Ces rêves qu’on piétine – Sébastien Spitzer

« Un pas. Une pierre. Un chemin de poussière. Un printemps qui bourgeonne. Au fond bruit un torrent.

Des bruits. Mille pas. Tous aussi mal cadencés. […]

Il sait qu’ils sont des milliers comme lui, à arpenter les routes des territoires de l’Est. Des cohortes de guenilles maculées de mois de crasse, tiraillées par le manque. La faim, la soif, les proches, l’avenir. Des cadavres en mouvement. Survivants comme lui. Il en reste. Ils sont là. Ils marchent en colonnes ordonnées. Aimé baisse la tête. »

 

C’est la fin de la 2ème Guerre Mondiale. Une fin qui n’en finit plus. Un temps de fin du monde. L’enfer encore.

 

Sur les chemins, des hommes et des femmes. Parmi eux, Aimé. Judah. Et puis, Fela et Ada.  Une mère et une fille. Liées. Infiniment. Malgré tout. « Avancer. Continuer. Oublier ces éreintements, ces courbatures et tous ces mauvais coups à l’épaule, à la main, au dos, aux pieds. Oser dire que la douleur passera, qu’elle finira par disparaitre. »

 

C’est le moment des derniers combats. Des dernières luttes. Des derniers jours de guerre. Des « dernières heures du funeste régime ». Berlin est assiégée. « Des ruines d’illusions. Un théâtre qui s’effondre. » Magda Goebbels, elle, se terre. Dans un bunker. Avec « les derniers figurants de ce qui reste du IIIe Reich ». « Des zombis du bunker [qui] vivent en marge du monde. » Avec six de ses enfants, Magda, peu à peu, s’effondre, « avec le souffle court de ceux qui sont hantés, effarés de l’intérieur, paniqués de partout. » Se résout à la fin et doit se défaire de tout, « tout ce qui avait fait d’elle une grande dame, respectée, exaltée, prise pour modèle par des millions de femmes. Magda n’aura plus de printemps, ni de villa, ni de jardin, ni de jasmin. »

 

En filigrane de ces destins, entre vainqueurs et vaincus, entre victimes et bourreaux, un rouleau de cuir caché et transmis. Une sacoche faite de mots figés. Qui disent. Racontent. Témoignent de ces vies effacées. Volontairement. « La mémoire des camps. » Parmi ces mots, parmi ces lettres, il y a celles de Richard Friedländer. Le père de Magda. « Ma fille, J’aimerais tant que mes mots aient un peu de sens à tes yeux. Non qu’ils aient du poids. Je n’y prétends pas. Je souhaiterais qu’ils retiennent un instant ton attention… »

 

J’ai aimé ce livre. Sa langue d’écriture. Tendue, sèche et juste. L’histoire racontée évidemment. Et ces voix multiples. Fortes. Dures. Fela, Ava, Lee… J’ai aimé cet écho entre ce père Richard Friedländer et sa fille Magda Goebbels. « L’architecture » de ce premier roman est incroyablement maitrisée. Très intelligente. Le travail documentaire est épatant.

La fiction pour raconter. Pour sauver les oubliés, les effacés, les anonymes, les disparus. Pour sauver les morts. « Un jour, on se souviendra de lui comme de tous ceux qu’on a voulu faire disparaitre, en vain. » Pour sauver l’histoire. Et pour ne pas oublier.

J’ai aimé ce roman. Beaucoup. Et pourtant je suis restée un peu en dehors. A la lisière. Peut-être pour me protéger. De l’horreur, des souffrances, des lâchetés, de l’humain. De cette Histoire. Vraie.

C’est un livre à découvrir. A lire. Un livre peut-être nécessaire. Pour ne pas oublier. Pour ne jamais recommencer. Et pour aimer la vie. Pleinement.

 

(J’ai eu un mal fou à écrire ce billet, tant j’avais noté de passages, de bouts de phrases, de mots. Tant je crois, je suis encore bouleversée, secouée plus justement par ce 1er roman lu il y a déjà plusieurs nuits. Finalement je ne suis peut-être pas tant restée en dehors que je veux bien l’écrire…)

 

 

EXTRAITS

 

« Reste la nuit. Lourde. Vide à tous ceux qui ont peur, à ceux qui désespèrent, se trompent. Cette nuit est aussi pleine que les autres. Féconde. Mystérieuse. Imprévisible. Elle s’est insinuée de l’autre côté des murs. L’heure des souffles de vie. L’heure des silences.

Dans cette vaste grange se jouent des scènes d’une farce affreuse. Ses murs portent des ombres aux gestes répétitifs : bras écartés, chute, bras écartés… et les mitrailleuses lourdes crachent d’autres salves, au pif.

L’heure de Judah a sonné. »

 

 « La femme pose le fusil sur la table et baisse la nuque. Fela fait le tour d’elle, la renifle, découvre les traces de coups à la base de son cou. Des bleus. Dans son cou, des griffures. La guerre est animale. C’est le moment des instincts, de la brutalité faite loi. La prise devient l’usage. La conquête passe très naturellement des territoires aux chairs. Les deux femmes ont subi l’homme et sa guerre, l’épanouissement de son souffle, la conquête de son râle, étouffé, enroué, presque rauque, puis insane. »

 

« Magda observe sa taille, ses hanches bien dessinées, le creux de son bassin. C’était cela, la féminité. Ce creux appelé à grossir. Cette déformation de soi. Que reste-t-il d’une femme quand elle devient une mère ? Magda en veut encore à ces corps d’hommes qui ne changent pas, ou peu. Pourquoi fallait-il que les femmes perdent de leur grâce pour trouver leur place parmi les hommes et les autres femmes ? »

 

 

 

Merci aux fées pour cette découverte (pour lire tous les billets c’est par ici ). Merci aussi à Joëlle pour son billet partagé et lu aux étudiants, un pluvieux vendredi après-midi (Pour lire son avis, c’est par là)

 

Les jolis mots aussi de Leiloona et de Jérôme !

 

 

En vous souhaitant, les copains, de très belles fêtes de fin d’années 

 

 

Ces rêves qu’on piétine, Sébastien Spitzer, Les Éditions de L’Observatoire, 2017

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