Ça ne s’explique pas cette connivence qu’on ressent parfois avec un auteur dès les premières lignes, surtout quand on a entre les mains un premier roman. Une immense sensation de calme. C’est aussi ce que j’ai ressenti en le refermant. Une sorte de tranquillité, d’apaisement, de bien-être. Laurine Roux a l’oeil aiguisé du photographe. Elle capte l’infiniment petit, les frémissements de l’onde, les discrets changements d’attitude.

Je crois que c’est de ce genre de lecture dont on a besoin en ce moment. On a besoin qu’on nous raconte des histoires. De belles histoires qui s’immiscent en nous et résonnent longtemps…

A présent il faut que je raconte comment Igor est entré dans ma vie.

Elle ne l’explique pas encore mais un seul regard d’Igor a suffi à faire chavirer son équilibre. En lui cette force, cette animalité, cette minéralité qui le lie viscéralement à la terre avec laquelle il fait corps. Alors elle suit Igor. Met ses pas dans ses traces, décide d’essayer de lire la vie au travers de ses yeux. Elle laisse tout derrière elle. Sa grand-mère Baba qu’elle vient d’enterrer, le village, quelques souvenirs. Sa sauvagerie à lui fait écho. Elle ricoche sur sa jeunesse, ses tourments et ses désirs qu’elle n’essaye même plus de dompter. Il n’y a pas beaucoup de mots, ils ne servent à rien. Mais il y a un fil entre eux et ça construit un monde.

Igor et ses mystères. Cette lumière qu’il a en lui et qu’elle seule semble voir. Il faudra du temps pour tenter de dessiner ses contours. Mais il est le monde d’aujourd’hui. Son monde. Le monde d’avant n’est plus. Les anciens se souviennent de ce qu’il fut avant le Grand-Oubli. Depuis, on évite d’en parler. Les légendes d’hier s’invitent pourtant dans chaque rencontre, chaque éclat de cette nature sauvage et hostile qui accueille leur histoire d’amour…

Il parlait peu. Un avertissement de temps à autre, lorsqu’un tronc ou un piège barrait la route. D’une voix presque effacée. J’étais à une coudée de son dos mais il me paraissait loin, perdu dans une tristesse plus vaste que l’hiver. Je n’ai jamais vraiment su d’où lui venait cette mélancolie. Olga disait qu’il n’est pas bon pour un homme de rester seul. Mais il y avait une plainte plus lointaine dans son cœur. Un chant inconsolable. Je le suivais sans trop me poser de questions. On vit aussi bien sans réponses.

On parlera de conte, de fable, de pont entre le réel et l’imaginaire. On trouvera bien des adjectifs pour tenter de qualifier ce texte qui finalement ne rentre dans aucune case et c’est tellement mieux comme ça. Parce que quelques pages suffisent pour qu’on sente la morsure de l’hiver, la beauté rude de la nature et ce désir profond de s’y couler malgré tout. Parce qu’il n’y a peut-être pas plus belle façon de parler d’amour, de transmission et d’exil. Parce que tout s’imbrique ici. Le monde des vivants et celui des morts. Les légendes fondatrices et le quotidien qui s’en nourrit.

J’ai follement aimé ce premier roman. Sa musique et son atmosphère. Son aura de mystère et sa langue si belle. Son audace et sa faculté à nous faire oublier le temps d’une lecture la fureur du dehors. J’ai pensé à Jeanne Benameur, à Laurent Gaudé. Laurine Roux est une grande et elle ne le sait pas encore ♥

Les avis de Aifelle, Brize, Folavril, Joëlle, Mes échappées livresques, Nicole, Sandrion, Virginie, Zazy

Éditions Gallimard (Juin 2020)

Collection Folio

144 p.

 

Prix : 6,90 €

ISBN : 978-2-07-285820-8 


8 commentaires

Aifelle · 21 novembre 2020 à 10h53

J’ai beaucoup aimé cette lecture et j’ai « le sanctuaire » dans ma PAL prioritaire ! J’ai eu la chance de rencontrer l’auteure juste avant le reconfinement et j’ai pu discuter tranquillement avec elle. C’est une jeune femme charmante et qui sait créer des mondes imaginaires, ce qui manque beaucoup à la littérature française actuelle.

krol · 21 novembre 2020 à 15h40

J’ai très envie de le lire suite à de nombreux billets élogieux. Un jour, peut-être…

Jérôme · 21 novembre 2020 à 17h59

Jeanne Benameur et Laurent Gaudé, voilà de sacrées références !

Hélène · 23 novembre 2020 à 09h23

Il me fait de l’oeil, mais je ne parviens pas à me décider, tu fais pencher la balance ….

Unlivrepour · 23 novembre 2020 à 11h17

Un très beau roman ainsi qu’une critique subtile, qui retranscrit bien l’atmosphère du livre. J’aime cette fragilité du monde que Laurine Roux décrit, cette beauté sauvage et intense de la nature aussi qui nous renvoie à ce que l’on a de plus vivant! Merci Noukette 🙂

Alex-Mot-à-Mots · 23 novembre 2020 à 14h02

Je l’avais noté lors de sa sortie ne grand format, et un peu oublié. Merci pour le rappel.

Mes échappées livresques · 23 novembre 2020 à 14h38

Je partage complètement ton enthousiasme, une merveille ce roman! Il faut que je me penche sur son dernier maintenant 🙂

eimelle · 23 novembre 2020 à 17h34

Jeanne Benameur et Laurent Gaudé font noter d’emblée en effet!

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