délivrancesToni Morrison occupe une place à part dans mon petit panthéon d’auteurs… C’est une voix qui m’a longtemps accompagnée, une voix forte, tantôt rageuse, tantôt caresse. Une voix qui dit les souffrances, la honte et les destins brisés comme personne. Un nouveau roman de cette grande dame est toujours pour moi un évènement, et curieusement, je n’ai jamais réussi à en parler ici. Trop grand pour moi peut-être…

 

Mais ce roman là, le dernier, est différent. Suffisamment pour ravir les fans de la première heure et intriguer ceux qui ne se seraient pas encore intéressés à sa plume… Fidèle à ses thèmes de prédilection (le racisme, les discriminations, l’enfance…), elle ancre cette fois ci son récit dans l’Amérique contemporaine. 

 

Ici, la voix de Toni Morrison, inégalable, a choisi de dire l’intime en traçant les contours flous de personnages dont elle s’empare avec un talent rare.  Des personnages dont on a du mal à se détacher, fragiles, toujours en partance, rarement en paix avec eux-mêmes. Des personnages qui, comme ceux de Jeanne Benameur, errent souvent dans un entre-deux douloureux. Elle vient peut-être de là cette connivence…

 

Délivrances est un livre qui se mérite, un livre au charme étrange, parfois déroutant, souvent magnétique, qui distille ses innombrables richesses par petites touches. L’écriture est ample, sensuelle, pleine d’aspérités et d’une incroyable modernité. On s’y perd, parfois, mais toujours avec bonheur. Paru aux États-Unis sous le titre très parlant de « God help the child » (Que Dieu aide l’enfant), il explore comme souvent chez l’américaine la question de la couleur de peau et les traumatismes de l’enfance…

Lula Ann Bridewell est née trop noire dans une famille de « mulâtres au teint blond ». Abandonnée par son père qui pense qu’elle n’est pas de lui, rejetée par sa propre mère qui la regarde avec dégoût, elle passera toute son enfance à espérer que celle-ci lui tienne un jour la main, prête à tout les mensonges pour s’attirer sa confiance et son amour… Quinze ans plus tard, Lula Ann est devenue Bride, une jeune femme à la beauté hypnotique qui mène une brillante carrière dans une entreprise de cosmétiques. Une belle revanche, du moins le croit-elle… Le départ inexpliqué de son petit ami Booker et la sortie de prison de Sofia, une ancienne institutrice blanche condamnée à tort pour agression sexuelle sur enfants, ébranlera plus que ses certitudes…

 

Roman choral, Délivrances fait entendre la voix de plusieurs personnages qui deviennent tour à tour les narrateurs de l’histoire. Parmi elles, celles de Bride et de Booker sont peut-être celles qui résonnent le plus… Esclaves de leur passé, à tout jamais incapable de trouver leur place, aucun d’eux n’a réussi à se défaire des profondes cicatrices laissées par l’enfance… Il leur faudra dire enfin la vérité pour exorciser leurs démons et se libérer d’eux-mêmes…

 

A l’image de son héroïne, Délivrances est un roman totalement envoutant. Si certains lecteurs s’étonneront peut-être de quelques légères incursions dans le fantastique, celles ci lui confèrent incontestablement une aura toute particulière, donnant corps aux changements qui s’opèrent en Bride. Son portrait n’en est que plus vibrant…

Absolument incontournable…

 

 

Une lecture que je partage avec Jérôme, lui aussi sous le charme de cette grande voix de l’Amérique d’aujourd’hui…

 

 

Premières phrases : « Ce n’est pas de ma faute. Donc vous ne pouvez pas vous en prendre à moi. La cause, ce n’est pas moi et je n’ai aucune idée de la façon dont c’est arrivé. Il n’a pas fallu plus d’une heure après qu’ils l’avaient tirée d’entre mes jambes pour se rendre compte que quelque chose n’allait pas. Vraiment pas. Elle m’a fait peur, tellement elle était noire. Noire comme la nuit, noire comme le Soudan. Moi, je suis claire de peau, avec de beaux cheveux, ce qu’on appelle une mulâtre au teint blond, et le père de Lula Ann aussi. Y a personne dans ma famille qui se rapproche de cette couleur. Ce que je peux imaginer de plus ressemblant, c’est le goudron. »

 

