Luca

 

« Je me suis décidée à écrire cette histoire pour ceux qui pourront la comprendre mieux que moi. J’espère qu’un lecteur me l’expliquera un jour. Celui qui est partie prenante de l’aventure reste empêtré dedans. Il a besoin d’une main secourable qui la lui démêlera de l’extérieur.

Je m’engage à être précise, préambule nécessaire à qui veut être lu. Je ne demande pas qu’on me croie aveuglément, qu’on me suive m’est plus utile. En lectrice, je sais que le meilleur effet que produit sur moi une écriture c’est de laisser en suspens mon incrédulité.

Pour moi, écrire c’est chausser des souliers à talons aiguilles. Je vais lentement, je titube et je me lasse vite. Je sais que je m’interromprai souvent. »

 

Peut-être le meilleur résumé de l’effet que peut produire la prose de Erri De Luca sur son lecteur. On y entre sur la pointe des pieds, comme un observateur illicite. On y avance à pas comptés, s’arrêtant ici et là, butinant, s’étonnant du poids des mots, de cette force étonnante distillée dans les silences et les non-dits.

 

Deux récits enchâssés et une étrange résonance. C’est l’histoire d’un homme passionné par la langue et la littérature yiddish, devenu traducteur pour tenter de comprendre les aberrations d’un monde capable de tant d’inhumanité. Celle d’un homme hanté par les images de ses visites dans les camps d’Auschwitz et Birkenau… C’est l’histoire d’une femme et de son vieux père. Celle d’une femme qui a grandi dans le mensonge et tente de vivre avec l’impensable vérité. Celle d’un homme recherché pour crimes de guerre planqué sous un uniforme de facteur…

C’est l’histoire d’une rencontre fortuite qui fait ressurgir l’innommable, les souvenirs et les mensonges…

 

J’aime tout chez Erri De Luca que je ne connais que trop peu. J’aime cette économie de moyens, j’aime cette retenue, j’aime cette poésie de l’ellipse. J’aime ce condensé dans l’émotion qui affleure sans prévenir. J’aime cette voix atypique qui raconte de vraies histoires. Et j’aime cette plume, sublime, qui dit si bien l’intime et les fardeaux d’une vie… Il était temps que je découvre ce petit bijou…

 

 

Les avis de Jérôme et Maryline

 

 

Au hasard des pages : « J’ai la manie de voir de l’écriture partout. Je reconnais des lettres de l’alphabet dans les racines des conifères qui dépassent du sol et ancrent l’arbre dans le creux de la terre. L’espèce humaine savait les reconnaître. Aujourd’hui, j’apprends des grammaires, des alphabets, mais je traverse le bois sans savoir le lire.

En revanche, je ne vois pas d’écriture sur les visages des gens. J’admire qui la décèle dans l’iris, dans l’ongle, dans la paume de la main. La vertigineuse variété des physionomies de mon genre humain m’enchante. Il m’arrive de regarder intensément un visage, je le vois réagir avec ennui. Il se rend compte que je ne sais pas le lire, que je l’observe en pliant un peu le cou comme font les chiens. » (p. 27)

 

« J’ai reçu un père en héritage du temps précédent. Je l’ai reçu à l’âge où une femme est prête à recevoir un fils. Le nom que je lui donnais ce soir-là dans la cuisine, papa, établissait un contrat. J’acceptais d’être sa fille. Moi aussi, j’ai reçu quelque chose en garde, un jour qui fut pour moi un jour de tempête. Il comportait le risque de devoir porter plus tard son vrai nom. » (p. 72)

 

 

Éditions Gallimard (Novembre 2015)

Collection Folio

96 p.

Traduit de l’italien par Danièle Valin

 

Prix : 5,80 €

ISBN : 978-2-07-046609-2


34 commentaires

Stephie · 3 décembre 2015 à 06h47

J’ai très envie de poursuivre ma découverte de cet auteur 😉

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h17

    Je ne compte pas m’arrêter là non plus 😉

Hélène · 3 décembre 2015 à 08h41

J’aime tout aussi chez cet auteur !!

