Tous les jours, Bastien les voit. Elles sont là, toutes les trois, assises sur le trottoir devant la boulangerie où sa maman l’emmène après l’école choisir son goûter en compagnie de sa sœur Capucine. Tous les jours, depuis des semaines, il s’est habitué à les voir là. Et tous les jours, sa mère leur donne quelques pièces dans le petit bol en plastique jaune posé à leurs pieds. Bastien n’est pas très à l’aise devant cette maman et ses deux filles qui se ressemblent tant. Elles ont l’air sales et elles lui font un peu peur. Mais quand il rentre chez lui dans son appartement douillet des beaux quartiers de Paris, il n’y pense plus. Tout est sa place, et il n’y a pas de raison que cela change.

Mon univers est parfaitement bien organisé, et je ne vois pas ce qui pourrait le déranger.

Et pourtant c’est bien ce qu’il va se passer. A la veille des vacances, un vendredi soir où il pleut à verse, sa mère et sa petite sœur reviennent accompagnées de celles que Bastien surnomme les « olives ». Là, chez lui, au beau milieu de son salon. Et cerise sur le gâteau, sa mère leur a proposé la chambre d’amis. Et évidemment, personne n’a jugé bon de demander à Bastien ce qu’il pensait de cette situation.

Si je devais, je ne dirais qu’une chose : je suis prêt à vider ma tirelire et à mettre tout mon argent de poche dans le bol en plastique jaune pour que les olives ne s’installent pas chez nous.

Mais ce qui devait être du provisoire finit par durer. Alors que la mère de Bastien se démène de son côté pour faire les démarches nécessaires auprès de la mairie et des associations d’aide aux sans-abris, Bastien voit lui d’un très mauvais œil qu’on le force à changer ses habitudes et à partager ce qui lui appartient : son appartement, ses jouets, les sorties au parc Monceau… et même son école ! Elles ont besoin d’aide ? Soit. Mais Bastien n’est pas prêt à partager ce qui semblait lui être exclusivement dédié, l’attention de ses parents et même celle de sa grand-mère.

L’appartement, l’école à présent… Quand est-ce qu’elles arrêteront d’empiéter sur mon territoire ? Je les préférais quand elles étaient assises devant la boulangerie. Au moins, je n’étais pas obligé de penser à elles à longueur de journée.

La finesse et l’intelligence de Sophie Adriansen pour aborder un sujet finalement peu traité en littérature de jeunesse, du moins sous cet angle bien particulier. Le lecteur est immergé dans les pensées pas forcément toujours « avouables » d’un petit garçon de neuf ans qui souhaiterait qu’on arrête de lui demander de se mettre à la place de cette famille… alors que personne ne se met une seule seconde à la sienne. Bastien n’est pas un héros. Juste un petit garçon qui aimerait que son monde ne change pas. Égoïstement. Ce que nous sommes tous un peu finalement non ?

Le roman de Sophie Adriansen interroge. Il gratte un peu aussi. L’hébergement et l’accueil des étrangers, la tolérance à la différence, la question du délit de solidarité et celle, plus subtile, de ce qu’on attend peut-être en rendant service de façon « désintéressée » aux autres. Je n’avais je dois dire encore jamais rien lu de tel. Aucune caricature, pas d’attendus tels qu’on pourrait les imaginer en littérature de jeunesse… mais la promotion de vraies valeurs humaines par une auteure engagée qui n’en finit pas de me surprendre.

Une pépite jeunesse à mettre entre les mains des petits lecteurs et de leurs parents… que je partage avec Jérôme comme (presque) chaque mardi.

 

Éditions Fleurus (Avril 2019)

191 p.

 

Prix : 12,90 €

ISBN : 978-2-215-16751-8

pepites_jeunesse


4 commentaires

Alex-Mot-à-Mots · 4 juin 2019 à 11h20

Un sujet intéressant.

Jerome · 4 juin 2019 à 12h59

Pas de caricature, non, c’est au contraire mené avec une rare intelligence. Encore une belle trouvaille chère complice 😉

krol · 4 juin 2019 à 21h30

Décidément Sophie Adriansen a l’air de savoir traiter les sujets délicats avec tact.

Je ne suis pas un héros, Sophie Adriansen – Les lectures d'Antigone · 17 juin 2019 à 18h19

[…] pépite du mardi pour Noukette et […]

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