Au hasard des pages : « Ils vont tout faire capoter, se dit-elle. Chacun va s’accrocher à une petite histoire triste de blessure et de chagrin : un problème et une douleur anciens que l’existence a lâchés sur leurs êtres purs et innocents. Et chacun va réécrire cette histoire à l’infini, tout en connaissant son intrigue, en devinant son thème, en inventant sa signification et en rejetant son origine. Quel gâchis. Elle savait d’expérience ô combien difficile, ô combien égoïste et destructible était le fait d’aimer. Refuser les rapports sexuels ou compter dessus, ignorer les enfants ou les dévorer, réorienter les sentiments véritables ou les laisser dehors. La jeunesse était l’excuse à cet amour naïf comme les messages glissés au cœur des biscuits chinois ; jusqu’à ce qu’elle ne soit plus, jusqu’à ce qu’il devienne pure sottise d’adultes. » (p. 176)

 

 

Éditions Christian Bourgois (20 août 2015)

180 p.

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Laferrière

 

Prix : 18,00 €

ISBN : 978-2-267-02878-2

 

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Challenge 1% Rentrée littéraire chez Hérisson

5/6


62 commentaires

krol · 24 août 2015 à 00h33

Il me tente bien celui-là aussi !

luocine · 24 août 2015 à 04h59

Une grande voix de la littérature, un style si particulier dont tu parles très bien, j’ai toujours du mal avec les passages fantastiques sans que cela m’empêche d’apprécier ses romans.

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h12

    Là c’est vraiment anecdotique, ça ne devrait pas gêner ta lecture… 😉

Aifelle · 24 août 2015 à 06h22

Le croiras-tu, je n’ai jamais lu cette auteure. Ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque ; celui-ci sera peut-être le bon.

Stephie · 24 août 2015 à 07h28

Ah voilà ! J’étais restée indifférente à Beloved. Je devrais peut-être tenter ma chance avec ce titre alors

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h13

    Il est très différent, oui… Et je peux toujours te le prêter ! 😉

Sandrine · 24 août 2015 à 07h35

A chaque fois qu’elle sort un nouveau roman en France, je me reproche de ne pas assez lire Tony Morrison…

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h13

    Celui là te permettra peut-être de renouer avec elle… 😉

Laure · 24 août 2015 à 07h58

S’il est incontournable, je ne vais surtout pas le contourner, même s’il est différent. Je connais assez peu son oeuvre, et je ne suis pas certaine de faire la différence 🙂

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h16

    J’espère que tu apprécieras sa voix toute particulière…

Hélène · 24 août 2015 à 08h31

Je t’avouerais que ses thèmes m’effraient, j’ai l’impression que je vais plonger dans la violence de l’enfance en la lisant avec des viols, des enfants battus, martyrisés; et du coup je recule. A tort sans doute, j’avais toutefois adoré « Home ». Peut-être celui ci est-il plus fait pour moi ?

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h19

    Tu vois, tu as bien fait de tenter l’expérience… Essentielle cette lecture…!

faelys · 24 août 2015 à 08h45

Chère Noukette, est-ce que tu tagues? Si tu es tentée par un « rainbow bookshelf », je t’y invite avec plaisir: http://www.petitesmadeleines.fr/archive/2015/08/19/un-arc-en-ciel-dans-ma-bibliotheque-rainbow-bookshelves-5672382.html
et dans tous les cas, je te souhaite de très jolies lectures, de la rentrée littéraire ou des plus anciennes étagères de ta bibliothèque ! 😉

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h20

    Oups… Loupé… Tu ne m’en veux pas j’espère…? 😉

Marion · 24 août 2015 à 09h09

Je fais partie de ceux qui n’ont jamais lu un livre de cet auteur et je dois l’avouer, je suis super tentée !
Belle journée Noukette !

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h21

    J’espère que tu découvriras sa plume, une merveille…

franfran · 24 août 2015 à 10h34

J’aime j’aime j’aime 😉

Moka · 24 août 2015 à 10h54

Il faut impérativement que je découvre cette artiste des mots.

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h22

    Oui, il le faut… Je suis sûre qu’il y aura résonance… ♥

Cristina · 24 août 2015 à 10h54

Honte à moi ! J’en fais partie, je ne connais pas la plume de Toni, pourtant Dieu sait si j’en entends parler !

