J’avais seize ans quand j’ai rencontré Ab Stenson, et je me souviens de tout, avec une clarté déconcertante. Malgré la boue, la pluie, la fatigue et la peur, ce temps passé à ses côtés a la clarté d’hier.

Nous étions en fuite et j’étais son prisonnier, mais ce que j’ai ressenti ce matin-là, quand nous avons rejoint la piste au galop de nos chevaux, je ne peux le comparer à rien, pas plus aujourd’hui qu’à ce moment-là.

Ce jour-là, ventre creux et dans l’incertitude la plus totale, j’ai chevauché à ses côtés pendant des heures. Chaque foulée de mon cheval m’éloignait un peu plus de la ferme et de ma famille. J’en concevais un vertige qui déchirait mes poumons, brouillait ma vue. Je pensais au père, à mes frères et à ma petite sœur. Et puis plus. En observant Ab Stenson, imitant le mouvement de ses hanches qui faisaient corps avec sa monture, j’apprenais déjà.

Peut-être qu’au début le jeune Garett était un genre de monnaie d’échange. Son moyen de glaner encore quelques jours de liberté avant de tomber sous la coupe du marshall et de ses sbires. Ils la voulait et ils feraient tout pour la récupérer, elle et les billets verts qu’elle avait dérobés dans une banque avant de prendre la fuite avec un otage qui se trouvait là sur son passage.

La réputation de Ab Stenson la précède. Une femme hors-la-loi, ça ne courre pas l’Ouest. Les femmes ici, on les croise sous bonnets de coton et robes à col fermé, pudibondes et dociles… ou on les regarde lever haut les jambes au saloon avant de les écarter dans les chambres à l’étage en se jetant dans leurs girons accueillants. Ab Stenson porte le cheveu court et le jean à même la peau, jure, crache, fume et n’a pas peur d’en découdre à armes égales avec les cowboys grossiers et éméchés à la recherche de sensations fortes. Ab Stenson n’a plus grand chose à perdre…

En quelques galops, Garett s’éloigne de sa vie d’avant. Et très vite, la terreur laisse la place au soulagement. Sans remords, ni honte, ni regrets, le jeune homme lie son destin à celui de sa ravisseuse. Il n’a pas eu le choix mais cet accident de parcours est sûrement la meilleure chose qui lui soit arrivé…

Je n’ai jamais été amoureux d’Abigaïl Stenson. La fascination qu’elle exerçait sur moi était d’un autre ordre. Peut-être que j’aurais aimé lui ressembler, peut-être qu’elle incarnait tout ce qu’on m’avait appris à détester. Je ne sais toujours pas exactement.

Elle était effrayante et ça me rassurait. C’était comme être du bon côté du fusil, malgré les apparences.

Plongée fascinante et addictive dans l’Ouest américain des années 1920. Cavalcades effrénées, étendues sauvages, duels impitoyables, chasseurs de primes, saloons, bordels et filles de petite vertu… Marion Brunet nous offre un western pétaradant aux effluves de tord-boyaux et de tabac à chiquer. Et au milieu de cet univers masculin aux codes les plus stricts… une femme, aussi indomptable qu’un cheval sauvage. Incroyable personnage qui en impose par sa carrure, ses silences et ses rêves qu’on sent affleurer sous sa carapace de dure à cuire. Des rêves pour cette petite fille qui grandit loin d’elle sous l’oeil bienveillant de la belle Jenny. Incroyable personnage que cette Abigaïl Stenson oui, mais qui parvient néanmoins à s’effacer pour laisser sa place au jeune Garett, un gamin cabossé par la vie qui trouve en elle une formidable raison d’exister…

J’ai dévoré ce roman en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Parfaitement dosé entre scènes d’action et moments plus intimistes, les portraits qui s’y révèlent sont tous d’une incroyable justesse y compris ceux des personnages secondaires qui sont loin d’être de simples faire-valoir. Marion Brunet a donné vie à un univers sans foi ni loi plus vrai que nature, nerveux, tendu, sensible jusqu’à un final dont j’ai aimé toutes les nuances. Chapeau !

Une lecture que je partage avec Jérôme pour le retour des « pépites jeunesse »… et à laquelle nous avons convié notre Framboise et son grand fiston pour bien démarrer l’année ! Bonheur ♥

Sans foi ni loi a été récompensé par la Pépite d’or au salon de Montreuil en 2019.

 

Les avis de Faelys, Mylène, Titine

Marion Brunet sur le blog : Dans le désordreL’été circulaire

 

Éditions Pocket jeunesse (Septembre 2019)

221 p.

 

Prix : 16,90 €

ISBN : 978-2-266-29419-5 

 

pepites_jeunesse

By Hérisson 


7 commentaires

Karine · 14 janvier 2020 à 02h35

Vous vous y mettez en gang pour celui-là aujour’hui! Il est noté… je vais voir s’ils l’ont à la biblio.

Stephie · 14 janvier 2020 à 08h56

Pas mon univers habituellement, mais malgré cela, ça me donne envie 🙂

Didi · 14 janvier 2020 à 20h51

Les pépites jeunesse 2020 de retour avec une plus grande chevauchée !!! Yeapah !
Bises le duo qui en embarque un autre !

Alex-Mot-à-Mots · 14 janvier 2020 à 21h45

Vous élargissez votre duo pour ce RDV ?

Jerome · 16 janvier 2020 à 12h48

Un western jeunesse ce n’est déjà pas courant pais aussi bien construit et aussi bien écrit, c’est une rareté dont il serait dommage de se priver !

Philisine Cave · 18 janvier 2020 à 20h35

Je suis très tentée. Super !

Moka · 9 février 2020 à 07h42

Un coup de foudre pour moi. Chroniqué pour La Mare aux mots, je dois aussi écrire quelque chose pour le blog. Quel roman !

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