Août – Sophie Lasserre

aout » – Les couples. Les couples et tous les ennuis qui vont avec. Quand tu es mariée et que tu as des enfants, tu ne peux plus partir. Il faut supporter. Rester. Tu sais le pire ? C’est de ne jamais pouvoir partir, de ne jamais pouvoir franchir le seuil de cette porte, de cette maison. C’est ça le couple, une impossibilité à être, tout simplement, à vivre.

 

– Je ne sais pas. C’est terrible ce que tu dis…

 

– Il faut rester. Et vivre avec l’habitude. Ce n’est pas bien l’habitude, c’est ce qui détruit. Ça détruit tout. Et ça amène l’ennui. Le pire c’est l’ennui de l’autre. Mais ça, on ne peut rien y faire. C’est toujours comme ça. L’ennui vient toujours et c’est inévitable, on ne peut rien contre. « 

 

Le hasard. Le coup de cœur d’un libraire pour ce premier roman paru en 2006 a titillé ma curiosité. Une raison suffisante pour lui faire une confiance aveugle alors qu’on parle déjà de la prochaine rentrée littéraire…

 

Ce qui frappe dans le texte de Sophie Lasserre, c’est le style. Brut, tranchant, aiguisé. Dès les premières lignes, l’ambiance particulière du récit nous étreint et nous prend à la gorge. On étouffe, on suffoque… et l’étau se resserre…

Comme tous les matins de cet été caniculaire, Charlotte attend. Sur les marches du perron de la maison en pierre, un café à la main, un regard distrait sur ses deux enfants qui jouent dans la toute relative fraicheur des premières heures du jour. Dans quelques minutes, Jacques rentrera.  De lui, elle n’attend plus rien. De leur couple non plus. Un mensonge qu’ils entretiennent par la force de l’habitude, mais pour sauver quoi…? Et il y a cet enfant qui pousse dans son ventre. Elle n’en veut pas. Elle n’en a jamais voulu. Elle peine déjà tellement à aimer ceux que la vie lui a déjà donné, à quoi bon faire à nouveau semblant…?

Et puis ce couple d’amis vient passer quelques jours. Charles et Jeanne. Jeanne la traitresse, celle qui se vautre dans son propre lit dès qu’elle a le dos tourné. Charlotte sait tout, elle a toujours su. Elle a vu les corps enlacés, emmêlés, suant de plaisir. Et ça la bouffe… 

 

Un premier roman percutant qui prend aux tripes. Lapidaire et sans issue. Fatal. L’ambiance est aussi lourde que la chaleur implacable qui pèse tout au long du roman. Le lecteur est sur le qui-vive… Jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien…

Sophie Lasserre a du talent. Elle dit à merveille les tensions, le poids du silence et les non-dits qui étouffent. Elle décrit sans détour le désir sans fard, les corps fiévreux et la moiteur des draps froissés. La lassitude. L’impossible fuite. La douleur. Jusqu’à la folie… Après vérification, il semblerait que Sophie Lasserre n’ait pas écrit d’autre roman depuis, et c’est bien dommage… Août est un texte qui laisse une empreinte durable, un texte court qu’on ne peut lire que d’une traite…

 

 

L’avis de Laure

 

 

Premières phrases : « Le matin la réveilla alors que la lumière entrait par les persiennes. Un rayon de soleil jetait sur le lit et le drap de satin bleu une tache de lumière. Charlotte se servit une tasse de café qu’elle avala rapidement, regardant par-delà la fenêtre de la cuisine les gamins se poursuivre dans le jardin. »

 

Au hasard des pages : « Charlotte avait cessé d’écrire. C’était impossible, à cause des amants dans la maison de pierre, de ces amants mêmes qui se dérobaient. De ces amants-là qu’elle haïssait doucement, sans jamais rien dire. La nuit, elle restait dans le lit chaud, dans le lit à l’odeur du sexe de Jeanne, dans le lit meurtrier, et elle gardait les yeux ouverts, et elle respirait la chaleur de la nuit qui entrait par la fenêtre, de la nuit qui dévorait le sommeil. Et à cette odeur de la nuit se mêlait celle du sexe de Jeanne. Et chaque soir, dans le noir, Charlotte recommençait à imaginer la danse des amants, la danse inévitable, qui ne cesserait pas, la danse sexuelle, inépuisable, sans fin, comme les nuits. Et les nuits se passaient ainsi, dans le noir, à voir, à voir toujours, des nuits pleines du bruit du dedans, pleines du bruit des amants, des nuits d’insomnie, avec pour seul moment de répit les premières heures du matin, le temps de l’aube. A l’aube tout s’efface. Tout devient plus facile. »  (p. 49)

 

 

Éditions Gallimard (Mars 2006)

Collection L’Arpenteur

87 p.

 

Prix : 9,15 €

ISBN : 2-07-077663-8

18 commentaires sur “Août – Sophie Lasserre

  1. ça a l’air archi glauque, et archi désespéré comme roman (il lui reste quoi à cette femme du coup: des enfants qu’elle peine à aimer, un mari dont elle se fiche et une copine qui se tape son mari? Franchement, il lui reste quoi?) ..Mais tu en parles drôlement bien. Je ne le note pas car les histoires de couple ne sont pas trop ce que je préfère, mais je garde le nom de l’auteur dans un coin de ma tête pour si jamais elle s’y remettait avec un autre roman…

  2. Le glauque et moi on s’entend bien généralement, et comme je sens comme tu as été secouée par ce petit texte, je ne me vois pas faire l’impasse 😉

  3. Je l’avais lu lors de sa sortie et comme toi ça avait été un vrai coup de coeur, d’ailleurs tu me donnes une folle envie de le relire… Pas une lecture très joyeuse non, mais j’avais comme toi adorée le style et cette atmosphère tellement bien rendu, une grande réussite pour moi… Je me note sa relecture pour cet été !

  4. Je veux bien croire qu’il y ait de la tension car dès les trois premiers paragraphes écrits en gras, j’ai déjà ressenti la tension sans même avoir feuilleté le roman !

    • Oui, on sent la tension, l’enfermement de cette femme, sa dépression… Presque une agonie. Pas très gai, certes, mais c’est admirablement écrit !

  5. J’aime énormément le tout premier paragraphe qui introduit ton billet. C’est brut et mélancolique en même temps. Je suis toujours disposée à plonger dans la mélancolie des autres 🙂

    • J’aime beaucoup les romans mélancoliques, je trouve que ça dit beaucoup sur nos failles et notre capacité (ou non) à remonter la pente. Ici la chute est inéluctable, oui, mais on y assiste fascinés…!

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