La douleur porte un costume de plumes – Max Porter

douleur plumes

« Je me suis laissé aller, résigné, et j’aurais voulu que ma femme ne soit pas morte. J’aurais voulu ne pas me retrouver terrifié et enlacé par un oiseau géant dans mon entrée. J’aurais voulu ne pas faire une fixation là-dessus alors que la plus grande tragédie de ma vie venait de se produire. C’était des désirs factuels. C’était amer et miraculeux. J’y voyais un peu clair.

 

Bonjour Corbeau, j’ai dit. Ravi de faire enfin ta connaissance. »

 

Il a fallu peu de temps pour que la douleur s’installe. Lourde. Lancinante. Irréelle. Plombante. Silencieuse. Elle a pris ses quartiers dans tous l’appartement, envahi tout l’espace. Elle a alourdi les cœurs, vidé les âmes, aspiré la joie de vivre. Est devenue étrangement familière. Mais la vie continue… Même si ça n’a pas de sens. Même si c’est illusoire. Même si le manque ronge. Maman est morte. Non, ça n’a pas de sens…

 

Et ce coup de sonnette en pleine nuit alors que le sommeil avait enfin terrassé les deux petits. « Il y avait une odeur lourde de putréfaction, un doux fumet duveteux d’aliments tout juste périmés, et de mousse, et de cuir, et de levure. Des plumes entre mes doigts, dans mes yeux, dans ma bouche sous moi un hamac de plumes qui arrachait mes pieds au carrelage. Un œil de jais brillant et gros comme mon visage, qui cillait lentement dans une orbite de cuir fripé, un renflement au milieu d’un testicule taille ballon de football. CHHHHHHHHHT. Chhhhhhhhhht. »

Un Corbeau. Imposant. Et il s’installe lui aussi. Comme la douleur… On ne l’a pas invité mais on a besoin de lui, il est « excuse, ami, deus ex machina, blague, symptôme, fiction, spectre, béquille, jouet, revenant, bâillon, psychanalyste et baby-sitter ». Un tuteur, un mangeur de tristesse et un garde-fou. Intelligent, farceur, moqueur, l’oiseau de malheur insuffle à la famille endeuillée un air vivifiant, comble les vides, colmate les fissures. Il veille, réveille, secoue, malmène, détruit, reconstruit. Il met en mots l’indicible, fait ressortir la douleur, la broie, la tord. Il verbalise l’absence, la souffrance et l’incompréhension. Il braille et hurle à la place de ceux qui n’ont même plus la force de respirer…

 

« Notre Maman nous manque, nous aimons notre Papa, nous faisons coucou aux corbeaux.

Ce n’est pas si bizarre. »

 

Ça surprend au départ. Ça bouscule. Cette langue, cette inventivité, cette originalité… Pas évident d’être poussé à ce point dans ses retranchements, pas si simple de se détacher de sa sacro-sainte zone de confort. On hésite du coup, pas franchement à l’aise, un peu paumé, tiraillé entre l’universalité du propos et cette façon si personnelle de l’auteur d’aborder un thème si douloureux… Et puis, doucement, on se laisse embarquer. On avance à tâtons, on prend ses marques, on se familiarise avec cet univers étonnant, on savoure la poésie, l’audace, la nouveauté.

 

La douleur porte un costume de plumes (ce titre bon sang…!) est un premier roman unique en son genre. Un roman d’ambiance, à mi-chemin entre le conte et la fable, tellement atypique qu’il mériterait d’être lu à haute voix. Il est fort Max Porter… Chaque voix qui s’élève (celle du père, celle des garçons, celle du Corbeau) est profondément marquée, identifiée. Il y a de la tendresse, de l’amour, de la lumière aussi, beaucoup, là on on ne l’attend pas. Le verbe est insolent et poétique, culotté et incroyablement vivant. C’est triste et beau. Et je crois que j’aime ça…

 

 

Les avis de Cathulu, Léa, Marie-Claude, Nadège

 

 

Au hasard des pages : « Tourner la page, le concept, c’est pour les idiots, toute personne sensée sait que la douleur est un projet à long terme. Je refuse de précipiter les choses. La souffrance qui s’impose à nous empêche quiconque de ralentir ou d’accélérer ou de s’arrêter. » (p. 107)

 

 

Éditions du Seuil (Janvier 2016)

Collection Cadre Vert

121 p.

Traduit de l’anglais par Charles Recoursé

 

Prix : 14,50 €

ISBN : 978-2-02-124356-7

 

 

Challenge-Rentrée-littéraire-janvier-2016

26 commentaires sur “La douleur porte un costume de plumes – Max Porter

  1. J’ai failli l’acheter en VO juste avant qu’il soit publié en français (simplement attiré par le titre, encore plus intriguant – car moins emphatique – en anglais je trouve : Grief is the thing with feathers). Les bons échos qu’il reçoit depuis sa sortie me font penser que je me laisserai tenter la prochaine fois…

  2. Je l’a lu également, et je retrouve dans tes mots toute l »émotion de ma lecture. J’ai eu du mal. Non pas à cause de l’écriture, que j’ai adoré, mais j’ai pas mal pleuré ^^ J’avoue c’est un gros coup de coeur !

  3. Je vois que tu lis le dernier Pierre Lemaitre… Ce fut une grosse claque pour moi j’en ai même du mal à en écrire ma chronique haha ! Je l’ai adoré :) Et toi?

  4. Un titre et une couverture qui attirent la curiosité et qui donnent envie de découvrir cette histoire, et une chronique qui fait le reste du travail !!

  5. Pingback: Le blog de Krol
  6. Le titre aussi m’a attirée, le début moins … et je n’ai guère réussi ensuite à raccrocher les wagons. Un roman qui se regarde trop, selon moi … je ne sais pas, trop original, comme s’il avait fallu frapper un grand coup. Bref, non … pas aimé.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>