Le cœur cousu – Carole Martinez

51Hk3JVsWYL._SY344_BO1,204,203,200_Quand j’ai su que ma copine, la délicieuse Noukette, n’avait point lu Le Cœur cousu, me suis promis, juré, craché, si je mens, je vais en enfer, que je lui donnerai une envie folle de découvrir ce roman, tant lu et relu, tant aimé, tant offert, ce roman qui a suscité tant d’échanges, de partages, de travail et d’écriture, ce roman, que je connais dans ses moindres recoins… Ce roman, je voudrais tant que tu l’aimes aussi ma Noukette  😉

 

L’histoire (merveilleuse !) du Cœur cousu  :

Tout premier roman de Carole Martinez qui nous conte, en 440 pages, le destin exceptionnel d’une femme, Frasquita, dans un village du Sud de l’Espagne, Santavela. 

Frasquita a 12 ans et comme le veut la tradition, elle est initiée par sa mère, la nuit venue, lors de la semaine sainte, à force de rituels, de mystères et de prières. Cette initiation fait d’elle une femme : « La création entière se rassemblait autour d’elle, en elle, et la jeune fille devenait le ciel, les montagnes et la mer. Elle venait au monde et le monde venait à elle. »

Frasquita hérite d’un don, le don de couturière. Ce talent lui confère une réputation de magicienne ou de sorcière auprès des habitants de Santavela. Le titre du roman fait référence au miracle accompli par Frasquita, qui coud un cœur à la Vierge bleue du village, un cœur de sang et de lumière qui palpite dans les entrailles du pantin de paille et de métal, histoire miraculeuse et merveilleuse qui éblouit tout le village.

A 16 ans, Frasquita est mariée au fils du charron « un bon travailleur tout dévoué à sa mère et qui sortait peu. », José Carasco. Elle a six enfants : Anita, Angela, Pedro el Rojo, Martirio, Clara, et Soledad la narratrice. Frasquita est pariée et perdue par son mari lors d’un combat de coqs. Elle décide alors de fuir son village, traînant derrière elle sa caravane d’enfants. Pris dans le tourbillon de l’histoire, les exilés se retrouvent au cœur d’une terrible bataille entre anarchistes et armée régulière espagnole qui les oblige à traverser la Méditerranée et à se réfugier en Algérie française. En Algérie, Frasquita reprend son aiguille et se met à coudre les êtres ensemble. « Jour et nuit, elle sublimait les chiffons »  Dans une rumeur faite légende, la mère brode des robes de mariées pour toutes les jeunes filles de la région. Elle en meurt d’ailleurs, quand Soledad a quatre ans.

C’est l’histoire des filles de Frasquita, l’une après l’autre, que Soledad nous raconte, déroule, tisse à son tour, jusqu’à elle, jusqu’à son histoire, son choix.

 

Dans ce délicieux roman picaresque, vous l’aurez compris, la thématique centrale est la place des femmes dans la société. Mais ce roman aborde d’autres thèmes, liés à l’histoire, à la Méditerranée et aux femmes évidemment (que je vous donne en vrac !) : la transmission mère-fille et la maternité ;  le cycle de la vie ; les coutumes, la magie, le merveilleux ;  les conditions de vie dans les campagnes espagnoles à la fin du 19e et au début du 20e siècle, la pauvreté des habitants et surtout des femmes (misère, accouchements à domicile, indifférence des hommes, mariages arrangés, grossesses à répétition, poids des traditions et superstitions, croyances …) ; les relations (souvent douloureuses) entre hommes et femmes ;  la nature méditerranéenne ;  la quête d’identité et l’émancipation féminine ; l’exil…. et j’en passe 😉

 

Ce roman est riche, très riche, foisonnant même, planté dans une Espagne andalouse soumise aux caprices du temps, sous le poids du soleil et d’un climat rude et sec. Ce lieu méditerranéen conditionne la vie des personnages comme d’ailleurs le temps et l’époque. Carole Martinez écrit cette « nature ingrate »raconte la stérilité du sol, la rigueur du soleil en été, les fléaux des maladies, l’isolement des villages ramassés sur le sommet des collines, la difficulté de communications, l’énorme masse de paysans misérables et analphabètes, le découragement de tous devant le destin. Le climat et les gens sont liés, infiniment.

