Finalement, être escort… c’est comme jouer dans une pièce de théâtre. Revêtir un costume, devenir quelqu’un d’autre. Il faut être séduisante, faire femme, et à la fois bien faire attention à rester naturelle, enfantine, pour pouvoir jouer l’innocente. Passer pour la compagne ou pour la fille de monsieur. Surtout, ne pas être vulgaire. Ne pas rappeler le cadre de la transaction. Ne pas briser l’accord intime et inconscient entre le spectateur et la comédienne.
Ici, les rues sont trop propres pour avoir besoin de poubelles ou d’arrêts de bus. Les vitrines sont trop prudes pour dévoiler leurs prix. Le café crème à la terrasse, c’est le prix du paquet de pâtes et de la sauce pesto qui te font survivre à la fin du mois. Les personnes qui ne peuvent pas vivre dans ce quartier sont là pour y faire le ménage, conduire des taxis silencieux, faire la queue devant leur ambassade. Ou, si l’on observe bien… faire la pute.
Quand Raphaëlle débarque à Paris pour y débuter ses études d’architecture, elle a 19 ans et des rêves plein la tête. Déterminée à réussir, elle installe avec joie ses quelques affaires dans le minuscule studio loué par ses parents. Petit oui, mais c’est son premier chez elle, ce n’est pas rien. Un ventilateur pour tenter de lutter contre la chaleur des nuits sous les toits, l’achat du matériel hors de prix et des livres demandés par ses professeurs pour les cours et la construction des maquettes… les 200€ censés lui permettre de tenir le mois se réduisent comme peau de chagrin. Raphaëlle découvre la vie parisienne et doit vite demander une rallonge à ses parents même si ça lui coûte… promis, elle fera plus attention la prochaine fois…
Très vite, la jeune fille se trouve un job de serveuse. A la fin de ses journée intenses de cours, elle sert des bières jusqu’à la fermeture et passe ensuite une partie de ses nuits à travailler sur ses maquettes. C’est le prix qu’elle est prête à payer pour suivre les études dont elle rêve depuis toute petite. Les choses seraient pourtant tellement plus simples et la vie tellement plus sereine si elle n’avait pas autant à se soucier d’argent… Il y a bien eu cet homme plus âgé qui lui avait proposé une rencontre intime contre de l’argent sur cette appli de rencontres… mais est-ce que tout serait vraiment plus facile si l’espace de quelques heures elle devenait une autre…?
(…) j’ai l’impression que je dois constamment me battre. Contre la peur de ne jamais réussir en tant qu’architecte, le besoin de stocker de l’argent et la nécessité du regard des hommes sur moi. D’un côté je me dis : sois forte, ne sois pas dépendante d’une homme, bloquée dans une petite maison, dans une petite ville, sans accomplissements. Et en même temps, je cherche constamment mon reflet pour m’assurer que je suis encore assez jolie pour être désirée. J’ai l’impression de trahir Beauvoir tous les jours…
Mais Raph, on a été élevées en petits chaperons rouges : s’il n’y a pas de grand méchant loup derrière nous, on est insignifiantes. Alors, c’est normal si on s’arrête tous les dix mètres pour être sûres qu’on est toujours suivies !… A s’amuser à jouer l’appât et la proie à la fois.
Et comme cette complexité et toute cette ambivalence est bien rendue par Sixtine Dano dans cet incroyable premier roman graphique…! Pas de jugement dans ces pages, pas de voyeurisme non plus, beaucoup de nuances au contraire. L’autrice s’est librement inspirée des témoignages anonymes d’un jeune homme et de six jeunes femmes ayant eu recours au sexe tarifé durant leurs études. Les faits sont là, les chiffres aussi : environ 20 000 mineurs se prostituent en France aujourd’hui. Raphaëlle, devenue Sibylline la nuit, pourrait être une de ces jeunes filles, à la fois appât et proie pour une meute de loups à qui elle impose néanmoins ses règles. Libre, indépendante, en position de force face à ces hommes devenus agneaux… mais aussi victime d’une domination masculine ancestrale que son éducation féministe la pousse à rejeter. Rien n’est simple non…
Graphiquement, c’est magnifique. Les cadrages, les ombres… tout est impeccable. De l’encre et du fusain, toute la finesse et l’élégance d’un noir et blanc racé qui épouse à merveille les sentiments contradictoires de l’héroïne, ses questionnements et ses doutes concernant sa condition de femme, sa féminité, sa sexualité et les rapports de pouvoir toujours aussi tendus dans notre société marquée par le patriarcat et le capitalisme. C’est intime, profondément actuel et finalement éminemment politique… A découvrir !
Sibylline. Chroniques d’une escort girl de Sixtine Dano Éditions Glénat (Janvier 2025) 264 p. / 22,50 € / ISBN : 978-2-344-06004-9 |
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2 commentaires
eimelle · 26 février 2025 à 08h23
cela doit questionner en effet! le graphisme me parle!
Enna · 26 février 2025 à 08h32
Les extraits que tu montres et le sujet me font très envie!