Otages intimes – Jeanne Benameur

Otages-intimesCe besoin, toujours, de renouer avec l’essentiel…

 

Une évidence, une connivence que je ne tente même plus de comprendre ni même de mettre en mots…

 

Un sentiment étrange d’appartenance, un complet lâcher prise pour faire corps avec des mots qui semblent choisis pour vous… Seule l’écriture de Jeanne Benameur a cet effet sur moi. Une douce torpeur, une parenthèse unique, longtemps attendue. Et la magie, toujours, opère…

 

Otages intimes est le récit d’un impossible retour. Celui d’Étienne, photographe de guerre, libéré après de longs mois de captivité. Le miracle du retour. La délivrance tant attendue. Loin du tumulte de la guerre, de l’agonie d’un monde qui se perd et tourne à l’envers, loin de ces images, imprimés sur la rétine, qui témoignent de l’impensable… Et pourtant. En revenant chez lui, en retrouvant ses racines, Étienne n’en est pas moins perdu. « Depuis, c’est l’entre-deux. Plus vraiment captif, mais libre, non. Il n’y arrive pas. Pas dedans. » La liberté est un leurre, la véritable joie impossible. Tout est encore là, tapi sous la peau, à l’image de ces visages qui ressurgissent à toute heure pour crier l’horreur qui n’a pas de nom.

 

L’urgence est silencieuse, enracinée au plus profond de sa chair. « Depuis, la violence est insidieuse. Elle ne vient pas seulement des autres. Il l’a incorporée. » Il lui faut se réapproprier le monde qui l’entoure, se recréer des habitudes, re-connaître les gestes du passé. Inventer des rituels rassurants qui l’ancrent profondément dans la terre qui l’a vu naître. Il est temps… et il est urgent de vivre.

 

Au plus près de ses racines, auprès d’Irène, sa mère, d’Enzo, l’ami de toujours, et de Jofranka, sa sœur de cœur, Étienne tente de trouver le repos. Le village de l’enfance, la saveur du pain, le goût oublié du vin qui enivre, la forêt où son cœur se gonfle, la lumière dans les branches… Et la musique, pour retrouver l’accord qui relie les êtres et mettre en résonance leur parts d’otage, sombres, intimes, profondes. Doucement, Étienne fait sa révolution…

 

Otages intimes est une magnifique mise à nu. Sous la plume de Jeanne Benameur, les mots deviennent refuge et se font sanctuaire. La parole devient salvatrice, seule capable de délivrer les âmes captives… L’écriture est charnelle, incarnée. Les mots résonnent, tant ils touchent à l’intime et à l’histoire de chacun. Tellement, tellement unique…

J’aime les personnages de Jeanne, profondément… Souvent perdus, errant dans « l’obscur », toujours en marche vers un ailleurs et un renouveau qu’ils appellent de tout leur être. Des êtres en devenir, pris en otage, tous captifs finalement…

Et puis ces phrases bouleversantes et sublimes sur celles qui nous relient au monde… « Sous tous les gestes de mère il y a un soupir. Toujours. Et personne pour l’entendre. Pas même celle qui soupire. Les mères prennent tellement l’habitude de faire et faire encore qu’elle ne savent plus elles-mêmes le soupir suspendu dans leur cœur. » 

 

Otages intimes est le livre que j’attendais… Au plus près de l’auteure, je l’ai reçu comme un cadeau, dans ma chair, dans mes tripes… Somptueux…

 

 

Une évidence que je partage avec Framboise, Jérôme, et Leiloona

 

 

Premières phrases : « Il était une fois, il était mille et mille fois, un homme arraché à la vie par d’autres hommes.

Et il y a cette fois et c’est cet homme là. »

 

Au hasard des pages : « Ce soir, il laisse sa main ouvrir lentement les pages. Il a besoin du silence des mots écrits. L’évidence, elle est là. Il a besoin des mots. Lui qui a rapporté tant d’images qui laissent sans voix il lui faut des mots. Pour tenter de comprendre. Il a besoin de retrouver du sens à sa racine. Il lui faut retourner à l’étymologie pour se guider. Comprendre.

Comment passe-t-on du sauvage de toutes les enfances à la barbarie ? Quand franchit-on le seuil de l’inhumain ? Ceux qui ont tué violé massacré, par quoi leur pensée d’homme était-elle prise en otage ? » (p. 95-96)

 

 

Éditions Actes Sud (19 Août 2015)

192 p.

 

Prix : 18,80 €

ISBN : 978-2-330-05311-6

 

logo2015

 

Challenge 1% Rentrée littéraire chez Hérisson

3/6

 

 

Challenge-Jeanne-Benameur

 

 

43 commentaires sur “Otages intimes – Jeanne Benameur

  1. Voilà un billet très élogieux , c’est une auteure qui enchante les lectrices de mon club de lecture , elle est dans toute mes listes je dois seulement m’y mettre.

  2. Tu serais convaincante… si j’aimais cette auteure. Tu as bien fait de mettre beaucoup d’extraits, je me rends compte que c’est vraiment le style qui ne me convient pas, puisque le sujet n’a rien qui me déplaise, au contraire. Bah, on ne peut pas tout aimer.

  3. Il me tardait également de le lire..C’est un gros coup de coeur (comme prévu) de ma rentrée littéraire pour le moment. Très belle chronique de ta part:)

  4. Une auteur que je ne connais pas encore… Mais je reste encore un peu sceptique sur ce choix de lecture. Elle ne sera pas prioritaire pour le moment.

  5. pffiou quel beau billet ma Noukette, tu mets de la poésie et de la douceur dans ce billet, sur les mots de Jeanne Benameur. Tellement envie de le lire, c’est sûr oui il va me plaire. des bisous

  6. Je suis tout ému quand je sais que tu vas parler de Jeanne. Et tu le fais magnifiquement bien, comme toujours (en même temps j’étais pas inquiet).
    Un superbe roman, mais tu dis les choses tellement mieux que moi que je vais m’arrêter là ;) .

  7. Je découvre ton blog. J’ai donc commencé mon exploration. Dans ta liste de l’été j’ai aperçu  » Un doux pardon » L’as tu lu ? J’ai hâte de découvrir ce que tu en penses car ce livre m’a énormément plu. Je ne sais pas exprimer aussi bien que toi mes ressentis sur mes lectures. Certains me déçoivent, d’autres m’enthousiasment, d’autres encore me laissent sur ma faim sans pour autant me décevoir. C’est avec plaisir je penseque je vais suivre ton blog .

  8. Coucou Noukette ! je viens de le voir aussi chez Jérôme, je partage avec vous deux d’être fan de cette auteure alors j’attends impatiemment que ma médiathèque préférée l’achète !!

  9. Je partage complètement ton avis. Je n’ai pas encore chroniqué ce roman (grrr toujours le temps qui file^^) mais ça ne devrait pas tarder.
    Une pépite!
    Bonne journée

  10. Grâce à toi, je sais que Jeanne Benameur n’est pas un-auteur-pas-pour-moi, bien au contraire, puisque les deux livres que j’ai lus d’elle font partie des œuvres que je ne peux oublier. Donc celui-ci, je le lirai, bien sûr :) .

  11. Je suis en train de le lire et je suis déjà sous le charme…
    J’avais lu  » Le ramadan de la parole » (livre pour adolescent) et j’avais été touchée par cette écriture.
    Ici aussi, c’est la magie qui opère à nouveau.

    Son style me touche tout autant que celui de Valentine Goby…

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