Les grands – Sylvain Prudhomme

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« I muri. Zé au téléphone avait dit ces deux mots le plus doucement qu’il pouvait, en faisant tout son possible pour les rendre moins coupants. I muri Couto, elle est morte – répétant I muri comme s’il avait craint que les deux mots n’aient pas suffi la première fois, comme s’il avait eu besoin lui-même de les dire à nouveau. Couto tu m’entends tu ne dis rien. »

 

Dulce est morte.

Dulce. La flamboyante. La diablesse. L’ensorceleuse. La sauvage.

Dulce. La chanteuse. « L’arme secrète du Mama Djombo. »

Dulce. La femme aimée.

Dulce est morte.

 

En 2012, dans un petit pays d’Afrique de l’ouest, la Guinée-Bissau, un homme, Saturnino Bayo, dit « Couto » apprend la mort de son ancienne aimée. De son amour-toujours.

 

« Trente ans avaient beau être passés, le veuf de Dulce, le vrai, c’était lui. Putain il avait été celui-là : l’homme de la Kantadura. L’amoureux de Dulce. L’élu de celle que tout un peuple appelait encore aujourd’hui par son prénom, comme une amie, une sœur, Couto le Dun di Dulce. »

 

Couto est le guitariste du Super Mama Djombo, LE groupe de la fin des années 1970, qui appartient à la légende de la musique africaine. LE groupe qui a laissé une empreinte forte, une trace profonde dans les mémoires, dans le cœur et le corps de tous….

Couto.

 

« Un  mélange d’ancienne gloire grisonnante et de branleur impétinent auquel sa fierté interdisait de s’abaisser à travailler plus de quelques heures par jour, quelques jours par mois. Seigneur invariablement désoeuvré, invariablement fauché, mais qui n’avait qu’à trimbaler son pas usé par les rues pour que tous les regards s’arrêtent sur lui.

Couto le dutur di biola, le grand docteur de la guitare.

Couto le Dun, le grand patron.

Dun di ke, patron de quoi, dun di tudu, patron de tout, dun di nada, patron de rien du tout.

Dun di fomi, le putain de patron de la dalle au ventre. »

 

Couto déambule dans la capitale. Les souvenirs affleurent pendant qu’au loin un coup d’état se prépare. Couto divague à travers la ville. Se souvient de Dulce, et avec elle, à travers elle, de la naissance du Mama Djombo, des années mundial …. 

 

« Les années mundial, c’était le nom qu’ils donnaient à cette période quand ils en reparlaient entre eux, toujours pas remis trente ans après. Ils n’en gardaient pas de vanité, moins encore de nostalgie. Plutôt l’éternelle hilarité de ceux à qui la chance a souri. Qu’on a traités en rois même un jour, une heure. Ça leur était tombé dessus. Ils avaient eu ça. La vie leur avait donné cette chose dont tous les musiciens rêvent. Que pouvait bien leur foutre tout le reste. Ne plus jouer qu’une fois de temps en temps, devant une bonne moitié de vieux mélancoliques. Ne plus attraper le dixième des accords qu’ils jouaient à l’époque. […] Ils en avaient pris pour la vie, et sans qu’ils s’en rendent compte cela creusait un gouffre entre eux et ceux qui étaient venus après, les jeunes du groupe, si doués soient-ils : l’absence de quoi que ce soit à prouver à personne. »

 

Dans les souvenirs de Couto, trente ans de sa vie à lui, trente ans de son pays, trente ans des siens, de la guerre aussi….

Mais ce soir, Couto a rendez-vous. Ce soir, c’est soir de concert au Chiringuitó. Cette nuit, le Mama Djombo jouera pour Dulce, pour eux les anciens, pour tous. Ce soir, ils seront de nouveau des grands. 

 

Sylvain Prudhomme nous entraîne dans une aventure humaine et musicale. Une histoire envoûtante, sensuelle, bouillonnante. Un voyage en terre africaine au cœur du groupe mythique du Mana Djambo.

C’est un roman épatant qui donne envie de danser, de rire, d’aimer. Un roman qui distille une énergie folle, un élan incroyable. Un roman qui raconte le soleil d’Afrique, qui dit les couleurs, les bruissements des corps, l’amitié entre les hommes… Et punaise que c’est beau !

Il est mon préféré, c’est vous dire si je l’ai aimé ♥

 

 

Extraits

 

« Esperança aux mots crus, aux mots drus, qui les premiers temps le fouettaient de désir. Sa façon de lui dire mistiu, je te veux, j’ai envie de toi en créole, mistiu glissé à l’oreille d’une voix filoute, dénouant déjà son pagne pour s’offrir aux caresses. Y avait-il seulement un mot mandingue pour dire ça ? Un vrai mot plein de désir capable de faire à celui ou à celle qui l’entendait l’effet que faisait ce mistiu ? Un mot qui n’était pas purement technique, ne servait pas d’abord pour parler des animaux et ne revenait pas plus ou moins à dire je voudrais m’accoupler avec toi ou je voudrais te saillir ou quelque autre énormité tout juste bonne à faire rire ? »

 

« Atchutchi dans ses chansons ne disait pas amour, il disait baliera, quelque chose à mi-chemin du balancement et de la danse. Baliera comme le flux et le reflux du désir, des océans, des astres. Baliera comme le grand balancement du monde, la soif universelle d’aimer. Les hommes et les femmes de ses chansons n’y pouvaient rien, ils étaient des jouets d’une houle qui les bringuebalait de-ci de-là, imprévisible, toute-puissante. »

 

 Le billet de ma copine Steph est par (bien planqué dans une chronique express !) 

 

Les grands, Sylvain Prudhomme, Gallimard, 2014.

10 commentaires sur “Les grands – Sylvain Prudhomme

  1. J’ai découvert Sylvain Prudhomme avec ce livre qui m’a prise par surprise et m’a vraiment touchée avec des thèmes qui a priori n’étaient pas parmi mes centres d’intérêt favoris. Ca doit être ce qu’on appelle le talent 🙂
    Du coup je me suis précipitée sur Légendes que j’ai beaucoup aimé aussi (moins que Les Grands mais quand même). Il a une vraie patte, un univers, une petite musique teintée de mélancolie…

  2. j’ai une réticence qui me vient d’un livre dont j’ai oublié le titre mais qui racontait l’errance d’un groupe de musique africain et je me souviens seulment de mon malaise : entre drogue et violence, je suis toujours mal à l’aise , pourtant ton billet est très tentateur.

  3. Comme toi, j’ai vraiment beaucoup aimé, l’auteur nous plonge complètement dans cette ambiance de l’Afrique musicale et topicale, c’est un régal !

  4. Tu sais que je vais le lire puisque tu me l’as offert 😉
    Comme j’ai adoré Légende et que tout le monde me dit que celui-là est encore meilleur, je suis certain de me régaler.

  5. Ah ce roman ! Cette écriture ! C’était top, une magnifique découverte. Je sais qu’on en avait déjà parlé quand on l’avait lu mais je me rappelle de cette lecture comme si c’était hier.
    C’est un très beau cadeau que tu m’as fait là. Une belle découverte d’auteur, un style très personnel. J’ai beaucoup aimé.
    Merci merci <3

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