Trois fois dès l’aube – Denis Lapière / Aude Samama d’après Alessandro Baricco

Depuis ma lecture de Soie, Alessandro Baricco s’est taillé une place de choix dans mon petit panthéon d’auteurs fétiches. A chaque fois que j’ouvre un de ses romans, la même magie… L’impression de revenir à la maison, cet univers intimiste inégalable, cet art de la suggestion, cette petite musique reconnaissable entre mille capable avec trois fois rien de provoquer l’émotion. Une discrétion, un raffinement, une certaine sensualité…

 

Trois fois dès l’aube est un court roman qui m’attend depuis ma lecture de Mr Gwyn. Un recueil de trois histoires subtilement reliées entre elles qui apparait justement dans Mr Gwyn. Facétieux Baricco, toujours cette envie de s’amuser un peu avec son lecteur…

 

A peine la dernière page du roman tournée, encore bien installée dans cette ambiance si particulière comme sait en instaurer l’auteur, j’ai lu la très belle adaptation qu’en ont faite Denis Lapière et Aude Samama. Si Martin Eden, leur adaptation du chef-d’œuvre de Jack London, m’avait paru bien pâle, ici, je suis bluffée. L’ambiance graphique a un pouvoir hypnotique, sublime la sensualité des situations et donne même quelques clés que la lecture du roman ne fait pas apparaître comme évidentes…

 

« Ces pages racontent une histoire vraisemblable qui, toutefois, ne pourrait jamais se produire dans la réalité. Elles décrivent en effet deux personnages qui se rencontrent à trois reprises, mais chaque rencontre est à la fois l’unique, la première, et la dernière. Ils peuvent le faire parce qu’ils vivent dans un Temps anormal qu’il serait vain de chercher dans l’expérience quotidienne. Un temps qui existe parfois dans les récits, et c’est là un de leurs privilèges.« 

 

Trois chambres d’hôtel à l’aube. A l’ébauche d’un nouveau jour, alors que l’histoire est encore à écrire, un homme et une femme se rencontrent. A trois reprises. A trois moments particuliers de leur vie. Sans qu’ils n’aient jamais le souvenir des autres rencontres. Trois rencontres et autant de moments de vérité qui resteront uniques, gravées, à l’heure où la nuit laisse la place au jour. C’est ici que tout se joue, dans cet entre-deux feutré qui est autant une crainte qu’une promesse.  Et le temps s’arrête… se délite… se réinvente. L’occasion, peut-être, d’entrevoir une autre route, de faire d’autres choix. L’occasion d’apercevoir dans l’oeil de l’autre, au gré des confidences, cet autre soi qu’on aurait pu être et qu’on a peut-être encore la chance de devenir. Des rencontres aussi brèves qu’intenses qui s’assemblent comme les pièces d’un puzzle pour dévoiler petit à petit les zones d’ombres et les blessures secrètes…

 

Il y a une vraie atmosphère dans cette adaptation. Une vraie lumière. Une vraie sensualité… Le texte d’Alessandro Baricco, à l’identique et dans sa quasi totalité, dévoile toute sa richesse dans la mise en scène de Denis Lapière. Le découpage, les personnages, les ambiances … tout s’imbrique et se relie comme une évidence. Au dessin, le trait épais et le travail à la gouache de Aude Samama donnent un relief inattendu aux errances des personnages tout en magnifiant cette aura de mystère qui flotte toujours dans les récits de l’auteur italien.

 

Une jolie prouesse que cette adaptation, fidèle, troublante et intimiste qui rend totalement justice au talent inimitable de Baricco ♥

 

Des mêmes auteurs sur le blog : Martin Eden

De Denis Lapière : Seule

Alessandro Baricco sur le blog : SoieNoveciento : pianisteLa jeune épouseMr Gwyn

 

L’avis de Jérôme sur le roman, celui de Jostein sur l’adaptation BD.

 

Éditions Futuropolis (Février 2018)

104 p.

 

Prix : 20,00 €

ISBN : 978-2-7548-1729-5

 

Éditions Gallimard (Février 2015)

Collection Du monde entier

128 p.

