Kinderzimmer – Valentine Goby

kinderzimmerVoilà un billet qui ne va pas être facile à écrire… Parce que c’est un titre dont on entend beaucoup parler en ce moment, et mon dieu qu’il le mérite… Parce que le sujet, ô combien difficile, me touche particulièrement… Parce qu’on ne parlera jamais assez des camps, quoi qu’on en dise… Et parce qu’il y est question d’une femme, et quelle femme… qui devient mère.

 

Kinderzimmer, ou l’impensable nursery au cœur de l’horreur. Kinderzimmer ou l’histoire d’une femme qui lutte pour sa survie et pour celle de cet enfant qu’elle n’attendait pas. Comment donner la vie alors même que tout autour de vous sent la mort…? Comment aimer un être qui ne verra sûrement pas le printemps à venir…?

 

Quand Mila, prisonnière politique, pénètre pour la première fois dans le camp de Ravensbrück, elle ignore tout de son état, de cette vie qui s’épanouit en elle alors qu’elle ne sait même pas si elle verra le prochain lever de soleil. Mila, anonyme parmi les quarante mille femmes que comptent le camp, cette « régression vers le rien, le néant (où) tout est à réapprendre, tout est à oublier. » Tous les jours, des arrivées, tous les jours, des femmes qu’on ne reverra plus et à qui on n’aura pas le temps de dire Adieu. Alors quand Mila découvre sa grossesse, elle fait tout pour que personne ne s’en aperçoive. Il n’y a aucun bébé dans le camp, où donc irait le sien…? « L’enfant invisible est-il une mort précoce. La mort portée au dedans. » Petit à petit, le corps de Mila change, imperceptiblement, bien malgré elle… Et cette naissance, elle ne pourra l’empêcher. Cet enfant d’ailleurs, n’est-il pas la seule chose qui la maintient en vie ? « (…) quelque chose de la vie normale, banale, du dehors. Qui abolit la frontière (…) Mais cet enfant, pourra-t-elle l’aimer…?

La découverte de l’existence de la Kinderzimmer au sein du camp est un choc. Dans cette pièce, une trentaine de nourrissons qui ne vivront pas au delà de deux ou trois mois. De toutes petites flammes, vacillantes… De faibles lueurs d’espoir… Pour son fils, Mila va vivre, il le faut…

 

« […] il faut des historiens, pour rendre compte des événements ;

des témoins imparfaits, qui déclinent l’expérience singulière ;

des romanciers, pour inventer ce qui a disparu à jamais : l’instant présent. »

 

Kinderzimmer est une lecture essentielle, qui remue et qui chavire le cœur. Une lecture douloureuse mais tellement nécessaire… Sans en faire trop, avec on ne peut plus de retenue, de pudeur et de respect, Valentine Goby nous livre là un roman absolument magnifique. Le témoignage est glaçant, atroce. Mettre des mots sur l’horreur, sur l’indicible. Voilà le pari difficile qu’a réussi à relever avec talent Valentine Goby. Avec ses mots, tout en émotion contenue, elle rend un vibrant hommage à toutes ces femmes, Mila, Lisette, Teresa et les autres. De magnifiques portraits de femmes, courageuses, solidaires… De magnifiques portraits de mères… Des témoignages on ne peut plus précieux qu’il n’existe aucune documentation précise sur le camp de Ravensbrück.

 

Alors oui. Kinderzimmer est une lecture éprouvante. Mais c’est aussi une lecture lumineuse… Incontournable…

 

Un coup de coeur que je partage avec Jérôme, Sandrine, Hérisson, Saxaoul et Val

 

Les avis de Stephie, Cajou, Livrogne, Clara, Brize, Jostein, Krol, Cathe, Argali, Natiora, Philisine Cave … et sûrement des tas d’autres à venir…!

Ceux plus mitigés de Cess, Malice et Meely

 

 

Premières phrases : « Elle dit mi-avril 1944, nous partons pour l’Allemagne. On y est. Ce qui a précédé, la Résistance, l’arrestation, Fresnes, n’est au fond qu’un prélude. Le silence dans la classe naît du mot Allemagne, qui annonce le récit capital. Longtemps elle a été reconnaissante de ce silence, de cet effacement devant son histoire à elle, quand il fallait exhumer les images et les faits tus vingt ans ; de ce silence et de cette immobilité, car pas un chuchotement, pas un geste dans les rangs de ces garçons et filles de dix-huit ans, comme s’ils savaient que leurs voix, leurs corps si neufs pouvaient empêcher la mémoire. Au début, elle a requis tout l’espace. Depuis, Suzanne Langlois a parlé cinquante fois, cent fois, les phrases se forment sans effort, sans douleur, et presque, sans pensée. »

