarement. Elles sont libres. »

 

Hervé Commère nous parle du monde d’aujourd’hui. Raconte l’histoire terriblement humaine d’un conflit social sous fond de mondialisation et de crise économique.

Il dit surtout la nécessité de la lutte, le besoin fou de liberté et  la vie que l’on se choisit… Et c’est rondement mené !

 

GrandPrixdesLectricesElle

Ce qu’il nous faut c’est un mort, Hervé Commère, Fleuve-éditions, 2016, 19€90.

Au fil de l’eau – Juan Díaz Canales

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De nos jours dans une Espagne marquée par la crise.

 

Une bande de retraités affichant tous minimum 80 ans au compteur, s’adonnent à la vente à la sauvette d’objets douteux pour arrondir leurs fins de mois. Un trafic que ne voit pas d’un très bon œil Alvaro, le petit-fils de Niceto, las de devoir si souvent plaider sa cause auprès d’une police pour l’instant bienveillante et prête à fermer les yeux. Pour peu que toutes ces histoires arrivent aux oreilles de son père, médecin légiste de profession, il est peu probable que celui ci lui trouve des circonstances atténuantes…

 

Alvaro lui en trouve lui, des circonstances atténuantes à son vieux papy. Difficile d’en vouloir à un ancien militant, héros de la résistance pendant la guerre d’Espagne. Il l’est aussi un peu pour lui finalement, un héros. S’il pouvait, il le protègerait, de tout, et pourquoi pas de lui-même… La vie, elle, suit son cours, avec son cortège de mauvaise surprises. Longino, un des vieux amis de Niceto, disparait. Quelques jours plus tard, il vite retrouvé mort, visiblement assassiné. Et ce n’est que le début d’une macabre série…

 

C’est peu dire que cet album est surprenant… Et pas seulement parce que le célèbre scénariste de Blacksad se lance dans l’illustration (ce qui est plutôt pour le coup une sacré bonne nouvelle tant le bougre s’y attelle avec brio…). Ça commence comme un bon polar à l’ancienne avec disparitions inquiétantes, meurtres sauvages et ambiance  poisseuse. Les personnages ont de vraies gueules et on imagine sans peine leur passé de militants anti-franquistes et leurs faits d’armes. Les compagnons de lutte ont vieilli et c’est maintenant contre le temps qu’ils se battent, un ennemi pour le moins sournois et difficile à maîtriser…

 

Dès les premières planches, le lecteur est ferré, s’imaginant tout un tas de scénarios pour tenter de démasquer le coupable de ces meurtres abjects sur des vieillards. Mais plus l’histoire avance, plus on se rend compte qu’on se fourvoie… Sous couvert d’un polar assez classique, Juan Díaz Canales raconte en fait une histoire bien plus sensible et intimiste qu’il n’y parait. Au fil de l’eau, du temps qui passe, des stigmates qu’il laisse, on finit par s’interroger nous aussi sur le sens de la vie, et le fait que la mort, même si on l’occulte, est inéluctable…

 

Reste que je ne suis pas certaine d’avoir compris où l’auteur voulait réellement en venir. Si je pense avoir saisi l’essentiel du message, je reste dans le flou concernant certaines décisions des personnages et leur volonté farouche de préserver coûte que coûte ce fameux « secret » qui doit absolument le rester… Un bien bel album, au noir et blanc hypnotisant, qui gardera donc sa part de mystère…

 

Une découverte que je partage avec mes âmes damnés Jérôme et Mo’. Jacques en parle aussi aujourd’hui (les grands esprits 😉 )

 

Les avis de Mylène et Stephie

 

« Le pire, c’est l’indifférence. Un beau jour, tu te rends compte que la réalité a gagné la partie. Une partie que tu n’avais même pas conscience de jouer. Et toi, tu restes impassible, comme un arbre que l’automne laisse avec la pantalon baissé au milieu du bois. Mais tels de bons arbres, nous vivons étrangers à cette ironie. Un arbre sans yeux, sans oreilles, sans dents… Pas un bûcheron pour donner un sens à ta vie, pas un oiseau sur tes branches. Juste des racines qui t’attachent à la terre qui jusqu’alors t’a nourri mais à qui bientôt tu rendras la faveur. »

 

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Éditions Rue de Sèvres (Septembre 2016)

112 p.