Traduit de l’italien par Lise Caillat

 

Prix : 13,50 €

ISBN : 978-2-07-014237-8

 

Parution en poche chez Folio (Avril 2016)

 

 

BD de la semaine saumon

 

D’autres bulles à découvrir chez…

 

 

           

   Petit carré jaune                  Blandine                              Mo’                           Gambadou

 

 

           

             Brize                             Nathalie                         Karine                             Stephie

 

 

           

            Blondin                            Caro                               Azi Lis                             Alice

 

 

           

            Lucie                               Cristie                            Mylène                           Jérôme

 

 

           

          Hélène                    Un amour de BD                 Madame                           Soukee

Deux secondes en moins – Marie Colot / Nancy Guilbert

« Je suis entre deux rives, entre deux vies, celle d’avant qui n’est plus là et celle d’aujourd’hui que je n’ai pas. »

 

Une lecture coup de foudre dont je suis ressortie gonflée d’amour…

 

Igor et Rhéa… Comme je les ai aimés ces deux là. Comme il m’a été difficile de les quitter… Lumineux. Ce roman est lumineux. Et vrai. Comme ses personnages… Igor et Rhéa, Fred, leur ange gardien… je les ai aimés follement. Je crois que j’ai un faible pour les personnages cabossés. Ceux que la vie n’a pas épargnés et qui ont le choix entre abandonner ou se battre. Ceux qui vacillent constamment pour tenter de garder l’équilibre au bord du précipice… mais qui parfois, souvent, préfèreraient basculer dans le vide pour oublier définitivement leurs blessures…

 

Igor… Deux secondes suffisaient à éviter le pire. Depuis le drame, l’adolescent vit cloitré chez lui et se refuse à renouer avec sa vie d’avant. Dans le miroir, le reflet d’un jeune homme qu’il ne reconnaît pas et un visage qui n’est plus le sien. Dans son cœur, une colère sourde et une rancune tenace contre son père responsable de l’accident.

 

Rhéa… Deux secondes lui auraient peut-être permis de voir le mal-être de son petit-ami. Ces signes dans ces petites phrases qui maintenant prennent tout leur sens… Alex a sauté sous un train. Dans son cahier, l’adolescente jette sa culpabilité, sa rage et sa douleur de n’avoir pas su déchiffrer les silences derrière les faux-semblants.

 

Igor et Rhéa… Ils ont un commun une vie en miettes et un piano devenu silencieux. Mais ils ont aussi Fred. Peut-être le seul capable de faire rejaillir la musique et l’espoir…

 

Une partition à quatre mains sans fausses notes, toute en nuances, en émotions et en silences. Marie Colot donne naissance à Igor, Nancy Guilbert donne vie à Rhéa. Leurs voix s’élèvent et se font écho avant même que les deux adolescents n’aient fait connaissance. Leur douleur et leur colère se répondent, s’entrechoquent, se parlent… et doucement l’histoire s’écrit. Loin de jouer sur la corde sensible, bien loin des clichés romantiques de la romance pour ados, Marie Colot et Nancy Guilbert accordent leurs plumes pour dessiner le portrait tout en finesse et en contradictions de deux lycéens confrontés au pire. Igor et Rhéa ont des comptes à régler. Avec la vie. Avec eux-mêmes. Avec les autres. Au rythme de cette fantaisie de Schubert que j’aime tant et qui m’évoque tant de souvenirs, les liens se tissent en silence, lentement, naturellement, sans fracas. Loin d’être larmoyant, Deux secondes en moins est un roman bourré d’énergie positive qui fait un bien fou. On en ressort heureux et les yeux mouillés avec une folle envie de dire je t’aime, de le montrer, de le crier même, tant qu’il est encore temps… ♥ ♥ ♥

 

Une pépite jeunesse XXL à mettre entre toutes les mains que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi.

 

De Marie Colot sur le blog : Dans de beaux draps

 

Les avis de Blandine et Nathalie

 

Le blog de Marie Colot

Le blog de Nancy Guilbert

 

Éditions Magnard jeunesse (Février 2018)
Collection Romans Ado
304 p.

 

Prix : 14,90 €
ISBN : 978-2-210-96524-9

 

pepites_jeunesse

The End – Zep

Le nouvel album de Zep surprend et je dois avouer que j’aime le virage qu’il est en train de prendre. Je trouve que ça palette s’étend, tant au niveau du graphisme que des scénarios. Pas de grandes prises de risques mais des univers qui montrent que l’auteur ne souhaite pas se cantonner à un genre.

