Les Demeurées – Jeanne Benameur

DemeuréesDécidément, j’aime beaucoup Jeanne Benameur et je pense que je vais poursuivre ma découverte de cette auteure en me procurant au plus vite ses autres titres ! Après Laver les ombres qui m’avait charmé, j’ai donc décidé de lire ce tout petit livre qui fait grand bruit sur la blogosphère : un titre percutant, une très belle couverture qui donnent envie d’en savoir plus…

 

Dans ce petit village dont on ne connaît pas le nom vivent une mère et sa fille, seules, isolées, recluses volontaires. Loin des gens, du bruit et de la fureur du monde. Tout le monde les connaît pourtant, La Varienne, c’est un peu l’idiote du village, la « demeurée » dont tout le monde se moque. Elle vit dans son monde, où chaque chose a sa place, où elle refait tous les jours les gestes du quotidien, sans y penser.. Une vie de silence avec pour seuls repères les murs de sa maison et Luce, sa fille. Luce entend les mots qu’on jette à sa mère, « abrutie », et quelque chose s’est brisé en elle. Unies comme jamais, rien ne les relie pourtant au monde qui les entoure, elles se comprennent sans se parler, dorment dans le même lit. Luce tous les jours guette le regard de sa mère, traque l’étincelle, en vain. Pourtant, il y en a de l’amour entre ces deux là, un amour qu’on ne peut dire, qu’on ne peut détruire non plus.

Mais le monde extérieur est une menace quotidienne, et La Varienne va devoir laisser Luce partir tous les jours pour l’école, ce petit monde où on apprend, où on parle, où on grandit, ce monde si différent de celui qu’elles se sont bâti à deux. Le jour de la première rentrée scolaire de Luce est une déchirure, vécu comme un arrachement par La Varienne, seule et démunie. Mademoiselle Solange, l’institutrice, pétrie de bonne volonté et de désir de sortir l’enfant de ce monde d’ignorance dans lequel elle vit, est le grain de sable qui vient se loger dans les rouages fragiles et délicats de la relation exclusive et fusionnelle de la mère et de sa fille. La petite fille refuse les mots, refuse d’apprendre. D »instinct, elle comprend la douleur et la peur de sa mère, ne veut pas s’éloigner d’elle. Mademoiselle Solange cherche à comprendre, refuse d’abandonner Luce à ce monde de silence et d’ignorance dans lequel elle semble avoir choisi de vivre elle aussi…

 

Quel beau livre ! Ce texte très court est un condensé d’émotions, les mots y on une force incroyable, c’est magnifique ! Jeanne Benameur nous livre une histoire poignante, les mots coulent, les phrases claquent, quatre-vingt pages de poésie pure, tout en pudeur, un subtil mélange d’intensité et de douceur. On est ébahis devant la force de cet amour qui se passe de mots, la puissance de ces échanges sans paroles, tout est ressenti, presque primaire, instinctif. La Varienne est un personnage fascinant, elle ne parle pas, elle ressent dans sa chair, elle s’affole, elle protège sa petite comme le ferait un animal avec son petit. De son côté, Luce évolue malgré tout, tiraillée entre l’amour pour sa mère, la peine qu’elle veut lui épargner, et sa soif d’apprendre qu’on devine malgré tout. Les mots lui font peur mais ont un certain attrait sur elle. Et il y a l’institutrice, complètement passionnée par son métier pour qui Luce est un défi. Mais peut-on instruire quelqu’un contre son gré ? Solange est bousculée dans ses principes mais va réussir à dépasser ses a-priori. Et pour couronner le tout, une fin belle et triste, comme je les aime, avec juste ce qu’il faut d’espoir et de portes ouvertes… J’ai refermé le livre bouleversée et pourtant j’en redemande !

 

Les avis unanimes de Stéphie, Lancellau, Leiloona, Sylvie, A propos des livres, Moka, Clara, Malice

 

Premières phrases : « Des mots charriés dans les veines. Les sons se hissent, trébuchent, tombent derrière la lèvre. Abrutie. Les eaux usées glissent du seau, éclaboussent. La conscience est pauvre. La main s’essuie au tablier de toile grossière. Abrutie. Les mots n’ont pas lieu d’être. Ils sont. »

 

Au hasard des pages : « A nouveau, sa mère est là. Elle chasse très loin l’image de sa bouche marmonnante qui ne sait pas répondre haut et clair aux paroles de la maîtresse. Elle chasse toute la journée. Elle n’apprendra rien. Rien et rien. Elle restera toujours avec sa Varienne.Toujours. Et des larmes coulent qu’elle n’essuie pas pour ne pas la réveiller, elle qui semble endormie sitôt couchée. Aucune ne dort. Cette nuit-là l’obscurité les gagne. Il y a dans le monde des amours qui ne reflètent rien, des amours opaques. Jamais l’abandon ne trouverait de mot pour guider leur coeur. Derrières leurs paupières closes, leurs yeux sont grands ouverts, ne cherchent rien. Ni route ni chemin ne parviennent jusqu’à elles. Elles sont égarées dans le présent du grand lit, immobiles. Aucune image, aucune pensée, ne les mènent jusqu’à demain. Toutes entières présentes, comme tombées de si haut que leur poids s’est multiplié jusqu’au vertige. Trop lourdes pour la vie. Abruties, demeurées dans la nuit. » (p. 24-25)

 

Editions Gallimard (Juin 2002)

Collection Folio

80 p.

importorigin:http://aliasnoukette.over-blog.com/article-les-demeurees-jeanne-benameur-60828536.html

14 commentaires sur “Les Demeurées – Jeanne Benameur

    • Et moi je suis contente que je sois contente !!! T’imagines pas le bien que ça fait après Houellebecq…, enfin si, tu imagines ! 😉

    • Mais de rien ! Je lirai Présent je pense, ça m’intrigue comme sujet… Pour l’instant elle ne m’a pas décue, ça viendra peut-être ? 😉 Bon courage pour tu-sais-quoi !;-)

    • Oui, j’ai vu ça, ça m’a fait bien plaisir d’ailleurs ! 😉 C’est vraiment un texte très fort, je ne m’attendais pas du tout à ça en démarrant ma lecture, j’ai été très surprise, agréablement surprise ! Et de rien pour le lien, j’aime toujours beaucoup tes billets !

    • C’est aussi ce que j’ai décidé de faire ! J’ai lu Laver les ombres qui est aussi très beau, il me reste à découvrir les autres… 😉

    • Une très belle lecture, de celles qui marquent… Je n’ai pas encore lu Présent ? Je pense qu’il ne va pas tarder à rejoindre ma PAL ! 😉

  1. Bonsoir, grâce à une blogueuse de ma connaissance avec qui j’ai déambulé au salon du livre vendredi soir, 18 mars, et qui voulait voir Jeanne Benameur. On a pu l’abordée pendant qu’elle dédicaçait deux de ses romans au stand Actes sud (mais pas les Demeurées paru en Folio Gallimard). C’est une femme aimable et charmante. Je compte bien me procurer les Demeurées et le lire car je ne lis que du bien sur la blogosphère (comme ton billet). Bonne soirée.

    • Comme je t’envie ! J’aurais adoré la rencontrer mais je n’ai pu aller au Salon que le dimanche et elle n’y était pas, ça sera donc pour une prochaine fois ! J’adore cette auteure, elle me bouleverse, sa plume me touche énormément. Aucune déception pour l’instant !

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