 

Prix :17,00 €

ISBN : 978-2-36981-309-5

 

 

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BD de la semaine saumon

C’était ma BD de la semaine…

…aujourd’hui chez moi !

 

La BD de la semaine c’est aussi chez…

 

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               Mo’                              Jérôme                           Jacques                        Mylène

 

 

Pareira   FOURREAU-BRODECK-02.indd   sukkwan bd   homme de joie
           Moka                               Enna                                    Enna                        Nathalie

 

 

tu-n-as-rien-a-craindre-de-moi   toussaint   chasseur rêves   sables noirs
             Sabine                         Hervé                           Bouma                           Saxaoul

 

 

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           Stephie

Frères d’exil – Kochka

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« – Où allons-nous ? demande Youmi.

– Qu’importe, lui répond Janek. N’importe où sur le continent, là où la terre se tient et où on voudra bien de nous ; nous n’avons pas vraiment le choix. »

 

Il faut toute la sensibilité et la justesse de Kochka pour arriver à s’emparer d’un thème aussi délicat que celui abordé dans Frères d’exil

 

Les adultes sont inquiets, l’eau ne cesse de monter et l’île et leurs habitants sont menacés. Cette île du Pacifique qui est en train de disparaître, Nani y est née, elle y a grandi, entourée de l’amour de ses parents et de ses grands-parents. Son père a eu beau tenter de reculer l’échéance, il est obligé de se rendre à l’évidence. Ils vont devoir quitter l’île, laisser derrière eux leurs souvenirs et les jours heureux et avancer vers un avenir incertain… Les sacs à dos sont prêts mais les adieux sont douloureux, Ipa est trop vieux et ses jambes ne le portent plus, Moo restera à ses côtés…

 

Avant le grand départ, le grand-père de Nani lui fait un cadeau précieux. Des lettres qu’il a écrites rien que pour elle. Des lettres pour ne pas oublier, savoir d’où l’on vient, savoir où l’on va. Des lettres béquilles pour aider à combler les vides et comprendre son histoire. Des lettres pour faire le chemin et comprendre les lois du monde…

 

« Ça, ce sont des lettres de moi pour toi, commente Ipa. Des lettres que je t’ai écrites en avance pour quand tu en auras besoin. Des lettres à lire et à relire. Des lettres pour toute ta vie, Nani !

 

L’exode et le déracinement. Nani et sa famille n’ont d’autre choix que celui de l’exil, même si partir veut dire laisser derrière soi sa maison et des gens qu’on aime. L’avenir est entre parenthèses mais on y croit, là-bas, il y a forcément un ailleurs où construire une nouvelle vie. Un ailleurs où on saura les accueillir…

 

Une relation forte entre une petite fille et son grand-père, des lettres qui disent et rappellent l’essentiel, un chemin où les obstacles inévitables seront compensés par des belles et lumineuses rencontres, comme autant de promesses d’une autre vie. Ce petit texte est un bijou. Les lettres du grand-père à sa petite fille sont comme des phares dans la nuit, et le récit, jamais plombant, offre au contraire une belle lueur d’espoir. Un texte qui ne manquera pas de faire écho tant les problématiques qu’il aborde avec tant d’intelligence sont universelles et terriblement d’actualité…

 

Une pépite jeunesse à mettre entre toutes les mains que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi ou presque.

 

L’avis de Mirontaine

 

« Et, une dernière chose, précise Janek : si les gens du continent peinent à nous accueillir parce qu’ils craignent nos différences ou qu’ils ont peur de partager leur espace ou leur nourriture, montrons-leur que nous avons autant à leur apporter qu’à recevoir d’eux. Montrons-leur que nous leur ressemblons. Nous arrivons démunis parce que le ciel nous a tout pris, mais nous ne sommes pas des mendiants. Nous arrivons en frères libres et dignes, riches de tout ce que nous avons vécu jusqu’ici et riches d’être encore vivants. Est-ce que nous sommes d’accord ? »

 

Éditions Flammarion jeunesse (Septembre 2016)

153 p.

Illustré par Tom Haugomat

 

Prix : 12,00 €

ISBN : 978-2-08-138953-3

 

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Abraham et fils – Martin Winckler

 

41Q1i0S9G3L._SX338_BO1,204,203,200_Dès le préambule, Martin Winckler nous embarque dans son histoire « comme on part en voyage. » En mars 1963, un homme et un enfant « apparaissent » dans le Loiret, à Tilliers plus exactement, « dans une Dauphine jaune à immatriculation temporaire, à la portière avant gauche d’une teinte un peu différente, et qui faisait beaucoup de bruit. » Ils n’ont rien, ou si peu. Abraham est médecin. Il a 46 ans. Avec « son borsalino, sa trogne bourrue et son éternelle cigarette éteinte, [il] faisait volontiers penser à un gangster. » C’est le nouveau docteur de cette petite ville, un médecin dévoué. Les patients « le voyaient, ils le sentaient, ils le savaient. »

 Franz, le fils d’Abraham, a 9 ou 10 ans (« à l’époque, il ne sait pas très bien quel âge il a »), il est amnésique. A une imagination débordante. Une vision singulière du monde qui l’entoure. Une passion folle pour la lecture. Il a son père. Seulement lui.

 

C’est l’histoire de leur installation à Thilliers. Le récit d’une année et des brouettes, de ce père et de son fils. Leur vie quotidienne faite de petits riens et de grands bouleversements. Leur histoire. Qui va croiser la Grande !

 

C’est l’histoire d’un « accident » qui a chaviré la vie d’Abraham et fils. L’histoire d’un secret, d’un silence total entre eux deux.

« Et il m’a fallu assez longtemps pour saisir que ce qui maintenait Abraham dans le silence, ce n’était pas tant la culpabilité que la honte. On peut se détacher peu à peu de la culpabilité ; mais la honte, souvent, est beaucoup plus tenace. Le plus terrible, c’est qu’Abraham ne savait pas exactement de quoi il avait honte ? De « l’accident » ? De ce qui était arrivé à sa femme ? De ce qui était arrivé à son fils ? De l’amnésie de Franz ? Des évitements que lui-même, Abraham, avait soigneusement opérés pour éviter d’avoir à lui raconter toute l’histoire ? Du temps qui rendait le silence encore plus lourd ? De tout ça, sans doute. Et, à mesure que le temps passait, la honte ne faisait que grandir. »

 

 

Plusieurs récits s’entrecroisent, plusieurs voix prennent en charge l’histoire construite un peu comme une enquête, un polar joyeux et tendre, avec son lot de mystères, de fantômes et de rebondissements.

Et ça dit l’amour filial, le poids des secrets, la violence des hommes, la puissance des histoires. Ca dit aussi l’amour, l’enfance, l’apprentissage de la vie, la mort, la religion, la Grande Histoire… et tellement plus encore !

 

Un roman captivant et lumineux, porté par la si jolie plume de son auteur, qui se finit sourire aux lèvres et des étoiles plein les yeux !

 

 « Si ça vous tente, je vous en prie, entrez et faites comme chez vous. Accrochez votre manteau dans la penderie et venez vous asseoir dans la salle à manger, sur un fauteuil ou dans un canapé. Voulez-vous un café ou une tasse de thé ? Il y a aussi du jus de fruits dans le réfrigérateur, si vous préférez. Non, non, je vous l’ai dit, vous ne me dérangez pas. Pour tout vous dire, ça me fait plaisir. Cette histoire, et toutes celles qui s’y accrochent, je les porte en moi depuis longtemps ; j’ai hâte de vous les raconter. Si vous avez le temps. Et –nous sommes bien d’accord ? –si vous avez envie. Ici, on ne force personne. Ce n‘est pas le genre de la maison. »

 

 

GrandPrixdesLectricesElle

 

 

Abraham et fils, Martin Winckler, P.O.L., 2016, 22€90.

Martin Eden – Jack London

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« Il avait vécu, lui, il avait frémi, il avait aimé ; c’était un gars qui avait roulé sa bosse, qui s’était ri des pesanteurs de la vie, avait mouillé sa chemise dans les postes d’équipage, foulé des territoires inconnus et mené sa bande de durs à cuire au combat ; un gars qui avait pris peur en entrant pour la première fois dans une bibliothèque et qui avait su ensuite dompter les livres ; un gars qui avait passé des nuits blanches avec un éperon pour compagnon et avait lui-même écrit des livres. »

 

Si j’ai le coup de cœur facile, mes coups de foudre littéraires se comptent eux sur les doigts de la main… Ma rencontre avec Martin Eden fait partie de ces rares moments de grâce et de temps suspendu, ceux qui nous font savoir avec certitude pourquoi lire est un bien si précieux. Et pourquoi parfois cette envie d’écrire nous titille, même si on n’ose se l’avouer…

 

Après Confiteor l’année dernière, Martin Eden était mon Everest de cet été. Le nombre de pages n’était pas en cause, non. Mais je présentais que cette lecture allait faire date. Me bousculer. Me séduire. Me capturer. Et figurer en bonne place dans mon petit panthéon personnel de textes inestimables…

 

C’est l’histoire d’un homme balloté par les mers et les vents. Des escales qui ne durent jamais bien longtemps et un besoin viscéral de ces autres rivages. Sur terre, Martin Eden n’est pas vraiment à son aise. Il l’est encore moins au milieu de ces gens bien nés, si loin de sa modeste condition. C’est pourtant parmi eux qu’il croisera le regard de Ruth…

 

C’est l’histoire d’un homme et d’une prise de conscience brutale. Pour avoir une chance de lui plaire, il va lui falloir s’extraire des bas-fonds dans lesquels il patauge. Honteux de sa mise, de son phrasé, de ses mauvaises manières et de ses piètres connaissances, Martin Eden décide de saisir le monde à bras le corps, pour « vivre au milieu des livres, des tableaux, des belles choses ». Il apprendra tout, sans relâche, avide de savoir même si la faim le tenaille… Et les mots seront son refuge. Son seul espoir. Sa porte de sortie et son ticket pour l’avenir….

 

Il écrirait. Il serait les yeux qui font voir le monde,

les oreilles qui le font entendre, le cœur qui lui donne l’émoi.

 

 

Tombée en amour pour ce rêveur profondément seul dont les grandes espérances se réaliseront bien trop tard… Autodidacte, ambitieux mais avant tout curieux, tenace et passionné, Martin Eden s’instruit sans relâche pour tenter de toucher son rêve du doigt. Écrire, vivre et devenir quelqu’un… Mais les étoiles du succès brilleront tard, trop tard…

Je pourrais écrire et réécrire ce billet vingt fois qu’il ne me satisferait toujours pas. Il est impossible et vain de tenter de rendre compte en quelques lignes maladroites de toute la richesse de ce roman brillant étonnamment moderne. Martin Eden est une vraie leçon de littérature. Il résonne fort, il réveille, il révèle… Et il reste là, gravé… ♥

 

 

Les avis d’Hélène, Krol, Mior et Moka

 

Éditions Phébus (Novembre 2010)

Collection Libretto

439 p.

Traduit par Francis Kerline

 

Prix : 11,80 €

ISBN : 978-2-7529-0553-6

 

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Martin Eden (d’après le roman de Jack London) – Aude Samama / Denis Lapière

Martin EdenJ’aurais voulu vous parler du roman de Jack London avant son adaptation BD mais je n’ai pas encore trouvé les mots… C’est peu dire que Martin Eden a été une belle rencontre. Lu au début de l’été, il me hante encore et comptera assurément parmi mes plus belles heures de lecture…

 

Hier je me suis donc plongée dans cet album, à la fois fébrile et impatiente de retrouver l’univers du roman et inquiète de ne pas y ressentir l’émotion originale. Et je dois malheureusement avouer que mes craintes se sont confirmées… L’empreinte laissée par le roman était encore si vive que j’en suis ressortie frustrée… Je l’ai trouvé creux et sans âme, plat et sans relief…  Je m’y suis même parfois ennuyée. A tel point que je me suis félicitée d’avoir déjà lu le roman. Pas certaine que j’aurais eu envie de le lire si j’avais lu cette pâle adaptation avant…

 

