La petite fille en rouge – Roberto Innocenti / Aaron Frisch

La petite fille en rouge« Approchez, les enfants,

que je vous tricote une histoire.

Les jouets, c’est amusant.

Mais une bonne histoire, c’est magique.

Et, lorsque la pluie cingle les carreaux,

il n’est pas de meilleur moment pour en raconter une.

 

Sachez, néanmoins, les enfants,

que les histoires sont comme le ciel :

changeantes, imprévisibles, et susceptibles de vous surprendre sans protection.

Vous avez beau scruter l’horizon,

vous ne saurez jamais vraiment ce qui va arriver. »

 

Il était une fois une petite fille sage qui vivait à l’orée d’une immense forêt, « une forêt de béton et de briques » où la verdure se fait rare. Dans cette ville grise et sans âme, un appartement dans un immeuble délabré qu’elle occupe avec sa mère et sa petite sœur. Plus loin, de l’autre côté de la forêt, sa grand-mère vit seule. De temps en temps, elle apprécie que Sophia lui rende visite, c’est d’ailleurs ce que la petite fille s’apprête à faire aujourd’hui. Vêtue de son manteau à capuche rouge, baskets aux pieds, elle remplit son sac de friandises et s’en va sous les recommandations de sa mère… « Ne t’écarte jamais de ton chemin ».

 

Mais la route est longue. Semée d’embuches et de dangers qui ne disent pas leur nom. Au milieu d’une foule compacte, pressée et souvent menaçante, Sophia n’est pas très à l’aise. Elle se faufile dans les rues, longe un périphérique encombré et bruyant et finit par arriver au cœur de la « forêt », aux abords d’un immense centre commercial qu’on appelle « Le Bois »… Un monde clinquant et superficiel, rempli de tentations en tous genres qu’elle traverse d’un pas pressé. Un monde qui l’attire pourtant irrésistiblement par ses lumières et les trésors dont il regorge… En sortant du « bois », Sophia perd son chemin. Dehors, une horde de chacals menaçants rode. Seule, vulnérable, Sophia devient une proie facile. Heureusement, elle est « sauvée » par l’arrivée d’un chasseur qui met en fuite les bêtes féroces. Un chasseur au sourire bien trop carnassier pour être honnête qui propose de l’accompagner en moto jusqu’à la maison de sa grand-mère…

 

Foisonnant et d’une grande intelligence, cet album est une réécriture moderne et visuellement impressionnante du Petit chaperon rouge. Une ville tentaculaire et sordide qui peut s’avérer d’une grande violence, des loups déguisés en agneaux, une agression perpétuelle des images et des marques, des campagnes publicitaires abrutissantes, des sans-abris qui dorment sur les trottoirs ou dans les cages d’escaliers, des murs couverts de graffitis, des rues jonchées de détritus, une misère sociale larvée… Mais la ville est aussi un miroir aux alouettes, séduisante et trompeuse. Ses lumières et ses couleurs sont de la poudre aux yeux qui tentent de faire oublier ce qu’elle ne veut pas montrer. Dehors, les prédateurs font la loi… et les petites filles peuvent faire de mauvaises rencontres…

 

Très contemporain, offrant une multitude de lectures différentes et de pistes de discussion, La petite fille en rouge est un album d’une incroyable richesse qu’on peut lire et relire sans se lasser. Chaque fois, un nouveau détail, chaque fois une nouvelle découverte. Sous un ciel gris qui vire à l’orage, la ville-forêt, anxiogène, effervescente et outrancière, tétanise et effraie. A l’image du dessin de Roberto Innocenti, ultra moderne, ultra symbolique, brutal, sans concessions. Un trait qui va à l’essentiel, qui bouscule et révèle les horreurs et les pièges de notre monde actuel. Véritablement impressionnant, une rareté cet album ! Et que dire de ces deux fins possibles proposées au lecteur. Une sordide laissant une maman éplorée… Une « qui finit bien »… mais qui semble toutefois bien improbable…

 

 

Vraiment bluffant, vous savez ce qu’il vous reste à faire…

 

 

 On en parle chez Jérôme, Lael, Martine, Mathilde…

 

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Éditions Gallimard Jeunesse (Mars 2013)

32 p.

 

Challengealbums2014

Et une nouvelle participation au challenge

Je lis aussi des albums de miss Hérisson !

5/20

21 commentaires sur “La petite fille en rouge – Roberto Innocenti / Aaron Frisch

  1. Qu’est-ce que j’aime cet album. C’est une réécriture éminemment politique je trouve. Les auteurs ont un parti pris évident et dénoncent bien des maux de notre société ultra-libérale. Bref, c’est un album engagé, visuellement incroyable, et tu sais bien que je l’ai adoré 😉

  2. ta chronique donne très envie et les dessins sont attirants…une revisite du conte du petit chaperon rouge en mode moderne et un peu politique, ça me tente bien! je note, je note

  3. Je connais le talent de Mario Ramos et de Geoffroy de Pennart pour revisiter les contes classiques mais ça reste bon enfant; j’ai l’impression qu’ici on est un cran au-dessus et que l’histoire chahute notre conscience politique. Je craque pour les illustrations!

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