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h18

    Il risque de devenir vite un de mes chouchous 😉

Emma · 3 décembre 2015 à 09h23

Voilà un auteur que je veux découvrir, et à la lecture de ton avis, cela me donne encore plus envie 🙂

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h19

    Tu aurait vraiment tort de t’en priver 😉

Philisine Cave · 3 décembre 2015 à 11h40

j’ai osé tenter la découverte une fois, tout m’a énervée. Résultat : je me carapate maintenant.

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h19

    Mais non, reste, ça se défend 😉
    Je comprends que cette économie de moyens puisse énerver mais moi j’avoue, j’adore…!

Jerome · 3 décembre 2015 à 12h32

Je n’aime pas tout ce qu’il fait, tu le sais bien, mais celui-ci fait partie de mes préférés avec Trois chevaux, Les poissons ne ferment pas les yeux et Le poids du papillon.

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h21

    Promis, juré, je lirai les deux premiers…! J’ai lu Le poids du papillon, beaucoup aimé, mais je serais bien incapable d’en parler 😉

Alex-Mot-à-Mots · 3 décembre 2015 à 12h50

Un auteur avec lequel j’ai du mal : trop d’ellipse.

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h22

    Je crois que c’est tout ce que j’aime chez lui, cet art de l’ellipse et le poids des non-dits, comme quoi 😉

manU · 3 décembre 2015 à 23h09

Quel grand auteur !

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h23

    Je vais poursuivre ma découverte, c’est certain !

Sandrine · 4 décembre 2015 à 06h30

Je n’ai lu qu’un roman de cet auteur, qui m’avait ennuyée. Trop court pour moi, trop elliptique certainement…

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h24

    Tout ce que j’aime justement, mais je peux comprendre que ça agace… 😉

franfran · 4 décembre 2015 à 09h09

Cet auteur je l’aime d’amour ! et suis ravie qu’il te plaise aussi !
(je le bosse en cours, force même les étudiants à le lire, parce que, mhuuuuum tous (ou presque !) ses livres sont des bijoux !
bisous belle belle <3

Le Papou · 4 décembre 2015 à 17h05

Beau billet…tentateur !
Le Papou

Petite Plume · 4 décembre 2015 à 18h14

Coucou ! Simplement pour te signaler que je t’ai tagué, si ça t’intéresse 🙂

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h31

    Ohh, merci, c’est gentil…! Je suis très mauvaise en tag mais je te promets d’y jeter un œil. Merci ! 😉

Océane · 4 décembre 2015 à 19h20

Quel auteur <3 je l'aime parce qu'il allie un style, une émotion, avec un engagement militant dans la vraie vie, un mec qui en a ! Celui-là fait partie de ceux qu'il me reste à lire, hâte 🙂

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h31

    Un joli moment de lecture qui t’attend, je t’envie presque ! 😉

laurielit · 5 décembre 2015 à 14h42

Il est temps que je découvre cet auteur et vite alors!

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h32

    Oui, très ! Et je suis presque sûre que c’est un auteur pour toi !

Athalie · 5 décembre 2015 à 19h46

Désolée … J’avais très hâte de découvrir cet auteur, ce titre fut mon baptême du feu et …. il m’a profondément agacée !!!! J’ai lu un deuxième depuis, pour vérifier, tout pareil … (pourtant un titre hautement recommandé par Jérôme). Depuis, je fais comme Phili, je me carapate et rougis grâve, quand lors de conversation entre amis, on me loue les mérites de cet auteur !

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h37

    Faute avouée à moitié pardonnée il parait 😉
    Blague à par, je peux comprendre. Mais j’aime ce style épuré, cette mise à distance… ça me parle.

gambadou · 7 décembre 2015 à 21h51

J’aime beaucoup cet auteur et je ne connais pas ce titre, c’est noté !

dasola · 9 décembre 2015 à 05h45

Bonjour Noukette, même si je n’ai pas écrit de billet sur ce livre, je l’avais beaucoup apprécié, un mélange de récit et de roman (me semble-t-il). C’était mon premier Erri de Luca. Bonne journée.

    Noukette · 17 décembre 2015 à 23h40

    Mon premier c’était Le poids du papillon, très beau mais je n’ai jamais réussi à en parler. Il pourrait te plaire 😉

Laeti · 9 décembre 2015 à 11h19

Eh bien je n’ai jamais rien lu de cet auteur. je vais noter ce titre que tu donnes très envie de découvrir, pour mes premiers pas!

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