 

Après l’amitié dans Une histoire d’hommes et le portrait d’un homme en pleine révolution intime dans Un bruit étrange et beau, Zep continue son exploration de l’âme humaine. Il prend pour cela une route assez inattendue avec un thriller d’anticipation en nous parlant de notre monde… et de sa possible fin.

 

Qui connait l’histoire des antilopes koudous du Transvaal, mystérieusement décimées en Afrique du Sud ? A l’époque, des scientifiques avaient émis l’hypothèse que c’était les acacias dont ils avaient l’habitude de manger les feuilles qui s’étaient rendus mortels en augmentant leur taux de tanin. Une mise à mort programmée par les arbres eux-mêmes pour se protéger des Koudous en régulant leur surpopulation. Étrange histoire dont s’est largement inspiré l’auteur pour bâtir le scénario de The End

 

Dokslä, petite île de Suède. Le professeur Frawley et son équipe étudient depuis des années la communication des arbres entre eux, persuadés qu’ils détiennent dans leur ADN l’histoire de la Terre. Le Codex Arboris. Une histoire gravée en eux comme un secret des plus précieux qu’ils ne souhaitent évidemment pas partager avec les humains. Le jeune Théodore Atem intègre l’équipe pour un stage. D’abord sceptique et assez décontenancé par la personnalité atypique du professeur Frawley, il finit par s’interroger… La mort foudroyante et mystérieuse de 32 personnes dans les Pyrénées espagnoles, la prolifération de champignons toxiques sur l’île, le comportement inhabituel des animaux sauvages qui semblent ne plus craindre les hommes jusqu’à les approcher au plus près, la présence d’une usine Pharmacorp à proximité de la réserve… une concordance d’évènements apparemment anodins qui finissent par s’imbriquer comme les pièces d’un puzzle. Tout laisse à penser que quelque chose se trame. A sa façon, la Terre donne l’alerte et la nature reprend ses droits. Reste à savoir si les hommes sauront en percevoir les signes et sauront, à leur tour, s’adapter…

 

« This is the end, beautiful friend »

 

Zep n’aurait pu choisir meilleure bande originale pour son album que la chanson prophétique des Doors. The End… Peut-être est-il en effet temps pour l’homme de reprendre la place qui est la sienne ou qui en tous cas devrait l’être. Avec cet album étonnant, Zep remet les pendules à l’heure. Et il est vrai qu’on ne cesse de s’interroger à la lecture de cet album. Les théories évoquées, les raisonnements scientifiques avancés… l’histoire imaginée par Zep repose sur un nombre de faits avérés, d’autres scientifiquement plus discutables voire franchement improbables mais qu’importe. En choisissant l’angle du thriller environnemental à la sauce post-apocalyptique, Zep embarque son lecteur dans une enquête au dénouement certes attendu mais néanmoins surprenant.

 

Graphiquement, je suis à nouveau séduite par les aquarelles bichromiques de Zep qui confèrent au récit un tempo particulier. La simplicité du découpage et la sobriété du dessin accentuent la tension dramatique qui elle s’installe crescendo… jusqu’au pire. Impossible de reposer cet album avant son dénouement, j’en ressors agréablement surprise, encore.

 

Une lecture que j’ai le plaisir de partager avec Antigone et Mo’

 

L’avis de Jacques

 

Éditions Rue de Sèvres (Avril 2018)

92 p.

 

Prix : 19,00 €

ISBN : 978-2-36981-605-8

 

BD de la semaine saumon

… chez Moka

Une longue impatience – Gaëlle Josse

Je savais qu’il allait me falloir trouver le bon moment pour ouvrir le dernier roman de Gaëlle Josse. Un certain état d’esprit, une disponibilité, de la place pour l’émotion, l’écho et les larmes. Je savais qu’il y aurait beaucoup d’elle dans ce roman, beaucoup de moi aussi, peut-être même un peu trop. Je savais qu’il parlerait à mon cœur de maman, qu’il l’ouvrirait en grand avant de le fendre en deux, qu’il le ferait battre peut-être un peu trop fort, quitte parfois à ce qu’il s’emballe. Je l’ai su dès les premières lignes lues dans un train. Je l’ai reposé aussitôt. Ce n’était pas le moment non. Il me fallait mon cocon, mes habitudes de lectrice, mon chez-moi rassurant. Des repères en guise de garde-fou pour un trop-plein d’émotions difficiles à canaliser…

