Je reviens de mourir – Antoine Dole

je-reviens-de-mourirQuand j’ai découvert Antoine Dole, j’ai décidé de tout lire de lui. A copier 100 fois avait été un coup de cœur et un coup au cœur… Ce qui ne nous tue pas m’avait un peu moins emballée, moins percutant peut-être, quoique… Et puis il y a eu cette rencontre au Salon du Livre de Montreuil, sûrement le vrai déclic. Une discussion ouverte et passionnante qui m’avait donné une furieuse envie de découvrir son premier roman, un roman auquel tient particulièrement son auteur et je le comprends…

 

Il y a quelques jours, j’ai donc refermé Je reviens de mourir, la rage au ventre, le cœur au bord des lèvres. Avec l’envie lancinante de rembobiner le film. De tout reprendre au début… Ces deux filles, je serai incapable de les oublier et je sais qu’elles me poursuivront longtemps.

 

Marion. Son amour-blessure, son corps meurtri, son cœur en pièces. Un cœur et un corps lacérés qui craignent mais attendent les coups qui tombent sans prévenir. Des coups qui soulagent celui qui les donne, qui laissent Marion pour morte, parfois, et si seulement… Des coups que Marion reçoit par amour, tout comme elle accepte ces hommes que son compagnon lui presse de rencontrer. Malgré la colère, malgré le dégoût et la haine, Marion se jette dans le vide par amour, quitte à s’oublier et à se perdre…

Eve. Sa boulimie des hommes. Ce besoin de se remplir le corps pour oublier qu’elle est désespérément seule. Enchaîner les histoires sans lendemains, sombrer dans le sordide. Consommer, en retirer une brève satisfaction, jeter… Et recommencer, encore et encore. Jusqu’à David…

 

Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman qui avait eu droit à son petit scandale à sa sortie. Ce que j’en retiens surtout c’est l’extraordinaire talent de son auteur. Honnêtement, je crois ne jamais avoir rien lu de tel. Scotchée. Par ces phrases acérées, ces fulgurances d’écriture, ces silences que ces mots ont fait naître en moi à chaque fin de chapitre… Souffler. Reprendre un peu d’air. Replonger dans l’horreur. Perdre pied…

Je reviens de mourir est un livre magistral. Un premier roman dur, parfois insoutenable. Pas un mot de trop. On y sent l’urgence. De la beauté au cœur du sordide. Des phrases au fort pouvoir hypnotique, belles à en tomber par terre. Ça cogne. Ça frappe. Ça lacère profond. Une écriture au scalpel qui laisse les chairs à vif…

Des femmes en morceaux, des destins brisés, l’espoir mort dans l’œuf. Ça fait mal à lire oui. Et puis quand les deux histoires se rejoignent enfin… VLAM… C’est fort, vraiment très fort. J’admire. Le ton, la voix si particulière de l’auteur, l’écriture, la prise de risques. Tout.

 

Alors à qui s’adresse ce roman ? A qui le conseiller ? J’aurais tendance à dire que tout dépend de la maturité du lecteur, de l’accompagnement et du regard qu’un adulte pourra apporter. La collection s’adresse aux grands ados, et de fait, on ne pourra à mon sens proposer ce roman avant le lycée, et avec les précautions d’usage. Après tout, c’est de la littérature, et de la bonne littérature, n’est-ce pas le principal…? N’en déplaise aux censeurs, cet excellent roman doit être lu. Et par le plus grand nombre. Comme Stephie, je rêve d’une nouvelle vie pour ce roman, une réédition poche et pourquoi pas, une sortie dans une collection adulte… Croisons les doigts…

 

J’ai entraîné Jérôme dans cette lecture, bien malgré moi… Le genre de lecture qu’on a envie, besoin, de partager…

 

L’avis de Stephie

 

Le blog de l’auteur

 

 

Premières phrases : « La porte claque. Assurance franche du bonhomme. Je ne vérifie pas la somme exacte dans l’enveloppe. Rien ne pourrait me faire retourner chez lui. Je laisse le ventre se remettre à l’endroit, du côté perméable. Les parois de peau, qui ne font plus barrage, retrouvent enfin les sensations. Je descends les escaliers, jambes gonflées par l’effort. Je sens les gestes de l’autre perdurer sur ma peau, sa langue s’attarder sous mes vêtements. Ses doigts ont déposé comme des sangsues digitales impossibles à décrocher, le contact de lui planté bien trop loin dans la chair.

