A la table des hommes – Sylvie Germain

Mise en page 1il est absolument impossible que j’arrive à restituer ici toutes les émotions que j’ai pu ressentir à la lecture du dernier roman de Sylvie Germain…

 

J’ai été soufflée par la puissance, la grâce et la sensualité presque charnelle de sa plume, transportée par son sens de la formule et le poids qu’elle arrive à donner à chaque mot, impressionnée par la richesse de la symbolique qui s’en dégage. J’ai été hypnotisée par tant d’intelligence, par cette petite musique qui nous enchante autant qu’elle nous enivre, par cette lumière changeante qui irradie chaque petit moment de vie qui nous est donné à voir. 

 

Ils sont peu nombreux les auteurs dont je dévore les nouveaux livres sans même chercher à savoir de quoi ils parlent. Plonger sans se poser de question. S’immerger dans un univers qu’on sait perturbant et capable de nous sortir de notre zone de confort. Naviguer en eaux troubles. Accepter cette étrange étrangeté, cette violence sourde et lancinante, ce procès fait à l’homme dans tout ce qu’il a de barbare et d’inhumain…

 

« Abel se sait humain et se veut tel,

mais il sent battre en lui un sang commun à tout vivant. »

 

A la table des hommes est le récit douloureux et lumineux d’une mise au monde. L’histoire improbable d’une naissance au cœur même d’un environnement hostile où l’homme est devenu fou. Celle d’un être qui oscille dans un entre-deux, un être pur et innocent qui prend de plein fouet la violence et la haine de ses « semblables »… On l’appellera Babel. Babel et le lien ténu qui le relie à la nature qui l’a vu naître. Babel et sa soif de comprendre ce monde dans lequel il a été jeté en pâture. Babel et son envie de mettre en mots le tsunami d’émotions qui l’assaillent… Pour dire le feu, le sang, la haine. Pour dire la compassion, la connivence, les fils qui parfois se tissent entre des êtres que tout semble opposer… Nommer pour grandir… pour vivre.

 

Difficile de résumer une telle fable. L’homme n’y a pas toujours le beau rôle, il courbe l’échine, porte un fardeau souvent trop lourd pour lui, s’empêtre dans ses contradictions, aveuglé par son orgueil et son désir de pouvoir. Il est laid, futile, destructeur… Mais il peut être aussi bienveillant, honnête, fraternel et aimant… 

Il y a dans le dernier roman de Sylvie Germain des fulgurances d’écriture qui m’ont laissée sans voix. Des plaies ouvertes et des blessures qui peinent à cicatriser. Des espoirs de renaissance par la culture et le Verbe. De purs moments de grâce qui imposent le silence… Sublime…!

 

Un coup de cœur, un vrai, pour cette lecture troublante et belle que j’ai le plaisir de partager avec Stephie

 

 

Les avis de Canel, Jostein, Sylire

 

 

Premières phrases : « La paille fraichement répandue dans l’enclos forme un îlot doré qui luit au soleil du matin, elle exhale une odeur douceâtre, celle du corps étendu sur ce pan de jaune d’or est plus lourde, pénétrante. Corps de la mère, tout de roseur soyeuse et d’une splendide énormité, voluptueux de tiédeur. »

 

Au hasard des pages : « Drôle de garçon, celui-là, qui se tient en lisière de l’enfance et de l’âge adulte, dans un entre-deux qui n’est pas vraiment l’adolescence, du moins pas telle qu’elle même l’a vécue, et observée ensuite chez les autres. Il y a chez lui un alliage de candeur et de gravité, de douceur et de robustesse qui l’étonne. Il se tient de plain-pied avec la vie, avec le monde, sans leur demander de comptes, sans rien attendre de plus que ce qu’il en reçoit. Il entretient avec les bêtes une complicité tacite, et partage avec une corneille une amitié plus intime qu’avec quiconque. Il donne l’impression d’habiter le temps comme une demeure paisible, ou plutôt de le traverser à la façon d’un animal parti en transhumance et qui parcourt de longs espaces à pas pesés et cadencés, sans se soucier de la durée du trajet ni des difficultés qu’il reste d’avoir à affronter un chemin, mais en jouissant de chaque instant. Une jouissance placide, de basse et continue intensité que des imprévus malencontreux peuvent perturber, certes, parfois mettre rudement à l’épreuve, mais non anéantir. » (p. 181-182)

 

 

Éditions Albin Michel (Janvier 2016)

261 p.

 

Prix : 19,80 €

ISBN : 978-2-226-32273-9

 

 

Challenge-Rentrée-littéraire-janvier-2016

31 commentaires sur “A la table des hommes – Sylvie Germain

  1. Une auteure à part dans le paysage actuel du monde littéraire français , je lis aussi ses livres, son style est , je suis bien d’accord très envoutant.

    • J’avoue que je suis sous le charme…! Quelle plume…! Jusqu’à maintenant, elle ne m’a jamais déçue. Mais je suis loin d’avoir tout lu d’elle ;-)

  2. tant la première partie m’a plus et ensuite, l’histoire m’ a moins intéressée malgré la superbe écriture de Sylvie Germain (pas de billet rédigé pour le moment).

    • J’aurais aimé lire ton avis pourtant, histoire de savoir ce que tu as moins aimé dans cette seconde partie que je trouve pour ma part très cohérente. J’attends ton billet ! ;-)

  3. Il fait partie des titres que je vais lire très bientôt. J’avais beaucoup aimé « Magnus » et « L’Inaperçu ». J’aime vraiment l’écriture de Sylvie Germain qui sait rendre palpable des choses souterraines, c’est charnel effectivement, et il y a aussi comme tu le soulignes de réels instants de grâce. Une belle critique de ta part en tout cas.

  4. Impossible de résister à un tel billet ! Tu sais quoi, je vais l’acheter samedi prochain à Paris. je compte sur toi pour m’y faire penser ;)

  5. Sylvie Germain c’est un style très particulier (dans le bon sens du terme bien évidemment) c’est ce qui m’attire chez elle. Celui ci me tente aussi bien sûr :0)

    • C’est un roman étonnant oui, il faut accepter de se laisser porter… Et avec une telle plume, je ne me pose aucune question, j’aime sans réserves ! ;-)

    • Cette première partie est absolument fascinante…! Les descriptions, ces odeurs que l’on ressent, ces sensations, l’écriture de Sylvie Germain est tellement vivante qu’on s’y croirait !

  6. C’est un peu la chouchoute des blogueuse, Sylvie Germain. J’en ai lu un (ou deux?). J’ai aimé mais sans que cela ne me donne l’envie de recommencer.

  7. Et dire que je n’en encore jamais lu Sylvie Germain, honte sur moi ! Je croule sous les Auteurs A lire ! Oui, il y a la PAL, la LAL, les AAL, les AAS (Auteurs à suivre !…)

  8. Moi aussi j’ai adoré ! Et je l’ai lu dans les mêmes conditions que toi, sans savoir à quoi m’attendre vu que c’était le choix de lecture imposé par ma libraire pour le club de lecture du mois d’avril. Mais je faisais entièrement confiance à Sylvie Germain pour passer un bon moment… et j’avais raison ! Quel style !

  9. Je viens de finir ce roman ! J’ai beaucoup aimé et je viens de publier mon billet avec lien vers le tien ;) Tu en parles de manière tellement enthousiaste et belle !

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