 

Quand je l’ai repris je savais aussi qu’il me faudrait le lire d’une traite sans le reposer. Entrer dans l’histoire pour ne plus en sortir. Vivre l’attente, l’absence, le vide… au plus près de cette mère endeuillée. Une vie d’attente, qu’est-ce sinon le deuil de l’enfant perdu…? Louis est parti. A seize ans, il a mis les voiles et n’est jamais revenu. Dans son petit village de Bretagne envahi par les embruns qui se relève à peine de la guerre, Anne attend en tentant de maintenir le fragile équilibre familial pour ceux qui restent et comptent sur elle. Elle comprend. Elle sait. Elle survit. Parce qu’il le faut. Pour elle. Pour lui…

 

« Depuis, ce sont des jours blancs. Des jours d’attente et de peur, des jours de vie suspendue, de respiration suspendue, à aller et venir, à faire cent fois les mêmes pas, les mêmes gestes… »

 

Fragile funambule, Anne chancelle au bord du vide. A la limite de la folie. Aux confins de la douleur. Elle l’attend et elle imagine. Les retrouvailles. La fête. La joie revenue. Et tout dans les mots de Gaëlle Josse dit la tragédie de cette mère qui vacille sans jamais tomber, cette mère courage qui reste une épouse, et une femme, malgré tout. Dans cette longue lettre à l’absent, tout en pudeur et délicatesse, elle parle aux mères, à celles qui l’ont été ou ne le seront peut-être jamais. Elle dit l’amour incommensurable, l’angoisse permanente, la force et la fragilité si intimement liées. C’est peu dire qu’il fait écho ce texte là. Qu’il chamboule et qu’il bouleverse… La plume, aérienne, ciselée, épouse les remous d’une âme meurtrie. Elle se fait tempête, sait se faire silence, souligne les tourments, accentue le vide. Et elle dit l’essentiel ♥

 

« Ma maison à moi, c’est l’attente. C’est l’océan et le bateau de Louis. Quelque part sur une mer du monde. L’incertitude comme seul point fixe. Sous mes gestes de chaque jour, il n’y a que du vide. De la place pour les songes apportés par le vent, pour les mots racontés par les flots. »

 

Les avis de Agathe, Asphodèle, Joëlle, Jostein, Nicole, Séverine, Virginie

 

De Gaëlle Josse, sur le blog, Les heures silencieuses

 

Éditions Noir sur Blanc (Janvier 2018)

Collection Notabilia

190 p.

 

Prix : 14,00 €

ISBN : 978-2-88250-489-0

L’été circulaire – Marion Brunet

C’est à se demander pourquoi on ne parle pas plus de ce roman de Marion Brunet paru au début de l’année. Pour qui connaît déjà l’auteure, elle nous offre avec L’été circulaire une bonne grosse claque de lecture. De celles qui marquent. De celles qui vous remuent l’intérieur en vous laissant un goût amer dans la bouche…

 

Ferrée dès les premières lignes. Par le poids des mots qui plombe presque autant que le soleil de Provence. Par l’ambiance pesante qui donne l’impression de tourner en rond dans un piège qui ne cesse de se refermer. Famille populo, horizon bouché, rêves en berne. Jo et Céline, deux sœurs de 15 et 16 ans trainent leur ennui dans leur petite ville du Midi hantée par les touristes friqués et délaissée par ceux qui triment pour joindre les deux bouts. Père maçon adepte des petits trafics, mère cantinière, les frangines, la honte chevillée au corps, espèrent secrètement éviter le marasme familial et la spirale de l’échec. Céline par son physique, Jo par sa tête bien pleine. Qu’importe la manière tant qu’on arrive à fuir ce qui semble écrit d’avance…

 

