Légende – Sylvain Prudhomme

légende

 

Un décor. La Crau. Un « bout de terre ingrat ». Au milieu de la Provence. Un vide. Du plat. Des cailloux. Le silence. Et le mistral. La Crau. « Avec ses sonorités de commencement du monde, vaguement préhistoriques, évocatrices de steppes encore peuplées de fauve à dents de sabre. »

 

Deux personnages. Deux amis. Nel et Matt. Qui se sont rencontrés il y a un an. Inséparables depuis. Nel est photographe. Il est né là, dans cette plaine aride. Il est fils de Joseph, petit-fils de Maurice. Des bergers. Il est profondément attaché à sa terre. Même s’il a grandi dans un isolement total. Dans un territoire minuscule. Fermé. Claquemuré.

 

« L’exigüité de cet univers entre les bornes duquel s’étaient déroulées son enfance et son adolescence, coupé du reste du monde, coupé même d’Arles, même de Raphèle et ses quatre cents habitants à tout casser. Comme emprisonné parmi ses champs et ces prairies. Attaché qu’il le veuille ou non à ce mas comme ses aïeux avant lui au troupeau familial. »

 

Matt, lui, est anglais. Il vend des chiottes. « C’était la réponse qu’il faisait quand on lui demandait son métier, avec son autodérision d’Anglais toujours ravi du malentendu qui en découlait, son interlocuteur changeant poliment de sujet, gêné de l’interroger plus en détail sur ses habitudes de commercial spécialisé dans le fourgage de cuvettes en faïence. La vérité c’était que Matt était un génie. Capable de se lancer avec la plus parfaite témérité dans n’importe quelle entreprise, sur la seule foi de son intuition… »

Et à ses heures perdues, Matt fait des films. Des documentaires. Sa dernière obsession : La Churascaia, dite la Chou. Une ancienne boite de nuit près d’Aigues-Mortes qui a connu ses heures de gloire pendant les années 70-80. Il veut la raconter et avec elle, plonger tout entier dans la vie des gens, « dans l’existence d’êtres qui ne sont plus et dont la vie est tout entière là, sous nos yeux, avec ses hauts et ses bas, ses périodes fastes et ses creux, jusqu’au dénouement. [Pour] tenter de comprendre ce qu’ils ont cherché. Ce qu’ils ont souffert. Où ils ont réussi. Où ils ont échoué. Tout cela sans jamais cesser de penser à nous, vivants. A ce qu’ils peuvent nous apprendre. A ce que leur vie peut nous murmurer de conseils. »

Et c’est en se penchant sur ce lieu mythique et sur «la violente nostalgie des témoins », que Matt va s’intéresser à la vie de deux jeunes gens, morts trop tôt. Deux frères « maudits ». Fabien et Christian. Les cousins éloignés de Nel. A travers eux, à travers les témoignages recueillis auprès des proches, se dessine une jeunesse flamboyante et un poil destructrice, dont le « programme on ne peut plus sérieux au fond » était « fait de libertés radicales, d’absolu refus des concessions, de haine des demi-choix, des demi-amitiés, des demi-coucheries. »

 

Sylvain Prudhomme nous donne à lire une histoire d’amitiés et de territoires qui construisent les êtres. Les façonnent. Une histoire épatante qui dit l’innocence, la liberté, la nostalgie, le temps qui passe, la mélancolie déjà. Qui agrandit les possibles. Qui indique les audaces. Qui repense le monde. La vie tout simplement. Et ce, à travers une écriture sensible, précise, belle. Profondément humaine. Ou le réel rejoint la légende.

 

Un kdo savoureux du chouchou de ses dames, euh nan, de la toile  😛 Merci Jérôme, pour cette si jolie surprise de Nawel (et pour tout le reste aussi !).

Pour lire le billet de Jérôme (si ce n’est pas déjà fait !) c’est par !

 

 

Extraits

 

« Nel les regardait se lever comme des cow-boys, monter en voiture en jurant de tout lui raconter le lendemain. Il s’imaginait leur arrivée au bar de Tarascon, l’air crâne avec lequel Max à peine assis demandait une bouteille, jamais un simple verre avait-il un jour expliqué à Nel, le whisky au verre c’est pour les tocards t’entends fais jamais ça, une bouteille de J&B barman et sitôt la bouteille posée devant lui il l’ouvrait et froissait ostensiblement le bouchon dans sa paume pour que les choses soient claires, le froissait ou le crevait d’un coup d’un opinel pour dire cette bouteille-là personne ne la rebouchera, ce litre d’eau-de-feu maintenant il faut le boire. Ils regardaient les tables autour d’eux, cherchaient du coin de l’œil leurs adversaires, les jaugeaient, savouraient le lent crescendo de la tension alentour. Alors ils sont où les branleurs de Tarascon. Il parait qu’à Tarascon on s’y connait en bonnes branlettes bien nerveuses, vous nous montrez comment vous faites les gars ça nous intéresse. »

 

« Il avait profondément désiré ça : prendre l’existence d’un individu au hasard et la scruter jusque dans ses plis les plus secrets, ses ramifications les plus infimes. Tout savoir d’elle. Traquer ses moindres zones d’ombre. Retrouver ses errements et ses oscillations la couleur d’une époque, ses questions, ses espérances, ses doutes. Il avait tressailli à l’idée du nombre infini de films possibles, tous beaux et puissants, pour peu qu’ils soient faits à fond.S’étaient senti à la fois heureux et écrasé par la masse des récits à écrire, des histoires à raconter. Cette profusion de vie dont une infime fraction seulement serait jamais narrée. »

 

Légende, Sylvain Prudhomme, Gallimard, 2016

11 commentaires sur “Légende – Sylvain Prudhomme

  1. Oui ou sinon t as vu que c pile chez moi tout ça lol…. épatée que ledit terroir puisse faire rêver. La crau t attend si tu veux qd tu veux…

  2. Une découverte de l’auteur en ce qui me concerne et une magnifique découverte. Comme tu le sais, il me reste à lire Les grands, grâce à toi <3

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