 

Le Cœur cousu est peuplé de personnages hauts en couleur, tous plus attachants les uns que les autres : « celles qui aident », un prêtre, une prostituée, un révolutionnaire… Et comme dans tous les contes, Carole Martinez a inséré dans son roman, un personnage effrayant, trouble, l’ogre, voleur et tueur d’enfants…

 

C’est une histoire de femmes, femmes méditerranéennes, mères, épouses, maîtresses, prostituées, sorcières, magiciennes, conteuses …. des femmes fortes, dignes et courageuses. Mais c’est surtout l’histoire d’une femme  :  Frasquita la solaire, que l’on suivra, pas à pas, tout au long du récit de Soledad.

 

 C’est une histoire de mères et de filles, et de ce lien complexe et unique, qui façonne les êtres :

« Mère et fille semblaient inséparables, comme soudées par le miracle de cette naissance tardive. Longtemps, elles avaient avancé côte à côte au même rythme sur les chemins. D’abord, le pas de la mère s’était réglé sur celui de l’enfant, puis les foulées s’étaient allongées démesurément jusqu’à ce que la mère n’en pût plus et que la jeune fille se soumît aux limites du corps fatigué marchant à ses côtés. Petite, Frasquita se savait trop fragile pour résister seule au regard du village, quant à la mère, il lui fallait garder son enfant à ses côtés pour ne jamais douter de son existence. Leurs corps s’agitaient, animés par un même courant, sans qu’il fût possible de surprendre lequel des deux imprimait son mouvement à l’autre. »

 

C’est une histoire d’enfants qui possèdent eux aussi un don, don qui s’apparente parfois à une malédiction : Martirio et le baiser de la mort, Anita et ses talents de conteuse, Angela et sa voix d’ange, Clara l’enfant-soleil, ou encore Pedro el Rojo, le seul fils de Frasquita.

 

C’est l’histoire de Soledad, le dernier enfant, la mal-aimée, celle qui rompra le fil de la tradition…

 

Le roman débute d’ailleurs ainsi :

« Mon nom est Soledad.

Je suis née, dans ce pays où les corps sèchent, avec des bras morts incapables d’enlacer et de grandes mains inutiles.

Ma mère avait avalé tant de sable, avant de trouver un mur derrière lequel accoucher, qu’il m’est passé dans le sang.

Ma peau masque un long sablier impuissant à se tarir.

Nue sous le soleil peut-être verrait-on par transparence l’écoulement sableux qui me traverse.

LA TRAVERSÉE.

Il faudra bien que tout ce sable retourne un jour au désert.« 

 

Et Soledad, moi, je l’ai aimée d’amour !  

 

L’écriture est remarquable. Le style, poétique et presque charnel, immerge le lecteur dans un univers où la magie et la réalité se mêlent. C’est une écriture des sens, intuitive, spontanée, inconsciente, sensible qui alimente les rêves. Carole Martinez décrit les paysages méditerranéens, mêle couleurs et senteurs, lumière, odeurs, sensations, émotions… L’écriture de cette auteure est marquée de bruits, de saveurs et de gestes.

Une écriture du corps et du viscéral…

Un hymne à la poésie, à la culture de l’oralité, aux fables et aux rêves….

 

C’est une histoire, un conte merveilleux, parfait (si vous ne l’avez point déjà lu) pour l’été (ou pour tout autre saison d’ailleurs !), un régal d’aventures, pour tous 😉 qui je l’espère, vous emportera autant qu’elle m’a menée loin !

 

Et pour finir de vous convaincre, une longue citation, mon passage préféré, par lequel, souvent, pour capter l’assistance, je débute :

 

A la nuit, dans la cour :

«Écoutez, mes sœurs ! Écoutez cette rumeur qui emplit la nuit ! Écoutez… le bruit des mères ! Écoutez-le couler en vous et croupir dans vos ventres, écoutez-le stagner dans ces ténèbres ou poussent les mondes !