Après ce que je viens de lire, je n’ai qu’une envie : Plonger dedans.
🙂

Bonne semaine Noukette 🙂

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h23

    Il n’est jamais trop tard pour découvrir un auteur… 😉

Léa Touch Book · 24 août 2015 à 11h12

Alalala j’aimerais beaucoup le lire celui-ci aussi…
La rentrée littéraire pour les étudiants c’est pas facile x)

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h24

    File à ta médiathèque, et s’ils ne l’ont pas, menace les ! 😉

Au fil des plumes · 24 août 2015 à 11h52

J’ai lu très peu de roman de Toni Morrison. Celui ci me tente bien.

keisha · 24 août 2015 à 11h59

Hum, le fantastique même à faible dose, j’accroche mal. Rien ne presse, quoi.

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h25

    J’espère que tu dépasseras tes à priori, il est beau ce roman…

Jerome · 24 août 2015 à 12h28

Je n’avais pas fait le parallèle avec Benameur et pourtant il coule de source. J’aime quand nos lectures communes se complètent et surtout quand ta lecture éclaire des aspects à coté desquels j’étais passés (ou comment te dire que c’est toujours un immense plaisir de partager un texte avec toi et qu’il va falloir que l’on remette ça bientôt. Demain par exemple 😉 ).

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h28

    Plaisir partagé et sans cesse renouvelé cher binôme… ♥

Philisine Cave · 24 août 2015 à 13h55

C’est le roman que j’attends de la rentrée : le seul ! bisous

cathulu1 · 24 août 2015 à 16h24

j’espère qu’il sera dans la sélection de ma médiathèque ! , Jérôme et toi m’avez convaincue !:)

Leiloona · 25 août 2015 à 10h23

Oh je suis passée à côté de cette sortie, bon je le note, joli billet !

Nadine · 25 août 2015 à 16h20

Je suis admirative de l’oeuvre de Toni Morrison et j’ai énormément de respect pour cette femme.
J’ai adoré Beloved et Home.
Quelle grande dame!

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h35

    Très admirative aussi, quel magnifique parcours…! Et quelle femme formidable…!

Ariane · 26 août 2015 à 12h25

Je l’ai noté et j’espère qu’il me plaira plus que Beloved. J’avais été déroutée par l’écriture si particulière de l’auteur et je ne m’étais pas attachée aux personnages et n’étais pas parvenue à entrer totalement dans l’histoire.

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h38

    Il faut peut-être retenter l’expérience, mais je conçois que le style de Morrison puisse dérouter…

gambadou · 26 août 2015 à 18h15

Suis en train de le lire, du coup j’ai lu ton post en diagonale !

seth · 31 août 2015 à 09h58

J’admire cet auteur. Pourtant, de ces trois livres que j’ai lu il n’y a qu’un que j’ai aimé, le seul des trois qui n’est pas un roman. Mais bon celui que tu presente etant different des autres ,possible qu’enfin Je serai emporté par sa voie 🙂

zazy · 1 septembre 2015 à 15h00

Très tentée, je note

seth · 7 septembre 2015 à 08h46

Bon bah je l’ai lu en 4jours, pour ainsi dire d’une traite. Le côté fantastique m’a échappé… Peut etre que c ce que j’ai assimilé à des troubles psychologiques momentané de bride suite à un traumatisme.
Dans ton synopsi le « à tord » de instit blanche condamné …  » me semble de trop. Car révélé vers la fin
Un peu dommage/étrange que tout les trauma de l’enfance sont tous attaché de près ou de loin à des agressions/abus sexuelle. Mem la pote de bride en à été victime.
Pour le reste un grand roman ki aborde des thématiques rare

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h43

    Révélé aussi sur la quatrième de couverture… Mais nous sommes d’accord, c’est un grand roman… 😉

yueyin · 12 septembre 2015 à 22h49

j’ai beaucoup aimé Home (mon premier Toni Morrison) et j’ai très envie de celui-ci 🙂

Hélène · 14 octobre 2015 à 08h13

je suis aussi tombée sous le charme !

dasola · 14 octobre 2015 à 16h34

Bonjour Noukette, j’ai terminé ce roman ce week-end et j’avoue avoir été nettement moins emballée que par « home »: l’écriture m’a paru plus banale sauf les 5 première pages du chapitre « Sweetness » que j’ai trouvé éblouissantes. La fin de l’histoire aussi m’a paru manqué de relief. Je m’attendais à autre chose. Mais à lire tout de même.

    Noukette · 29 octobre 2015 à 23h46

    Dommage… Mais c’est vrai que c’est très différent de Home (dont je n’avais pas réussi à parler sur le blog d’ailleurs, comme quoi…)

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