Là, avait dit Bahi – Sylvain Prudhomme

Je voulais vous causer d’un auteur découvert à la Fête du Livre de Toulon en novembre dernier. D’un écrivain dont je ne savais rien ou si peu et qui a tout chamboulé. Si ! Et pas seulement moi… Il a aussi tourneboulé les étudiants de l’Université qui m’accompagnaient ce jour-là !

C’est vous dire s’il est fortiche !

Sylvain Prudhomme qu’il se nomme ce jeune homme…

Et depuis cette si chouette rencontre, j’ai avalé ses trois derniers romans et attaqué un nouveau. Donné un cours de littérature (préparé avec des étudiants). Animé un atelier lecture….

C’est vous dire si je l’aime !

J’avais d’abord pensé faire un long résumé de mon cours à la fac. Puis non, trop long, trop embrouillé, trop koa ! Alors je vais plutôt emprunter le blog de ma copine Noukette pour trois billets sur trois merveilles de romans, trois livres à découvrir absolument !

C’est vous dire s’il mérite !

 

Pour commencer, j’ai choisi de vous parler d’une histoire étonnante, d’une histoire personnelle puisque le petit-fils de ce livre c’est Sylvain Prudhomme. « Tout est vrai dans ce roman » nous a-t-il raconté en novembre dernier. C’est aussi celui que Souad (étudiante en 3ème année de Lettres) a présenté en cours ce vendredi…

Il s’agit de Là, avait dit Bahi, publié chez Gallimard en 2012…

 

 

product_9782070136636_195x320« Là, avait dit Bahi en montrant le milieu d’un coteau où ployaient les tiges de blés encore verts, là, et marchant à pas rapides jusqu’au point désigné, à cet endroit exactement, comme si le contact de la terre sous ses pieds avait d’un coup fait resurgir en lui la scène entière, comme si entouré des mêmes collines des mêmes champs que cinquante ans plus tôt il s’était brusquement mis à revoir chaque détail de la matinée d’alors, Malusci qui alors n’était pas si vieux, n’était pas même vieux du tout encore, était en revanche assurément fou déjà ce matin d’août où il avait brusquement déboulé parmi les ouvriers penchés sur les vignes, »

 

C’est par ces mots que commence ce drôle de roman, ce texte remarquable qui n’admet pas les points (juste de l’interrogation ou de l’exclamation). Qui jamais ne conclut, un peu comme si cette histoire ne devait pas se terminer ….

 

Là, c’est un bout de l’Algérie, une ferme au Sud d’Oran tenue, il y a cinquante ans par Malusci…

Là, avait dit Bahi au narrateur, petit-fils de ce Malusci. Venu sur les traces de ce passé méconnu, de ce grand-père « inconnu »… à la rencontre de cet homme « plus radieux encore que je n’aurai pu le rêver. » Bahi.

 

« et je m’étais dit pourquoi pas, pourquoi pas sauter dans un bateau et aller retrouver cet homme tellement joyeux, pourquoi ne pas attraper le premier ferry et pour ce point d’exclamation ces pistolets cachés m’en aller passer quelques temps avec ce vieil homme si manifestement doué d’une faculté d’enthousiasme comme il s’en rencontre peu dans la vie, »

 

Là, commence le voyage du narrateur dans le camion un poil délabré de Bahi qui sillonne l’Algérie à la vitesse d’un escargot…

Là, voilà où nous mène Sylvain Prudhomme avec tendresse, élan et audace avec ce roman lumineux à la langue étonnante, belle, vivante…

 

Et ça dit la nostalgie, les souvenirs intacts, la vie, la haine, l’histoire, celle des petites gens mêlée à la Grande, la terrible, la Guerre d’Indépendance de l’Algérie….. Ça dit la mémoire collective et la mémoire individuelle, l’amour, les rêves, la folie, les espoirs, les générations, le sang, la Méditerranée, la parole des oubliés…. Ça dit cette sorte d’amitié, un peu paradoxale, qui lie deux hommes : Malusci et Bahi, un propriétaire terrien rapatrié en France (à Bandol héhé juste à côté de chez moi !) et un ouvrier algérien, « un petit ouvrier pauvre de rien du tout »… Et ça dit toussa et tant d’autres choses….

 

Laissez-vous porter par ce récit truculent, doux, vrai. Fort. Juste. Incroyablement fascinant… Vous serez, j’en suis certaine, captivés, happés toutafé par le monde raconté par Sylvain Prudhomme, par ses mots, par cette folle espérance qui traverse ce roman. Tout simplement. Lisez-le ;-)

 

 

Extraits

 

« la blouse éliminée de Bahi, les vieux souliers aux coutures déchirées, le pantalon taché de javel perpétuellement crotté, la barbe mal rasée, les sourcils en broussaille, l’air miteux d’homme qui au fond se foutait bien d’avoir l’air pauvre ou riche, d’avoir l’air beau ou moche, se foutait d’ailleurs à peu près tout hormis de son vieux camion déglingué bringuebalant qu’il m’avait présentait la première fois comme si j’avais eu affaire à son plus grand ami, »

 

« m’aimant plus même que sa femme si tu veux le savoir avait dit Bahi après une pause, il ne faut pas le dire mais je peux jurer que c’était vrai, Malusci me préférait à elle, préférait ma compagnie à la sienne, avec moi c’était entre hommes, il pouvait tout dire parler y compris de ce qui l’occupait le démangeait par-dessus tout je veux dire les femmes, pas seulement la sienne mais les nombreuses autres qu’il courait, les femmes Bahi disait-il de sa voix grandiloquente de chanteur d’opéra reconverti par devoir dans la viticulture, les femmes tu verras, s’arrangeant pour me pousser vers l’une et l’autre de celles qui tournaient autour de la ferme, sautant de joie s’il me surprenait à fricoter avec une voisine ou à trousser les jupes d’une gamine un peu jolie des environs, »

 

Là, avait dit Bahi, Sylvain Prudhomme, Gallimard, 2012.

7 commentaires sur “Là, avait dit Bahi – Sylvain Prudhomme

  1. je ne connais pas et évidemment ça donne envie , j’aime tous les livres qui ne simplifient pas l’histoire de l’Algérie, pays fascinant s’il en est

  2. j’ai adoré « Les Grands » livre avec lequel j’ai découvert l’auteur ( Jérôme l’a acheté au Forum Fnac Livres), j’ai moins accroché à son dernier roman « Légende » même si j’aime beaucoup sa plume.

  3. Déjà fascinée par son style quand j’avais lu « Les Grands » (mille mercis encore pour ce voyage madame). D’une écriture nouvelle, qui invente un peu ses codes. Mais là, rien à voir avec ce que j’ai lu à priori. Pas de points… ça doit être totalement intriguant encore. Vais tenter du coup ;)

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