Depuis le premier soir et le premier matin, depuis la Genèse et le début des livres, le masculin couche avec l’histoire. Mais il est d’autres récits. Des récits souterrains transmis dans le secret des femmes, des contes enfouis dans l’oreille des filles, sucés avec le lait, des paroles bues aux lèvres des mères. Rien n’est plus fascinant que cette magie apprise avec le sang, apprise avec les règles.

Des choses sacrées se murmurent dans l’ombre des cuisines.

Au fond des vieilles casseroles, dans des odeurs d’épices, magie et recette se côtoient. L’art culinaire des femmes regorge de mystère et de poésie.

Tout nous est enseigné à la fois : l’intensité du feu, l’eau du puits, la chaleur du fer, la blancheur des draps, les fragrances, les proportions, les prières, les morts, l’aiguille, et le fil… et le fil.

Parfois, des profondeurs d’une marmite en fonte surgit quelque figure desséchée. Une aïeule anonyme m’observe qui a tant su, tant vu, tant enduré.

Les douleurs muettes de nos mères leur ont bâillonné le cœur. Leurs plaintes sont passées dans les soupes : larmes de lait, de sang, larmes épicées, saveurs salées, sucrées.

Onctueuses larmes au palais des hommes !

Par-delà le monde restreint de leur foyer, les femmes en ont surpris un autre.

Les petites portes des fourneaux, les bassines de bois, les trous des puits, les vieux citrons se sont ouverts sur un univers fabuleux qu’elles seules ont exploré.

Opposant à la réalité une résistance têtue, nos mères ont fini par courber la surface du monde du fond de leur cuisine.

Ce qui n’a jamais été écrit au féminin. »  (p. 391-392)

 

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Vous dire encore un mot, j’ai eu l’immense plaisir de rencontrer Carole Martinez, vous dire oh combien cette auteure est, comme Soledad, la narratrice de ce roman, une extraordinaire conteuse … 

 

 Le Cœur cousu, Carole Martinez, Gallimard, 2007, 9€

 

39 commentaires sur “Le cœur cousu – Carole Martinez

  1. Un roman magnifique, un destin de femme comme peu savent l’écrire, et un conte magique qui résonne encore à mes oreilles ! En tous points d’accord avec toi, Noukette doit le lire !

    • C’est bon la honte 😉
      en même temps, avec tous ces livres et toutes ces tentations !!! Espère que je t’aurai donné l’envie folle de t’y plonger là tout de suite 😉

  2. Framboise, tu es ultra convaincante ! Cela dit, je partage complètement ton enthousiasme, ce livre je l’ai adoré et souvent offert ! Noukette, tu sais ce qu’il te reste à faire…

    • NOUKETTE (qui fait la sourde oreille, la crapule !) tu sais ce qu’il te reste à faire ????!!!!
      Merci pour ton message 😉

  3. Un très beau roman, je ne sais pas si j’aimerais le relire, mais j’essayerais bien ! J’ai eu l’occasion d’écouter Carole Martinez à la sortie du Domaine des murmures, et j’ai aimé l’écouter.

    • Merci merci 😉 suis ravie que ce merveilleux roman soit un coup de cœur pour plein de lecteurs, il le mérite !

    • Ohhh quel dommage …. Peut-être son autre roman « Du domaine des murmures » (ou le prochain qui sort bientôt) te conviendra mieux ? J’espère 😉

  4. Rhaaaaaaa mais oui alors, tu sais te faire diablement convaincante ma copine ! Mais alors là, promis, je vais le lire, pas sûre que j’écrirais un billet par contre tellement le tien est brillant !! 😀

    • AHHHHHHH merci ma copine, j’attends ton avis avec une folle impatience 😉
      ce livre est un petit bijou qui fait un bien fou et espère que tu y prendras un plaisir mhuuuuuuum dingue !
      <3

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