Le rire du grand blessé – Cécile Coulon

grand blessé

 

J’avoue regarder d’un air distrait la sur-production de dystopies actuelle. Mais d’un œil toutefois bien plus bienveillant que celui que je peux jeter sur la littérature remplie de vampires et autres créatures de la nuit qui continue d’envahir les tables des libraires…

 

Ado, j’avais dévoré coup sur coup les trois classiques du « genre » qui me paraissent encore aujourd’hui indétrônables : 1984 d’Orwell, Fahrenheit 451 de Bradbury et Le Meilleur des mondes d’Huxley. Mais malgré tout, ça me titille quand on parle littérature et livres dans un roman (pas vous ?), bref, j’étais la proie idéale et je me suis coulée dans le piège échafaudé par Cécile Coulon avec délice. Que cette auteure n’ait que 25 ans et en soit déjà à son sixième roman a achevé de piquer ma curiosité…

 

Des stades pleins à craquer. Dans la fosse, suspendue aux lèvres des Liseurs, une foule hystérique venue à la rencontre du grand frisson. Prête à tout pour ressentir et consommer les sensations promises par les Maisons de Mots et savamment concoctées par les Ecriveurs. Le rire, la tendresse, le chagrin, la haine, la terreur distillés comme une « drogue collective bon marché » bridant l’imagination et plongeant les hommes dans un profond état de léthargie…

Lors de ces Manifestations A Haut Risque, difficile de prévoir les dérapages d’une population autorisée pendant quelques heures à ressentir des émotions qui lui sont interdites. Les Agents du Service National sont là pour ça. Prévoir. Canaliser. Empêcher. Agir. Eux n’ont pas les mots. Ne les ont jamais appris. Et cette ignorance est leur grande force. 1075 est le meilleur des Agents. Efficace, dévoué, redoutable. Une machine bien huilée, la perfection dans un système qui se veut sans failles…

 

J’ai trouvé ce roman fascinant. Le numéro de funambule de Cécile Coulon est audacieux et j’avoue avoir été particulièrement bluffée par sa capacité à surfer sur les codes du genre tout en les réinventant. Tout en se nourrissant des « classiques », elle parvient à créer un univers différent et finalement très original. Notre société est là, en filigrane, jamais bien loin. Une société muselée, privée de liberté, abrutie par des mots mis en scène pour taire tout désir de révolte. L’imagination cadenassée. La bêtise et l’ignorance comme garanties d’un ordre social pacifié. Une société où apprendre à lire apparait comme la pire forme de révolte…

 

Et pour dépeindre cet univers, la plume de Cécile Coulon fait merveille. Au scalpel, précise et abrupte, elle décortique finement les rouages d’une société basée sur le contrôle des émotions. Des fulgurances d’écriture, une vraie patte et, mine de rien, une petite leçon de littérature… Il était urgent que je m’intéresse enfin au cas Cécile Coulon…!

 

 

Les avis d’Antigone, Cachou, Laure, Séverine et Valérie

 

 

Premières phrases : « Cinq uniformes, un chauffeur, une femme de ménage, un cuisinier, sept caméras fixées au plafond, cinquante heures de présence au Bureau, une Manifestation A Haut Risque par semaine, mille quatre-vingt-quinze jours de formation, un coude fracturé, trois côtes cassées, une mâchoire refaite à neuf, un certain nombre de zéros sur les feuilles de salaire, soixante-dix millions d’habitants à surveiller, deux oreillettes, trois hectares de parc arboré, soixante kilomètres de course à pied hebdomadaires, cinquante pouces d’écran plat, dix-huit minutes d’informations nationales. Et personne avec qui le partager. »

 

Au hasard des pages : « Les mots du Liseur retentissaient, creusaient leurs sillons dans les mémoires, attaquaient tympans, nuques, bras et jambes. Bouches et paupières tremblaient. Les brûlures intérieures de vingt mille personnes se réveillaient, la cavalerie du premier chapitre chargeait à bride rompue, lacérait la mémoire comme un coup de couteau dans un vieil oreiller.

Pendant ces matchs-là, pas de mi-temps : aux deux-tiers de la Lecture, certains tombaient, anéantis par tant d’étreintes imaginées. L’artillerie des mots tirait contre les parois crâniennes ; le Liseur rechargeait d’un coup sec, une nouvelle rafale s’ensuivait. Aucun répit. Impossible de se relever. Sombrer dans le piège du spectacle, c’était ce qu’ils espéraient. Ils suppliaient : « Prenez-moi en otage, mais que nul ne braque un révolver sur ma tempe, simplement un des derniers Livres imprimés. Réveillez ce qui dort en moi, que je sente mes entrailles rebondir. » Des milliers de personnes excitées comme des chiens le jour de l’ouverture de la chasse. » (p. 16)

 

 

Éditions Points (Août 2015)

144 p.

 

Prix : 5,90 €

ISBN : 978-2-7578-4915-6

 

Première parution en août 2013 aux éditions Viviane Hamy

16 commentaires sur “Le rire du grand blessé – Cécile Coulon

  1. J’ai lu les deux précédents romans de Cécile Coulon avec beaucoup de plaisir, voire avec admiration. Il me semblait évident que j’allais lire les autres, mais quand j’ai découvert le sujet de celui-ci, j’ai été moins enthousiaste. Je lis beaucoup de dystopies, et même beaucoup trop ces derniers temps, et je crains de ne pas trouver grand-chose de neuf ici…

    • Je trouve qu’elle ne se contente pas de re-dire les choses différemment… En peu de pages, elle arrive à assoir une ambiance, à camper un univers et des personnages forts. Je trouve ça assez fascinant… et j’ai très envie de la lire à nouveau !

  2. La dystopie et moi, tu sais que ça fait deux. Mais le seul roman de Cécile Coulon que j’ai lu m’avait enchanté et ton avis est si joliment troussé que je pourrais succomber.

  3. Effectivement, comme toi, cette auteure a éveillé ma curiosité avec cette sortie poche, et j’aime depuis la suivre sur FB d’ailleurs, avec ses petites remarques piquantes. Elle est jeune, pleine de talent, et je pense la lire encore… 😉

  4. je n’ai toujours rien lu de cette jeune femme, et pourtant, ce n’est pas l’envie qui m’en manque, mais plutôt le temps, l’occasion. En tout cas, je note ce titre car je crois qu’il a tout pour me plaire !

  5. Bonjour, j’aimerait beaucoup lire ce livre mais je ne le trouve pas à Bruxelles, j’ai déjà été demander à plusieurs librairies et bibliothèques mais ils ne ll’ont pas. Vous vous l’avez trouver où?

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