Les mains libres – Jeanne Benameur

Les-mains-libres.jpg

« Y a-t-il un signe dans le ciel

qui indique que quelque part,

dans une ville, au milieu de tant de gens,

deux êtres sont en train de vivre quelque chose

qui ne tient à rien,

quelque chose de frêle comme un feu de fortune,

un feu de palettes, de bouts de bois,

quelque chose qui s’arrime

à la voix d’une vieille dame,

à l’écoute grave d’un jeune homme

qui rêve loin ? »


Ça se confirme, je ne suis jamais déçue avec Benameur… Petit à petit, je lis tout ce qu’elle a pu écrire, pas trop vite, histoire qu’il me reste toujours un ou deux romans sous la main pour les périodes de disette ou de « pannes » de lecture. D’ailleurs je devrais très prochainement me plonger dans son dernier recueil de poésies, exemplaire dédicacé par ses soins au Salon du livre de Montreuil, quand on aime…

Les mains libres donc, est mon dernier Benameur, et celui ci, je l’ai vraiment savouré, chaque mot, chaque phrase…, un vrai bonheur !

 

Transparente. Yvonne Lure est transparente et ma foi cela lui convient plutôt bien. Elle a toujours été discrète d’ailleurs, en retrait même, même quand son mari était encore de ce monde. Maintenant veuve, madame Lure se demande encore ce qui l’a poussé à vouloir l’épouser, elle la femme si banale, elle lui en est reconnaissante d’ailleurs. Très peu de mots échangés entre eux, juste des regards, des silences partagés, c’était déjà beaucoup.

Depuis qu’elle est seule, madame Lure continue de maintenir l’appartement en ordre comme elle l’a toujours fait, chaque chose à sa place, au millimètre près, ce qui ne bouge pas est tellement rassurant… Une pièce de l’appartement réclame toute son attention, le bureau de monsieur Lure qui contient toute sa bibliothèque, une pièce à laquelle elle n’avait pas accès auparavant. Depuis, même si madame Lure ne lit pas, elle y vient chaque jour, elle époussette, elle ouvre, elle feuillette, sans jamais aller plus loin. Voyager dans les livres ? A quoi bon. Madame Lure voyage déjà, quand elle le souhaite. Il lui suffit pour cela d’ouvrir au hasard une des nombreuses brochures d’agences de voyages qu’elle collectionne, en quelques secondes seulement, elle se retrouve projetée à des milliers de kilomètres de son quotidien, elle rêve, s’évade, très loin…

Un jour, elle se retrouve sans vraiment se l’expliquer, à suivre un homme qu’elle a surpris en train de voler une tablette de chocolat dans un supermarché. Ses pas l’emmènent jusqu’à un campement de fortune, sous un pont. Lui, c’est Vargas, un gitan. Son accent est une invitation au voyage. Son compagnon est une marionnette, monsieur Oro… De retour chez elle, madame Lure se dirige vers le bureau de son mari et y prend un livre, pas n’importe lequel, celui qu’il lisait quand il est mort. Ce livre, elle ira le déposer comme un cadeau devant la caravane de cet homme qu’elle n’a fait qu’apercevoir…

 

La relation qui s’installe alors entre madame Lure et Vargas est une des plus belles que j’ai pu lire. Un lien qui ne dit pas son nom, une connivence, un fil tendu entre deux personnes que tout semble à priori opposer. Une relation qui démarre grâce à un simple livre. Des mots, des silences aussi, qui vont tisser un lien magique entre ces deux êtres.

Une fois de plus, Jeanne Benameur m’a embarquée… La poésie est partout, même là où on ne l’attend pas, c’est cela qui est véritablement beau. Cette auteure me parle. Un petit miracle se produit à chaque fois et j’ai reçu ce livre comme un cadeau.

Jeanne Benameur ne fait pas semblant, elle est unique, elle m’est devenue indispensable.

 

Les avis enthousiastes de Clara, Géraldine, A propos de livres, Krol… Une déception pour Marie.

 

Premières phrases :« Madame Lure va, vient, vit. Proprement seule. Madame Lure a ce qu’il faut. L’entretien de son appartement et les commissions quotidiennes comblent son besoin de déplacement physique. Comment combler l’espace des rêves ? »

 

Au hasard des pages : « Sans rien regarder, elle va droit aux livres. Tous. Les caresser tous. Un à un. Les livres que monsieur Lure lisait, enfermé. Les livres dont il ne parlait jamais alors que son visage, tout son être en était imprégné quand il sortait d’ici et qu’elle savait. Oui, elle avait appris. Quand la lecture avait été bonne, le visage était harassé et ravi. C’était le visage de qui a porté au-delà de ses forces quelque chose de trop lourd et le dépose enfin, les mains encore raidies de l’effort. Si la lecture n’était pas achevée, il était absent, distrait de tout. Elle servait alors à table un homme qui mangeait sans la voir, s’essayait à quelques paroles par gentillesse, remettait à sa bouche une part d’un plat qu’il ne goûtait pas. Elle savait qu’il retournerait à « son antre », comme il disait, sitôt le repas achevé. » (p.45-46)