Ma jupe est trop courte, je tire dessus, je voudrais la descendre jusqu’aux chevilles. Entre les cuisses, chair agacée de s’être fait modeler par des doigts peu agiles. Ca laisse une plainte au fond de la culotte. C’est comme si le corps s’entêtait à ne pas accepter ce que je lui impose, qu’il veuille me le faire payer tout comme moi je me fais payer par eux. C’est le deuxième mec que Nicolas m’oblige à voir cette semaine. »

 

Morceaux choisis : « Pendant des mois, cocon, mon amour grandissait au-delà de tout ce que l’amour peut contenir d’amour. Il me rendait folle de lui. Si les filles qui aiment trop vite font peur, moi je foutais carrément la trouille, tous les « très », tous les « pour la vie ». Nicolas n’avait aucun effort à faire. J’ai jamais pensé que lui ou un autre ç’aurait été pareil, imaginer ne pas avoir rencontré Nicolas me donnait des vertiges, faisait mal.

Il l’a gardé six mois au fond de lui, petit diable dans sa boîte à l’intérieur du ventre. Juste attendre que l’hameçon soit profond dans mon cœur, bien accroché dans mes chairs, pour faire jaillir le monstre. Patient, pour voir si je n’étais pas le genre de fille cinglée qui s’emballe trop vite. Être sûr que je serais prête à tout. Et je l’étais, clair que je l’étais. » (p. 31)

 

« Il lève le bras encore, le poing part tout seul. Il lâche les coups. Son ombre rampe à mes côtés. J’ai mal. J’ai peur. J’appuie la main sur mon front pour l’empêcher de fendre net. J’imagine que je n’ai plus de visage, plus de quoi lui faire honte. Un bras puis l’autre, j’essaie d’atteindre la table basse, prendre un appui. Je rampe sans amour-propre, je ne sais plus ce que c’est. Son pied tape dans les côtes et me renverse. La main plus assez grande pour contenir la douleur, le corps se déforme. Je m’écroule. Les mots se bousculent, mon cerveau de bonne à rien ne fait plus son boulot.

Attendre qu’il arrête. Juste attendre que la colère passe et qu’il me prenne dans ses bras en s’excusant. Attendre qu’il me redonne vie et absorber les coups. Chaque fois, penser ses poings à l’imparfait. Tout à l’heure je serai reconstruite, dans ses bras tout entière et recollée. » (p. 55)

 

 

Éditions Sarbacane (Janvier 2008)

Collection Exprim’

135 p.

 

ISBN : 978-2-848-65203-0

Prix : 8.50 €

 

 

Antoine-Dole

29 commentaires sur “Je reviens de mourir – Antoine Dole

  1. Voilà, un livre qui doit être mis entre des mains d’adultes qui, eux, sauront à quel moment le mettre dans les mains de leurs GRANDS ados.
    Merci de m’avoir suivie, les loulous !