« Jo observait sa sœur floutée par la vitesse : un an de plus, un crâne de piaf, un port de reine. Seize ans à s’agiter dans le monde, effleurer le vide, éclore sans apprendre. Devenir encore plus jolie que l’année d’avant, et un peu plus conne. C’est drôle, que des deux, ce soit Céline l’ainée. Johanna n’est pas particulièrement raisonnable, mais elle porte un peu de cette lassitude désespérée qui fait parfois office de maturité, même à quinze ans. »

 

Et le drame lentement s’écrit… Avec rage et colère, Marion Brunet dessine les contours d’un été où tout vole en éclats. Les certitudes, les fragiles barrières, les conventions sociales vacillantes et les vagues relents d’harmonie familiale. Et les tensions se cristallisent. Le vernis craquelle. Il suffisait juste de gratter un peu pour que tout s’effondre. « Quelque chose couve, bourdonne dans l’air épais, les silences familiaux… »

 

Lucide, tendu, L’été circulaire n’épargne personne. Les petites gens aux rêves trop grands, à l’esprit étriqué et à la bêtise crasse et ceux qui en profitent. Avec le talent qu’on lui connaît, Marion Brunet pointe du doigt la violence ordinaire, le racisme primaire des bas du front, les préjugés de classe et les faux semblants qui donnent l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’aimerais vous dire qu’elle instille dans tout ce marasme une lueur d’espoir mais non. Le lecteur en est quitte pour une bonne grosse gueule de bois, langue pâteuse et mal de crâne en prime. Marion Brunet ne fait pas semblant et assume son côté sombre en radioscopant de l’intérieur cette période de l’adolescence qu’elle connait si bien, quand « l’enfance se fait franchement la malle, avec les amandes fraîches et les secrets crachés comme des glaires. » Le malaise s’insinue doucement. Ça poisse, ça colle… Mais il y a Jo, le chemin qu’elle se construit, les choix qu’elle fait. Et si rien n’était joué d’avance…?

 

La talent à l’état brut. La rage, l’émotion à fleur de peau, les pieds bien ancrés dans le sol, une plume qui vous attrape et ne vous lâche plus. En jeunesse, en adulte, on s’en fiche, c’est du tout bon. Lisez Marion Brunet. Vraiment.

 

De Marion Brunet sur le blog, le sublime Dans le désordre

 

Éditions Albin Michel (Février 2018)

265 p.

 

Prix : 18,00 €

ISBN : 978-2-226-39891-8

On sème la folie – Laurent Bonneau

« Notre histoire, finalement, pourrait se résumer aux souvenirs, au présent et à la transmission de nos valeurs, de nos perceptions de la vie. C’est peut-être là le problème de la solitude, lorsque l’on n’a plus rien à transmettre à personne d’autre qu’à soi-même. »

 

Un titre beau comme une promesse. Un graphisme qui n’en finit pas de me parler. Des horizons et des questions qui font souvent écho… J’entre toujours à pas feutrés dans les albums de Laurent Bonneau. Dans celui ci encore plus quand on sait que l’auteur y a invité ses propres souvenirs. Comme une envie de faire le point. De recréer la bande. De convoquer les moments qui forgent une amitié…

 

Allan, Julien, Aurélien, Thomas et Laurent. Ils sont cinq et se connaissent depuis l’enfance. Ils ont trente ans, un peu plus, ou un peu moins. Pas forcément une étape mais un chiffre qui compte et qui emmène à regarder en arrière le chemin parcouru. Le vrai bilan, ça sera pour plus tard, quand ils auront pris des rides et que le temps aura laissé son empreinte. Aujourd’hui, l’heure est aux retrouvailles. Simplement. Naturellement. Ce week-end au bord de la mer n’a pas d’autre prétention que de rapprocher ceux que le quotidien et les aléas de la vie éloignent. L’occasion pour Laurent d’affiner son projet d’écriture…

 

Les retrouvailles entre amis. Celles qu’on attend avec fébrilité, impatience et parfois un brin d’anxiété. Pas si simple de renouer les fils souvent distendus. Pas toujours évident de se retrouver, différents, forcément, de ces ados insouciants immortalisés sur pellicule. Laurent Bonneau n’est pas le premier à écrire sur l’amitié. En choisissant l’angle autobiographique, il nous offre une tranche de vie qui déborde d’authenticité et de sincérité. Mais finalement, il ne se passe pas grand chose dans cet album… Juste la vie qui va, les questions qui débordent et l’avenir en point de mire. Juste quelques images un peu floues d’un passé commun qui ressurgit au gré des conversations. Des retrouvailles un peu trop sages et presque anecdotiques où il m’a été difficile de me projeter… Trop de réflexions philosophiques qui m’ont semblé hors de propos. Trop de retenue. Trop de pudeur aussi peut-être…

