Le facteur émotif – Denis Thériault

facteur-emotifÉtonnant petit roman qui arrive à surprendre alors même que l’on pense les dés jetés et le dénouement joué d’avance. De la poésie, beaucoup de délicatesse, une ambiance douce et presque surannée. Pas grand chose au demeurant, et pourtant… L’auteur, facétieux, semble prendre un plaisir fou à tisser sa toile autour de son personnage principal, tout en enveloppant son lecteur dans un cocon douillet qui n’en a peut-être que l’apparence. Le fait est que l’on prend un plaisir fou à s’immerger dans cette sympathique histoire, jusqu’à la pirouette finale, originale et inattendue…

 

Bilodo, facteur de son état, mène une existence morne et trop tranquille qui ne lui laisse que peu d’occasions de marcher en dehors des clous. Son péché mignon, sa petite gourmandise illicite : subtiliser les lettres personnelles dénichées au milieu des innombrables courriers administratifs et autres prospectus publicitaires pour s’en délecter tranquillement le soir venu dans la solitude de son appartement. Décachetées à la vapeur, les lettres dévoilent leurs secrets et permettent à Bilobo de « voyager » par procuration. Le lendemain, les lettres sont remises à leurs destinataires, le facteur esthète et curieux ayant pris soin de photocopier les missives qui le touchent en plein cœur. Comme tous les courriers qu’une certaine Ségolène envoie à Gaston Grandpré, des haïkus tendres et subtils au formidable pouvoir d’évocation qui le font fondre d’amour. Le destin, un brin farceur, donnera l’occasion inespérée au facteur émotif de faire parler ses sentiments au grand jour…

 

Une petite friandise à faire fondre lentement sous la langue pour bien en ressentir tous les arômes. Un mélange audacieux entre la bluette apparemment convenue et la fable poétique qui donne le sourire et surprend. C’est charmant et douillet, gentiment décalé, délicieusement mystérieux… et fichtrement bien construit. L’immuable et l’éphémère, juxtaposés comme dans les meilleurs haïkus, il fallait y penser… Rien d’étonnant à ce que Le facteur émotif ait remporté le Prix littéraire Canada-Japon 2006. Un joli moment, vraiment…!

 

 

D’autres avis chez Antigone, Cathulu, Clara, Emily et Laure

 

 

Premières phrases : « La rue des Hêtres était surtout plantée d’érables. Elle présentait au regard une double rangée d’immeubles de trois ou quatre étages. On accédait aux appartements par des escaliers extérieurs. Ces escaliers, la rue en alignait cent quinze, pour un total de mille quatre cent quatre-vingt-quinze marches. Bilobo le savait car il les avait comptées et recomptées, en les gravissant chaque matin, l’une après l’autre. Mille quatre cent quatre-vingt-quinze marches d’une hauteur moyenne de vingt centimètres, pour un total de deux cent quatre-vingt-dix-neuf mètres. Plus d’une fois et demie l’altitude de Place Ville Marie. C’était en fait l’équivalent de la tour Eiffel qu’il se tapait ainsi chaque jour, par n’importe quel temps, sans oublier qu’il fallait aussi redescendre. Aux yeux de Bilobo, ce marathon vertical n’avait rien d’un exploit. C’était plutôt un défi quotidien sans lequel sa vie lui aurait paru bien plate. »

 

Au hasard des pages : « On ne saurait planer à jamais. Finalement rattrapé par la gravité, Bilopo retomba sur terre, encore abasourdi par la lente détonation de l’orgasme poétique qu’il venait de connaître. C’était donc vrai que l’amour donnait des ailes. jamais il n’avait étreint une femme comme il l’avait fait là-haut, dans les sphères. » (p. 147)

 

 

Éditions Anne Carrière (Avril 2015)

174 p.

 

Prix : 16,00 €

ISBN : 978-2-84337-765-5

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