A copier 100 fois – Antoine Dole

A-COPIER-100-FOIS« Papa m’a dit cent fois comment faudrait que je sois. Qu’un garçon, ça pleure pas, ça se laisse pas faire. Mais papa n’est pas là quand Vincent et ses potes viennent me chercher des crosses dans la cour. J’me prends des baffes, des coups de poing, et je dis rien, je sers les dents. J’en parle pas. Pour quoi faire ? Papa m’a dit cent fois qu’un garçon, ça règle ses comptes tout seul, que ça doit savoir se débrouiller, « comme un homme » il a dit. Quand je rentre du collège, papa n’est pas content, parce que ma chemise est déchirée ou qu’un bouton manque, que ma lèvre saigne et que j’sais pas quoi répondre quand il me demande si j’ai su me défendre. Non papa, je me suis assis en boule, j’ai attendu que ça passe, j’ai mal aux côtes, j’veux pas y retourner demain, steuplé va leur demander d’arrêter. Mais ça, je peux pas lui dire. Je bredouille, je tremble, parce qu’à force, j’ai l’impression qu’il est de leur côté. pas du mien. »

 

Premières phrases, le choc. Et dire qu’il y en a encore qui pensent que la littérature jeunesse n’est pas de la littérature. A copier 100 fois, en une toute petite cinquantaine de pages, mettra tout le monde d’accord…

 

Un texte percutant, courageux, qui bouscule, donne à réfléchir, fait bouger les choses, du moins on l’espère. C’est beaucoup pour un si petit roman et c’est un pari osé que réussit avec brio Antoine Dole.

 

Le narrateur a 13 ans et vit l’enfer dans son collège. Tous les jours. Il se lève la boule et la peur au ventre, traverse sa journée comme un fantôme, tente de se faire oublier. Tous les jours, les mêmes brimades, les mêmes humiliations, les mêmes menaces. Tous les jours, les coups qui pleuvent, la satisfaction des bourreaux, la honte de la victime qui encaisse sans broncher…

Loin d’être un soulagement, le retour à la maison est vécu comme une épreuve supplémentaire, peut-être même la pire de la journée. Il faut répondre aux questions incessantes, encaisser les reproches, affronter le regard du père. Y lire la déception. L’incompréhension. Le dégoût…? Ne pas y trouver l’amour qu’on y cherche.

 

Le pire ? Ne pas pouvoir dire. Dire ce qu’on a sur le cœur. Dire sa souffrance, sa peur. Dire cette différence qu’on perçoit sans savoir encore véritablement la nommer, cette différence qui attise la haine des autres. Dire enfin, et entendre en retour « les mots qui soulagent, les mots qui apaisent, les mots qui soignent, ceux qui ne laissent pas seul. » Avoir en face de soi un père qui comprenne, qui accepte, qui soit fier… Pour ne plus avoir à jouer un rôle et à mentir chaque jour.

 

A copier cent fois est un texte poignant, révoltant et évidemment nécessaire. Un roman à glisser discrètement entre toutes les petites mains et à faire lire aux grands que nous sommes… Et pas seulement parce qu’il parle d’homosexualité et d’homophobie. Parce qu’il parle surtout de la difficulté d’être différent, de se sentir différent dans un monde qui n’accepte aucun faux pas hors du « cadre ». Un monde d’autant plus cruel que ce sont les adolescents qui mènent la danse. Un monde d’autant plus révoltant qu’autour, rien ne bouge…

 

 

« Faut que j’te dise papa, sans toi, je sais pas m’y prendre. Et ce que tu m’dis, ça m’aide pas, non ça m’aide vraiment pas. Sans toi j’ai aucune chance, je parle pas que de Vincent et de ses copains, j’parle de ma vie à moi. J’voudrais devenir quelqu’un, que tu sois fier de moi, j’voudrais que t’aies pas honte de dire à tout le monde que oui je suis ton fils et comme je te ressemble. J’voudrais pouvoir me dire que tu seras toujours là, prêt à m’ouvrir la porte, à me prendre dans tes bras. Et le reste on s’en fout papa, hein, dis-moi qu’on s’en fout. »

 

 

Un indispensable recommandé par A propos de livres, Canel, Gambadou, Jérôme, Liyah, Ys

Le blog de l’auteur

 

 

Éditions Sarbacane (Avril 2012)

Collection Mini-romans

56 p.

14 commentaires sur “A copier 100 fois – Antoine Dole

  1. Il fait partie des nombreux livres non saisis que j’ai découvert à mon arrivée au collège. Du coup, je crois que je vais le faire sortir assez rapidement des placards !

  2. Je savais que ce petit roman t’inspirerait un beau billet. Je commence à te connaître^^
    C’est un texte magnifique, essentiel comme tu dis. Mon exemplaire est passé de mains en mains et à chaque fois j’ai eu un retour enthousiaste.

  3. Je vais l’acheter. Mon dernier a eu des problèmes à l’école il y a deux ans et on a mis un temps fou à comprendre pourquoi son caractère changeait, les notes baissaient, pourquoi il devenait agressif… En fait, il se faisait traiter de tous les noms depuis le début de l’année par quelques garçons de sa classe qui l’avaient pris comme souffre-douleur… Du coup, on fait les bonheurs de la psy… 🙁

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