 

L’amitié. Sujet rebattu mais sujet fort… Je crois qu’il m’a manqué l’émotion. La tendresse. L’auteur avait pourtant su m’embarquer avec ses précédents albums. J’avais littéralement fondu d’amour pour Ceux qui me restent. J’ai été estomaquée devant la beauté de Nouvelles graphiques d’Afrique et fait un magnifique voyage avec Et il foula la terre avec légèreté… Je suis absolument séduite par le trait et l’univers graphique de Laurent Bonneau. Des planches d’une rare beauté, une vraie intensité, une maitrise totale de la couleur, un rendu photographique bluffant de réalisme. Je le répète, je suis admirative devant un tel talent. Je reste pourtant sur ma faim avec cet album dont le titre et la thématique me faisaient espérer le coup de cœur…

 

Un ressenti mitigé que je partage avec Jérôme

 

L’avis de Sabine

 

Éditions Bamboo (Mars 2018)

Collection Grand Angle

120 p.

 

Prix : 21,90 €

ISBN : 978-2-8189-4940-5

 

BD de la semaine saumon

Chez Mo’

Le journal de Gurty. Printemps de chien – Bertrand Santini

A l’arrivée du quatrième tome des aventures de notre chienne préférée dans la tribu, l’angoisse était palpable chez mes deux loustics. L’été, l’hiver, l’automne… et maintenant le printemps… Quatre saisons. Ce serait donc… le dernier ? Vraiment…?!? Ouf… non… pas question de se passer de bonnes tranches de rigolade, l’humain de Gurty nous prépare déjà des vacances chez Tête de fesses (si, si !!) et ici on s’en pourlèche les babines d’avance.

 

D’autant que toute la petite famille est ressortie de Printemps de chien ébouriffée de rire. Et c’est peu de le dire. On y retrouve Gurty au top de sa forme, fidèle à elle-même, drôle, frétillante, bondissante, odorante… mais aussi déterminée face à une bande d’humains qui n’ont pas inventé l’eau tiède. J’ai nommé…

 

Les Caboufigues. Voisins de Gaspard et de Gurty, parents des affreux jumeaux Donovan et Cassidy (ça ne s’invente pas !) et propriétaires de l’abominable Tête de Fesses dont ils partagent les plus beaux traits de caractère, égoïsme et cynisme en tête. Dernière lubie des Caboufigues ? Abattre le marronnier centenaire qui les empêche de recevoir correctement le haut-débit alors que la coupe du monde de foot se profile à l’horizon. Sauf qu’au printemps, le marronnier se transforme en véritable arbre à bébés et protège tout un tas de petites bestioles. De quoi faire resurgir les super héroïnes qui sommeillent chez Gurty et son inénarrable copine Fleur…

 

« Au printemps il ne fait pas un temps à laisser un chien dedans. Alors je suis sortie, et c’est ainsi qu’a débuté la plus belle journée de ma vie, depuis celle d’hier. « 

 

Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ? On adore Gurty. Ça ne s’explique pas. Et moi je suis dans la panade parce que maintenant à la maison on me réclame à cors et à cris un chien comme Gurty ou un chat comme Tête de Fesses. Voire même les deux voyez-vous… Alors en attendant de peut-être (j’ai bien dit peut-être) accueillir une boule de poils sous notre toit (un véritable arsenal d’armes de persuasion massive est en place, c’est effrayant !), on se régale en famille des aventures hilarantes de Gurty et sa bande, et ça, ça n’a pas de prix ♥

 

Une pépite jeunesse pétillante qui ravira petits et grands que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi.

 

Du même auteur sur le blog : Le journal de Gurty 1. Vacances en Provence – Le journal de Gurty 2. Parée pour l’hiverLe journal de Gurty 3. Marrons à gogoL’étrange réveillonLe YarkHugo de la nuit

 

Éditions Sarbacane (Avril 2018)

Collection Pépix

176 p.