 

« Elle contemple ces rangées alignées. Alors vient quelque chose qu’elle n’avait jamais connu. Un sentiment qui prend racine loin, se fraye un chemin. Comme une possibilité d’entente. Elle apprivoise peu à peu son regard à tous ces mots enclos. Les couvertures la protègent des mots comme elles protègent les mots écrits de sa lecture. Yvonne en a besoin pour approcher de ce que Monsieur Lure trouvait ici, pendant toutes ces heures. Un silence comme un puits. Le silence qui vient des livres parce que ceux qui les ont écrits ont accepté de s’y enfoncer. Habiter avec les livres, c’est habiter avec le silence des autres. » (p. 124-125)

 

« Un livre peut rester clos, ça ne fait rien. Il est. Quand même. Il dit tout ce que celui qui l’a écrit a vécu du monde. Les instants, tous les instants, sont différents. Et toutes les différences sont inscrites dans les livres. Et toutes les vies sont imparfaites. Elle est devant la bibliothèque. Le balancement de son corps rythme la vie imparfaite. Elle confie son espace, paupières closes, au silence du monde. Et quelqu’un l’écrira. Oui, quelqu’un l’écrira. » (p. 128)

 

Éditions Gallimard (Janvier 2006)

Collection Folio

160 p.

importorigin:http://aliasnoukette.over-blog.com/article-les-mains-libres-jeanne-benameur-98108215.html

23 commentaires sur “Les mains libres – Jeanne Benameur

    • Si j’ai réussi à faire passer ce fameux ressenti dont tu parles, j’en suis ravie… C’est toujours difficile de parler d’un auteur qu’on aime particulièrement, ça parait toutjours trop peu, pas assez bien… Merci à toi ! 😉

    • Rhoooooo ! Il faut absolument que tu lises Benameur, tous ses romans sont des coups de coeur : Les demeurées, Les reliques, deux textes courts et très forts, Laver les ombres aussi, et son dernier Les insurrections singulières… Tout en fait ! 😉

    • Toi non plus ? Rhoooo, il faut vite réparer ça ! J’ai listé certains titres à Gridou, n’hésite pas, tu ne seras pas déçue avec cette auteure…! 😉

    • Justement, j’hésite ! Je l’ai découverte avec Les demeurées, une grande claque… J’ai aussi adoré Les reliques et son dernier Les insurrections singulières… Il y a eu Laver les ombres aussi… Tous sont chroniqués sur le blog, tu dois pouvoir les trouver via l’index ! J’espère que tu aimeras !

    • Aie, mais si je l’ai lu… Je suis juste une quiche pour tenir mon blog à jour ! 😉 Billet à venir lundi si tout va bien ! 😉

    • J’ai acheté tout récemment son dernier recueil de nouvelles, il me reste à m’y plonger et à me délecter de cette petite musique si particulière…

    • Eh oui, je sais !!! Il m’en reste peu que je n’ai pas lu, à part Présent ? peut-être… ! Si tu ne l’a pas lu, je le garde sous le coude pour une LC avec toi ! 😉

  1. Tu parles très bien de ce livre et de cette auteure hors du commun; Un véritable coup de coeur que ce livre. Même si j’ai peu de mémoire et que les histoires que je lis s’effritent très vite en moi, je garde très forte en moi l’image de cette femme, dans sa cuisine, qui voyage via les brochures…

  2. J’ai adoré Les demeurées et Si même les arbres meurent, par contre Laver les ombres, lu dernièrement, m’avait nettement moins séduite… Les mains libres est dans ma PAL depuis plus de 3 ans, je compte bien l’y arracher bientôt. J’espère que je serai aussi conquise que toi ! 🙂

    • J’espère aussi ! Avec le recul, Laver les ombres est aussi celui qui l’a le moins séduit. Si tu n’a pas lu Les insurrections singulières (j’ai un doute là…), je te le conseille, un de mes coups de coeur !

    • J’espère que cette sortie ne se fera pas trop attendre ! Sinon, je peux toujours te l’envoyer si tu le souhaites…?

  3. Oh, merci pour cette proposition, c’est très gentil, mais ne t’en fais pas… J’apprécie l’attente. J’ai plus de 100 bouquins dans ma PAL sans compter ceux dont j’ai pris note des cotes à la bibliothèque… Je ne suis pas pressée 😉 

    • C’est sûr, on ne manque pas de livres ! Si tu changes d’avis, n »hésite pas, ce sera avec grand plaisir ! 😉

    • Les demeurées est le premier livre de Benameur que j’ai lu… Depuis, c’est un enchantement ! Les mains libres est très beau, mais je te conseille aussi Les reliques ou encore son dernier, Les insurrections singulières…

    • Les démeurées, Les reliques, Les mains libres, Laver les ombres, Les insurrections singulières (qui sort en poche en janvier)… Tout est bon chez benameur !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *