Mauvais fils – Raphaële Frier

mauvais fils« Je me suis calé sur mon lit, en face de la lampe à lave de mon dernier Noël. Les bulles fluorescentes s’élèvent dans leur bocal, elles glissent, se cognent et rebondissent. Le mouvement ne s’arrête jamais, c’est beau et d’habitude, ça me calme. Pourtant, ce soir, les bulles vertes me renversent et me donnent le tournis.

 

Ce soir plus qu’hier, je voudrais être un autre. Pas cette erreur de la nature, cette foutue boulette dans une famille qui n’attend plus que moi pour s’effondrer, quand elle saura qui je suis en réalité. Parce que c’est sûr, ce n’est pas avec moi qu’ils iront mieux, mes vieux. Et je vis avec cette angoisse, toujours la même, qui m’écrase pendant la nuit et pendant le jour aussi. Pourquoi moi ? Qu’est ce qui a déconné pour que ça m’arrive ?

 

Ghislain aime les garçons. Au fond de lui il l’a toujours su. Pas la peine de s’en défendre. Pas la peine de faire « comme si »… Même si ça serait mieux pour tout le monde qu’il se fonde dans le moule. Même s’il vaudrait peut-être mieux qu’il marche dans les clous et soit enfin le « bon fils » qu’on attend qu’il soit. Le gars viril, sûr de lui, un brin dragueur, qui accumule les conquêtes sans trop penser au lendemain…

Ghislain aime les garçons. C’est assez simple finalement. Ça n’a même pas été brutal comme révélation. Ça s’est imposé doucement, comme une évidence impossible à combattre. Alors pourquoi ça fait si mal…? Pourquoi c’est si dur à accepter…? Pourquoi c’est tellement compliqué de l’admettre, de le dire, de le crier à ceux qui le voient comme cet autre qu’il ne sera jamais…?

Ghislain aime les garçons. Et la pilule est impossible à avaler pour son père qui le fiche à la porte… Seul, Ghislain part à la recherche de cette part de lui-même qu’il ne connaît pas encore, celle qu’il tait, celle qu’il étouffe, celle qu’il a longtemps voulu voir crever… Prêt à toutes les expériences pour exister enfin, Ghislain entre en révolution…

 

Je ne vais pas mentir. J’ai lu ce texte en en ayant constamment un autre en tête. Parce qu’il est difficile d’oublier les mots d’Antoine Dole sur ce sujet encore tabou qu’est l’homosexualité, j’ai eu du mal à me détacher de cette voix qui cogne et qu’on n’oublie pas… Mauvais fils est pourtant lui aussi un texte percutant. Parfois dérangeant. A 19 ans, Ghislain n’a plus le choix. Il lui faut vivre vite, savoir, expérimenter, sans entraves ni barrières. L’amour est peut-être à ce prix…

La voix de Ghislain, plus mature, mais pas moins en souffrance, résonne longtemps et frappe là où ça fait mal. Il y a de la rage, de la colère, un mal de vivre qui empêche d’avancer… Ce sentiment d’impuissance et cette vague culpabilité qui ronge et monte à la tête… Il y a l’espoir, aussi, d’arriver à tout envoyer valser pour vivre enfin à visage découvert, avec ou sans aide, avec ou sans bénédiction puisqu’il n’est plus question de compter sur ceux qui sont censés nous aimer pour ce que nous sommes…

 

Au cœur du texte, cette relation père-fils. Un père presque trop « cliché » au départ. Beauf mal dégrossi, homophobe, intolérant, bas du front, sexiste et j’en passe… Pour Ghislain, l’horizon est forcément bouché, inutile d’espérer d’ailleurs une quelconque réconciliation. Pessimiste ? Sûrement… Réaliste…? Aussi… Le parti pris est osé, comme souvent dans cette collection qui parle aux ados sans les prendre pour des bisounours. Actuel, poignant, percutant, Mauvais fils marquera à coup sûr les esprits… 

 

Et une nouvelle pépite jeunesse dans cette collection, après Vibrations (de la même auteure) et Trop tôt, que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi ou presque…!

 

Les avis de Bladelor, Hélène et Nadael

 

Premières phrases : « Je n’ai jamais pensé que mes parents s’engueulaient à cause de moi, j’ai toujours su qu’ils ne m’avaient pas attendu pour commencer. C’est vraiment par obligation que je trempe dans leur soupe tiède. Ils s’engueulent à longueur de journée, pour un oui, pour un non. Je ne comprends pas pourquoi, je n’arrive pas à trouver un intérêt à tout ça. Peut-être que la seule raison de leur dispute c’est l’ennui. C’est vrai, ils s’emmerderaient tous les deux, s’ils ne se faisaient pas la guerre. Moi pendant ce temps, je me tais, je me bouche les oreilles, je ravale ma colère. »

 

Au hasard des pages : « C’est pas le chantier qui me fait peur, Papa. Non, c’est pas le chantier, ni le patron. C’est ta manière d’en parler, c’est ton espoir de me voir adopter, enfin, une posture de mec. Parce que, tu ne le dis pas, mais tu trouves que je marche trop légèrement, hein ? Tu trouves que j’ai une drôle d’attitude, tu voudrais que je traîne avec une bande de vrais mecs, t’as jamais pu saquer Mounir et tu sais pas ce que je fous avec Lella et Fatou, parce que t’as bien compris que je cours pas après Lella, n’est-ce pas ? En fait, Papa, t’as un doute au fond de toi, tu te demandes, depuis plusieurs années, si ton fils, il serait pas un peu pédé… Quelque chose que tu sens, t’as pas de preuve et t’en as jamais parlé à Maman, mais tu ne peux pas t’empêcher de craindre le pire. c’est ça, qui me fait peur, en vrai. » (p. 36-37)

 

Éditions Talents Hauts (Août 2015)

Collection Ego

95 p.

 

Prix : 7,00 €

ISBN : 978-2-36266-131-0

 

 

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25/30

10 commentaires sur “Mauvais fils – Raphaële Frier

  1. Je n’ai pas lu le roman d’Antoine Dole, mais j’ai aimé la manière dont l’auteure a abordé ce sujet, cela sonne terriblement juste. Merci pour le lien.

  2. Un livre que j’ai très envie de lire depuis que j’en avais lu la critique chez Nadège. À vos deux beaux billets je me dis que je ne dois pas passer à côté…
    Bonne journée Noukette

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