 

Prix : 9,90 €

ISBN :  978-2-37731-074-6

 

pepites_jeunesse

Charlotte et moi (tome 2) – Olivier Clert

Ils se tiennent par la main. Nul ne sait lequel des deux tient le plus droit. Quant à savoir qui sert de béquille à l’autre… A deux, ils avancent. Droit devant. Là où les poussent leurs rêves, là où les guident leurs espoirs un peu fous, là où se trouvent les réponses aux questions qu’ils n’osent même pas se poser…

 

Paris est bien grande. Arrivés dans la capitale après une fugue qui a tout d’une fuite en avant, les deux amis inespérés jouent des coudes dans les couloirs bondés du métro et les ruelles inconnues de la capitale. Gus a beau être haut comme trois pommes, il entraîne Charlotte à sa suite. Sacs sur le dos, une adresse en tête, une vieille photo et quelques mots griffonnés. De maigres indices, de fragiles balises dans la quête que mènent les deux compagnons d’infortune… Et l’histoire doucement s’écrit…

 

Savourer enfin les retrouvailles avec Gus et Charlotte. Regarder avec émotion les liens qui se tissent et s’ancrent en profondeur. Sentir la connivence et l’évidence de l’amitié grandir entre ces deux êtres brinquebalés par la vie. Voir les racines prendre terre… Toujours autant de douceur dans ce pas de deux orchestré par la talentueux Olivier Clert. Toujours autant d’humanité et d’amour dans ces personnages qu’on aime instantanément. Pas besoin de trop en faire. Avec beaucoup de sensibilité, l’auteur déroule le fil de cette histoire belle et simple en distillant ça et là des petits cailloux blancs sur le chemin. Un livre, quelques notes d’accordéon, un papier peint défraichi, des larmes sous la pluie, des mensonges qui font mal, des mamans qui s’en vont, des bribes de souvenirs… Et le lecteur avance, conquis, aux côtés de ce drôle de duo qui a choisi de croire en ses rêves.

 

Merci Olivier pour cette si délicate parenthèse de lecture… je me réjouis de découvrir la fin des aventures de Gus et Charlotte d’ici la fin de l’année ♥

 

Mon avis sur le tome 1 (foncez…)

 

Éditions Makaka (Avril 2018)

96 p.

 

Prix : 17,00 €

ISBN : 978-2-917371-92-3

 

BD de la semaine saumon

 

D’autres bulles à découvrir chez…

 

 

           

         Saxaoul                         Fanny                        Blandine                    Un amour de BD

 

 

           

            Brize                                Iluze                                Karine                            Aurore

 

 

           

           Azi Lis                            Mylène                          Maël                          Estelle Calim

 

 

           

    Petit carré jaune                   Hilde                              Blondin                           Audrey

 

 

           

        Jérôme                           Soukee                          Eimelle                           Bouma

 

 

       

           Stephie                          Nathalie                          Caro

Boom – Julien Dufresne-Lamy

« Tu es mort, Timothée.

Quand je l’écris, ça me lance.

Comme une piqure vive et lancinante. C’est dans mes bras et dans mon crâne. Dans un coin quelque part. Je ne sais plus localiser. »

 

Une urgence. Celle que l’on devine dans la plume de Julien Dufresne-Lamy. Celle qui transpire derrière les mots qu’Étienne adresse à son meilleur ami. Une pulsion de vie, des bribes de souvenirs à entretenir. Petits bouts de rien, éclats de vie et de rires, restes encore fumants d’une amitié brisée par l’absurde et les douloureux hasards…

 

Une petite centaine de pages qui frappent fort. Au plus fort de la tourmente, alors que le déni se le dispute encore à la colère et à l’incompréhension, Étienne déroule l’histoire d’une amitié aussi solaire qu’inattendue. Sur le fil de l’émotion, avec juste ce qu’il faut de pudeur et de lâcher prise, l’auteur prête sa voix à un adolescent au bord du vide rongé par la culpabilité. Impeccable funambule, à la frontière entre réalisme brut et nécessaire lueur d’espoir, il accompagne son jeune héros dans une démarche douloureuse d’abandon et de deuil.