  2. Vos 3 billets, le tien, celui de Jérôme et celui de Stephie, sont vraiment tous très forts car ils arrivent vraiment à faire passer certaines émotions qui doivent être présentes dans le livre puissance 10. A la lecture de vos billets, je me pose vraiment la même question que Stephie : qu’est-ce que ce roman fiche chez Sarbacane…
    J’ai vraiment hâte qu’il arrive dans ma BAL maintenant !!
    Des bisous et bonne fin de semaine,
    Cajou

  3. Ça fait mal à lire, c’est exactement ce que j’ai ressenti, tu le dis si bien. On n’est pas du tout dans l’émotion facile, dans l’abject pour l’abject. C’est tellement plus fin et plus profond. Et puis on a beaucoup échangé toi et moi après cette lecture, c’était important je crois. Un vrai partage comme je les aime ;)

    • C’est typiquement le genre de lecture qui suscite des échanges… Au téléphone avec miss Stephie, par messages avec toi, il nous aura fait beaucoup parler celui là !

  4. Je sens que vous êtes complètement encore sous le coup de cette lecture, (je viens de chez Jérôme) mais je ne la sens pas pour moi… je crains les scènes qui restent gravées dans la mémoire…

  5. Même commentaire que Cajou, à ceci près que les familiers de littérature pour adolescents savent qu’on ne donne pas dans la guimauve et que toutes les thématiques sont abordées d’une manière qui couperait le souffle à bien des adultes.

  6. Bonjour,

    Merci, merci, merci à vous pour ce splendide trio de chroniques autour de « Je reviens de mourir » d’Antoine Dole, exactement le genre d’articles qu’on aurait aimé voir fleurir à la sortie du livre – et en même temps, votre enthousiasme prouve aussi que le roman n’a pas fini de vivre sa vie, et que celle-ci est longue, finalement.

    @ Stephie, je ne suis pas partisan d’une réédition en « adulte » pour tout un tas de raisons dont je vous parlerai à l’occasion (la vie du livre, en littérature générale, est infiniment plus courte qu’en jeunesse, entre autres), mais il est certain que plus le roman trouvera de nouveaux relais tels que les vôtres, plus grandes seront nos chances d’arriver à une réimpression qui remettrait vraiment le livre en lumière… 

    À bientôt et encore merci !

    Tibo

    • Merci de votre réponse et il est vrai qu’en tant que lecteur, il y a forcément des considérations qui nous échappent. Juste une envie que ce texte ne rate aucun lecteur.
      Et pour ce qui est de la littérature générale, je pense tout de même que certaines oeuvres sont « indémodables » et survivent même à leurs auteurs. Et je pense qu’Antoine Dole est un auteur qui a vraiment une trempe incroyable

    • Non, le roman n’a pas fini de vivre sa vie, bien au contraire…! Il continue sa route, encore et encore, et je suis persuadée que tout ça n’en restera pas là…! Du moins je l’espère ! Il le mérite…
      Et c’est moi qui vous remercie, vous avez eu du flair… et du cran de publier un tel roman ! ;-)

  7. Comme certaines, je note mais je diffère. Pas le moment pour moi d’aborder ce texte. Mais merci, les extraits choisis et le début donnent un bon aperçu je pense…

  8. Ce genre de thème me met fortement mal à l’aise, pas à cause de la crudité que tu évoques, mais par l’attitude des filles qui se laissent embarquer là-dedans. J’ai du mal à supporter. Puisque tu as discuté avec l’auteur, sais-tu quel était son intention en écrivant sur le sujet ? En tout cas, je retiens le nom de l’auteur et peut-être commencer par un autre titre.

    • Son intention, non, pas vraiment… Mais je sais que c’est un sujet qui lui tient énormément à cœur. Qu’il a mis ses tripes dans l’écriture de ce premier roman. Et ça se sent, vraiment…!

  9. Eh bien, tu as réussi à éveiller ma curiosité pour ce livre aussi. Je suis influençable: j’ai déjà pris « Mortelle Adèle » 5 dans un tout autre registre et sous pseudonyme! :)

  10. Terrible ! On est loin de la facilité, mais la lecture c’est aussi ça, apprendre, comprendre, envisager des situations qu’on ne connait pas. Faire grandir.
    Je ne connais pas du tout l’auteur, mais comme tu le suggères, il n’est pas à cantonner aux romans pour ado.

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