Pâle, oui, c’est l’adjectif qui convient. Même s’il respecte le texte de Jack London à la lettre et ne le trahit pas, l’album manque de force et d’intensité. Tout le côté profondément romanesque est lissé, de même que les sentiments des personnages. Leurs hésitations, leurs doutes, leurs failles et leurs démons… tout ce qui fait leur ambivalence et leur complexité… tout est atténué et mis en sourdine… Même Martin Eden apparaît comme une caricature de lui-même, une silhouette sans épaisseur qui évolue dans un monde trop grand pour lui. Pétri d’ambition, narcissique et un peu trop sûr de lui… Si réducteur finalement…

 

Je manque certainement de subjectivité. Je salue pourtant l’audace et le talent des auteurs, il en faut pour adapter un tel monument. Aude Samama travaille à la peinture et son trait, très proche des expressionnistes allemands, rappelle les tableaux dont elle s’est certainement inspiré. Un choix graphique qui a sûrement participé à mon impression de manque de consistance d’ailleurs, tant les personnages paraissent figés dans leurs expressions…

 

Toutes deux amoureuses du roman de Jack London, Moka et moi avons logiquement souhaité partager cette lecture qu’un ange gardien a eu la gentillesse de mettre entre nos mains. Un album que nous avions précieusement mis de côté en attendant de découvrir le roman original… Sans grande surprise, nos ressentis sont similaires. Je doute par contre d’arriver à mettre des mots sur les émotions ressenties à la lecture de ce roman comme elle a si bien su le faire. Si j’en trouve le courage, j’essaye de vous en parler (maladroitement et timidement) demain…

 

Les avis de Jérôme et de Joëlle

L’avis de Moka sur le roman de Jack London

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Éditions Futuropolis (Janvier 2016)

176 p.

 

Prix : 24,00 €

ISBN : 978-2-7548-1013-5

 

 

BD de la semaine saumon

C’était ma BD de la semaine…

…aujourd’hui (pour la première fois !) chez Moka

L’herbier sauvage – Fabien Vehlmann / Chloé Cruchaudet

herbierSauvage

« Contrairement à ce que l’on pourrait penser, je ne suis pas forcément en quête « d’extraordinaire » : je recherche juste des gens acceptant de parler de sexualité avec sincérité ; même, et surtout, lorsqu’ils pensent n’avoir rien de particulier à raconter sur le sujet.

Car c’est précisément-là que j’ai un rôle à jouer : c’est à moi que revient la responsabilité d’aller débusquer, au milieu du foisonnement des souvenirs évoqués, le détail intrigant, la formulation juste, le mot frappant, la pensée originale, l’expérience édifiante. »

 

En cinq ans de lecture inavouables, mes vrais coups de cœur doivent se compter sur les doigts d’une main. Parfois, rarement, on tombe sur une pépite. L’herbier sauvage en est une…

 

Fabien Vehlmann, scénariste de bande dessinée bien connu, a choisi d’approcher ses contemporains par le biais le plus intime qui soit. Un simple carnet de notes à la main, il a recueilli leurs confidences sexuelles et leurs souvenirs les plus secrets. Des confessions racontées le plus simplement du monde, autour d’un verre, à une table un peu à l’écart ou dans le secret d’alcôves libertines. Des rencontres désinhibées où la parole est la plus libre possible. Sans tabou…

 

Cet herbier sauvage porte magnifiquement bien son nom. En son sein, une faune qui aime sans complexes, des hommes et des femmes aux envies et aux désirs totalement assumés. Des « herbes folles » qui offrent une palette riche d’expériences qui disent tout de l’amour. Autant d’histoires troublantes, étonnantes, crues ou émouvantes qu’on pourrait croire susurrées à l’oreille…

 

Tout aussi délicates et subtiles, les aquarelles de Chloé Cruchaudet font merveille. Incroyablement charnelles, sensuelles et élégantes, elles donnent vie à des souvenirs intimes de la plus belle des façons. Les courbes se dévoilent, les mouvements s’esquissent en douceur. Le trait est ample et animal, parfois surréaliste, jamais vulgaire, toujours au plus proche des sensations. Il dit le désir, le vrai, la faim de l’autre, le fantasme qui tenaille…

 

Un somptueux livre illustré et un très bel objet-livre à réserver aux lecteurs les plus avertis. Coup de cœur ! ♥

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Éditions Soleil (Mai 2016)

Collection Noctambule

164 p.

 

Prix : 19,99 €

ISBN : 978-2-302-05194-2

 

 

mardi c'est parmis

By Stephie