 

Se souvenir des jolies choses. S’emplir de tous ces petits bonheurs au risque de les voir trop vite s’effacer. Faire le portrait de Timothée, l’ami-béquille, le frère inespéré. Rembobiner le film. Fixer le temps lors de quelques arrêts sur image… Nul besoin de prononcer certains mots ni de nommer l’indicible. Tout est là. Dans les silences. Dans ce qui ne se dit pas. Dans tout ce que le lecteur devine… Au rythme des mots d’Étienne, sans jamais gommer le sordide, toujours au plus près de l’émotion sans fard, l’auteur ravive le beau, le doux, le joyeux.

 

J’aime infiniment la façon qu’a Julien Dufresne-Lamy de voir le monde. Si j’avais déjà pu apprécier sa plume tout en nuances dans Mauvais joueurs, Boom m’a laissée KO debout. Rien à jeter. Tout se tient. Tout se « lit », tout résonne, tout fait sens. Cri de douleur et d’amour, Boom est un roman déflagration. Un miroir tendu à un monde qui marche sur la tête… à mettre entre les mains de ceux qui sont en train de le re-construire…

 

Et une pépite évidente que je partage avec Jérôme

 

Éditions Actes Sud junior (Avril 2018)

Collection D’une seule voix

110 p.

 

Prix : 9,80 €

ISBN : 978-2-330-09685-4

 

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La course impitoyable – Guillaume Guéraud

« Les mains crispées sur le volant, le visage couvert de sueur et le pied sur l’accélérateur, Max filait vers nulle part à travers les marais. 100 km/h sur le cadran. La Dodge avec deux chewing-gums enfoncés dans le flanc de son réservoir cabossé. Le pare-brise explosé et toutes les vitres éclatées. Et le sang de son grand-père sur la banquette arrière. Alors que la Mustang de Guzman enflait dans le rétroviseur. 120 km/h. Max fixa la route rectiligne. Les cheveux blonds et les taches de rousseur de Pénélope volaient à ses côtés. 150 km/h… »

 

Comment Max, 11 ans, a t-il pu se retrouver dans un tel pétrin ? La veille, il finissait bon dernier au cyclo-cross des Everglades, à croire qu’il n’avait pas hérité des gênes de pilote de son grand-père. Et le voilà aujourd’hui lancé à toute berzingue sur l’asphalte alors qu’il atteint tout juste les pédales. Poursuivi par un gangster sanguinaire tout droit sorti d’un film de truands. Avec, sur la banquette arrière, son grand-père qui se vide de son sang…

 

Un cocktail détonnant qui mélange allègrement mafieux impitoyables, valises de billets, rafales de balles, courses-poursuites et fortes doses de whisky sec. Rien ne manque, y compris la jolie pépette affolée qu’il convient de protéger et dont le jeune héros risque fort de ravir le cœur. Un jeune héros qui se voit obligé de troquer son vélo contre la vieille Dodge de son grand-père qu’il n’avait jusque là pas le droit de conduire. Un cas de force majeur, le vieux Sarafian ayant des connaissances peu recommandables l’ayant forcé à convoyer de l’argent sale. Et le grand chef des Cocodrilos Locos ne rigole pas. Son argent, il le veut dans deux heures à 270 kilomètres de Miami. Pour sauver son grand-père qui se retrouve avec deux balles en pleine poitrine, Max se lance dans une course poursuite impitoyable à travers une Floride écrasée de soleil…

 

Biberonné au 7e art depuis son plus jeune âge, Guillaume Guéraud s’en donne à cœur joie avec ce petit roman nerveux complètement décoiffant qui n’a rien à envier à un film de genre ! A tel point qu’on se demande s’il ne voudra pas poursuivre l’aventure avec ses personnages hauts en couleurs qu’on sent qu’il a du mal à laisser derrière lui. Une série en vue…? Voilà qui ne serait pas pour me déplaire et qui devrait ravir les jeunes lecteurs à qui cette aventure trépidante est destinée.

 

Une pépite jeunesse lancée à fond la caisse que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi.

 

Éditions Thierry Magnier (Février 2018)

Collection En voiture, Simone !

100 p.

 

Prix : 7,40 €

ISBN : 979-10-352-0136-4

 

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