 

Au hasard des pages : « Les corbeaux se nourrissent de déchets et de cadavres. Ils nous attendent. Il n’y a pas un bébé dans ce camp, pas une mère parce que mettre au monde c’est mettre à mort. Alors se détacher de l’enfant. Tout de suite. L’ignorer désormais comme tout ce qu’on ignore au fond des corps, quand par exemple on n’a pas eu de mère, ou même lorsqu’on en a eu une, toutes ces pièces étranges et molles entassées au-dedans dont on ne connaît pas les formes, l’aspect, faire de l’enfant un viscère supplémentaire, un bout d’intestin, d’estomac, organe digestif non doué de vie propre, tout de suite le deuil de l’enfant condamné comme nous toutes. Qu’on ne dise pas à Mila que rien ne vaut la vie. » (p. 59)

 

« (…) contre toute attente, ce qui arrive est une échappatoire, le ventre un lieu que personne, ni autorité, ni institution, ni parti ne peut conquérir, coloniser, s’accaparer tant que Mila garde son secret. Elle y est seule, libre, sans comptes à rendre, on peut bien prendre sa gamelle, voler sa robe, la battre au sang, l’épuiser au travail, on peut la tuer d’une balle dans la nuque ou l’asphyxier au gaz dans un camp annexe, cet espace lui appartient sans partage jusqu’à l’accouchement, elle les as eus, les Boches ; plus qu’un enfant c’est bien ça qu’elle possède : une zone inviolable, malgré eux. Et comme disait son père, qu’ils crèvent ces salauds. » (p. 95)

 

Éditions Actes Sud (août 2013)

224 p.

 

 

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Nouvelle lecture pour le challenge 2% Rentrée littéraire

chez Hérisson !

 10/12

 

27 commentaires sur “Kinderzimmer – Valentine Goby

  1. Oui il y a quelque chose de lumineux dans cette horreur. Une lecture forte, essentielle et qui secoue tellement fort. Merci pour cette lecture commune, tu sais à quel point elle me tenait à cœur.

  2. Un très joli billet mais un livre que je ne pourrai ouvrir tant l’horreur me fait peur…je ne doute pas de sa grande qualité mais je ne le vivrai vraiment pas bien, encore plus dans mon « état »…mais un grand bravo à Valentine Goby au vue de tous ces magnifiques articles sur ce livre…

  3. Beau billet.
    j’ai aussi aimé cette lecture, premier coup de cœur de la rentrée.
    Pour ceux qui hésitent, ce n’est pas larmoyant. C’est dur, mais cela ne joue pas sur le pathos. C’est plus fin que ça.

    • Je pense qu’on ne lira jamais assez sur ce sujet… On a beaucoup parlé des camps de concentrations… Peu des prisonniers politiques, des femmes… et des bébés de Ravensbrück…

  4. L’existence d’une nursery au coeur d’un camp de concentration est absolument inimaginable. Valentine Goby a bien fait de traiter ce thème, c’est une histoire peu connue.

    • Oui, c’est inimaginable, c’est pourtant un fait avéré… Un endroit ou les bébés ressemblaient à des vieillards… Où on avait une boite de lait en poudre en « échange » d’un cadavre de bébé… Mais les chats de la SS passaient avant… Bref… A lire !

  5. Noté avant même qu’il sorte ! Vos nombreux coups de coeur ont enfoncés le clou. Depuis mon coup de cœur pour son précédent roman, je suis devenue addict de Valentine. Le billet du jour de Jérôme vient même de me faire commander un nouveau titre !

  6. Impossible de trouver un avis négatif sur ce bouquin et pourtant, moi, il m’est tombé des mains.
    J’ai été arrêté par le style de l’auteure. A la page 38, j’ai abandonné! Pas de ponctuation ou mal placée, des phrases tirées en longueur, des mots qui arrivent d’on ne sait où…
    Je suis sûr que l’histoire est intéressante voire bouleversante mais je ne peux continuer…

  7. Un livre qui traîne dans ma PAL depuis presque 2 ans déjà et que je viens seulement de terminé. Un récit tragique, bouleversant mais surtout sans mélo à outrance, un texte très respectueux de l’histoire de ces femmes dont il s’est nourri. Un très bel hommage au courage de ces 150 000 femmes qui sont passées à Ravensbrück. Une auteur également dont j’ai aimé le style et qu’il me tarde de retrouver.

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