Le courage qu’il faut aux rivières – Emmanuelle Favier

« Considérant le chemin qui l’avait menée au bord de ce lac, elle repensait aux rivières qui pour former l’étendue continuaient de braver la roche, le gel et la sécheresse, et dont le courage lui ferait à jamais défaut. Tout affluait, aigre, dans sa gorge rompue aux drames. Les souvenirs se confondaient dans sa mémoire, lui paraissaient tantôt fabriqués, tantôt empruntés à d’autres destins que le sien. Son propre passé l’hébétait, l’idée que son corps lui-même était gorgé d’un poison, que sa peau toxique ne pouvait apporter que la mort et l’opprobre à qui se mêlait de vouloir l’aimer. »

 

Elle a la force brute et la détermination farouche des hommes de labour. Sous ses amples vêtements de toile, les formes niées, la peau tannée et le cuir des travailleurs. Pour être l’égale des hommes et bénéficier de leurs droits, Manushe a fait le sacrifice de son corps et de ses désirs de femme. Loin des regards concupiscents, à l’abri des chaînes et des unions imposées,  elle a prêté le serment des « vierges jurées ». Respectée au sein de sa petite communauté au cœur des Balkans, elle n’a pas voulu de leurs cages et a choisi son destin…

 

Il a le regard flou de ceux qui ont vécu mille vies et la force tranquille des sages. Adrian est arrivé de nulle part et traîne dans son sillage « l’odeur de la fuite, du refus du passé, une volonté de recommencer. ». Énigmatique, attentif et silencieux, il réveille chez Manushe des désirs profondément enfouis…

 

Le premier roman d’Emmanuelle Favier a l’élégance et la force des rivières qui se font torrents. Il y est question des routes que l’on se choisit et du courage qu’il faut pour s’éloigner des chemins tout tracés. Librement inspirée de la tradition des « vierges jurées » qui a encore cours dans une partie de l’Albanie, l’intrigue nous offre des personnages prêts à s’oublier pour davantage de liberté. Très vite fascinée par l’incroyable destin de Manushe et contrairement à d’autres lecteurs, je n’ai pas été déçue que l’auteure s’en détourne finalement assez vite pour s’intéresser au destin tout aussi incroyable d’Adrian. Leurs deux histoires s’imbriquent parfaitement, se font écho, s’éclairent…

 

J’ai aimé la voix d’Emmanuelle Favier, cette langue si belle, ample, charnelle, puissante. Elle laisse son empreinte, longtemps après lecture. Je ressors de ce premier roman admirative et profondément troublée…

 

Vrai coup de cœur pour ce premier roman que je ne partage malheureusement pas avec Moka qui en a eu une lecture très différente…

 

Les avis contrastés de Jostein, Lea, Saxaoul

 

Éditions Albin Michel (Août 2017)

224 p.

 

Prix : 17,00 €

ISBN : 978-2-226-40019-2

By Hérisson

15 commentaires sur “Le courage qu’il faut aux rivières – Emmanuelle Favier

  1. Des avis qui ne font pas l’unanimité du tout! J’ai presqu’envie de tenter le coup pour me faire le mieux.
    Tout ça me semble bien inspirant. D’autant plus que j’aime beaucoup les premiers romans.

  2. Je l’avais noté également : le sujet, la couverture, l’éditeur… les avis très différents me font garder le titre pour un emprunt en bibliothèque…

  3. Bon les avis sont donc partagés c’est intéressant c’est que le roman suscite les débats et un roman qui créer débat c’est un roman qui vit 🙂
    Hâte de le découvrir dans le cadre des 68 premières fois et de voir quel ressenti il me laissera une fois refermé.

  4. Rares sont les titres qui nous divisent… Après La lettre à Helga, voilà que celui-ci s’ajoute à une liste encore courte… J’ai vraiment aimé cette LC contrastée…

  5. Je comprends que ce roman puisse diviser et je dirais même que cela renforce son intérêt. Personnellement j’ai beaucoup aimé, j’ai tout de suite adhéré au ton, au rythme, à cette atmosphère très spéciale avant même le propos lui-même. J’ai apprécié l’ambition de l’auteur de créer un véritable univers et d’opter pour une narration qui prend la forme d’un conte tout en restant suffisamment ancré dans le réel pour convaincre. Pas eu le temps de le chroniquer encore mais ça viendra 🙂

  6. Suite à l’avis de Saxaoul, je n’étais pas du tout tentée et tu en fais une lecture complètement différente, peut-être me ferais je mon avis, dans tous les cas j’aime la couverture et le titre.

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