Pas assez pour faire une femme – Jeanne Benameur

Pas assez pour faire une femmeJudith est d’abord tombée amoureuse d’une voix. Une voix qui parle de révolte, de lutte, d’espoir, de renouveau. C’est par curiosité qu’elle est entrée dans cet amphi, pour cette voix… pour la fragilité qu’elle y perçoit, pour les silences entre les mots qui disent tant… Des silences qui font écho à une souffrance qu’elle maintient cachée au plus profond d’elle-même.

Avec Alain elle se sent enfin libre, vivante, vivrante. Ivre de désir. Ivre de vie. Avec lui elle apprend l’amour, réapprivoise son corps et tente d’oublier cette peur, tenace, tapie, là, tout au fond…

Son combat politique devient le sien. Pour lui plaire au départ. Petit à petit, elle s’affranchit de sa famille, s’éloigne de la tyrannie domestique du père, rejette la soumission de la mère. Vite, tout faire voler en éclats, sortir du carcan, crier son envie d’autre chose. Fuir ce qui oppresse, ce qui comprime, ce qui ronge de l’intérieur. Être libre, coûte que coûte. Avoir enfin le choix. Tout faire pour tenter d’oublier ce poids si lourd, tout faire pour tenter d’oublier les cauchemars de l’enfance…

 

Les mots, pour trouver enfin sa place dans le monde. La parole pour seul salut. Judith se joint au combat d’Alain et des autres et reprend les rênes de sa vie… En elle, quelque chose est né…

 

 » Il y avait les livres, et il y avait nos vies à l’unisson, palpitantes.

Nos vies, c’étaient des poèmes qui se cherchaient chaque jour, chaque nuit

et ça c’était vivre. Vraiment. »

 

Pas assez pour faire une femme est sans doute un des romans les plus intimes de l’auteure. Ce qu’elle y a mis d’elle, ce qui pourrait être autobiographique ou non, à vrai dire cela n’a que peu d’importance…

 

Ce texte est le récit douloureux et lumineux d’une mise au monde. Celui d’une femme, en devenir. Celui d’une femme qui a encore un long chemin à parcourir avant de laisser derrière elle ce qui l’entrave et l’empêche d’avancer. Celui d’une jeune femme amoureuse qui entre en lutte, pour exorciser ses peurs, pour exister. Comme Antoine, dans Les insurrections singulières, Judith fait sa révolution… Une révolte intime, nécessaire…

 

Je suis entrée avec bonheur dans les mots de Jeanne Benameur. L’impression, toujours, d’être chez soi… Un texte qui se ressent, qui se vit et qui marque, durablement… Un texte à part que l’auteure porte en elle depuis des années. Un texte dont elle nous fait enfin cadeau. Pour ça Jeanne, et pour tout le reste… merci…

 

Un coup de cœur que j’ai l’immense plaisir de partager avec Jérôme

 

Premières phrases : « Je suis nue. Lui aussi. Tout près de moi. La tête sur son coude replié il me regarde. Tout à l’heure il a enlevé ses petites lunettes rondes cerclées de métal et j’ai aimé voir ses yeux. Son vrai regard. Comme si les yeux aussi pouvaient être nus. Tout son visage offert. J’ai pris son visage dans mes mains et je me suis sentie transportée d’amour. Pour ce visage, ce corps, l’odeur de sa peau, son épaule. Lui. Tout lui. Complètement présent pour moi. J’en avais tellement rêvé. Et je pensais tellement que c’était impossible. »

 

Au hasard des pages : « Je suis heureuse qu’il choisisse des livres pour moi. Je m’accroupis près de lui pour les regarder. Je me dis qu’il est là, notre trésor commun : les livres ! Et à nouveau une bouffée de joie m’emporte. Alors je l’embrasse, juste au creux de l’épaule et il caresse mes cheveux. Ce moment-là est béni. Je veux me le rappeler toute ma vie. Nous sommes tous les deux devant les livres et nous cherchons notre liberté. Ensemble. Il y a dans la vie des moments où tout se rassemble à l’intérieur. On est entier comme jamais. On se sent à sa place. On est heureux. C’est un moment comme ça que je vis et j’en ai conscience. J’ai le cœur suspendu, léger, léger. On dit qu’on est « sur un nuage » mais moi, là, je me sens plus légère que tous les nuages. Un atome de rien du tout qui vibre à l’unisson de tous les autres. Quel bonheur. Alors c’est ça aimer ? 

Oh que plus jamais ne reviennent mes cauchemars, le souffle noir qui me hante.

Je me sens assez forte pour me battre contre tout ce que je ne connais pas et qui me terrifie depuis si longtemps. La menace sourde de toutes mes années à la maison.

Près d’Alain, son corps à lui contre le mien, ses mains qui tiennent les livres, sa voix qui m’explique l’oppression du monde, je prends force. Je prends force. » (p. 36-37)

 

Éditions Thierry Magnier (21 Août 2013)

120 p.

 

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C’est reparti pour le challenge 1% Rentrée littéraire

chez Hérisson !

 

1/6

29 commentaires sur “Pas assez pour faire une femme – Jeanne Benameur

  1. Coucou Noukette…
    Je passe souvent ici et laisse rarement un mot (suis très timide avec les femmes…sourire )
    Moi qui ait du mal à me « remettre » de la lecture de Profanes, un chef d’œuvre…je suis trop content de l’arrivée de son nouveau livre…
    Que dire des extraits que tu cites…sublimes…cela vous emporte le cœur au vent…
    Jérôme annonce 256 pages alors que tu n’en annonces que 89…s’t'plait…dis moi que c’est lui qui a raison…;-)
    Bises en passant

    • J’ai vu chez Jérôme que tu n’arrivais pas à écrire ton billet sur Profanes… Toujours difficiles à écrire ces billets coups de coeur !
      Sinon, celui ci compte en fait 120 p., je vais modifier… C’est court, oui, quand on aime… Merci de ton passage ici, reviens quand tu veux ! ;-)

    • C’est gentil ça… même si je suis plus critique que toi ! ;-) Difficile d’écrire un billet sur un roman de Jeanne…
      Merci de ce partage, symboliquement, pour un premier « vrai » billet ici, tu le sais, ça compte beaucoup pour moi !

  2. Oh la la la, il me le faut absolument, un Jeanne Benameur, ça ne s’évite pas ! Chez Thierry Magnier, c’est un livre de littérature jeunesse ?

  3. Je me sens réticente par rapport à ce livre, l’impression qu’il sera trop personnel-féminin-intime pour moi, enfin ce n’est qu’une impression…

    • C’est un roman très féminin oui mais vu ton coup de cœur pour Ça t’apprendra à vivre celui ci devrait te plaire… tu y retrouveras certains thèmes chers à l’auteure…! ;-)

  4. Je vais d’abord en lire d’autres (j’en au au minimum trois sous le coude, plus les autres romans jeunesse en anthologie chez Thierry Magnier, j’aime bien ce principe pour les auteurs qu’on aime – quoique ça intéresse peut-être plus les adultes que les jeunes, la collection en un volume ?) Je viendrai peut-être à celui-ci pus tard !

  5. Moi non plus je ne l’ai jamais lue. Mais vu comment vous en parlez, Jérôme et toi, je ne peux que succomber au plus vite. Au fait, bravo pour ton nouveau chez toi, j’aime beaucoup !

  6. Je le lirai tôt ou tard, c’est sûr, j’aime trop l’écriture de Jeanne Benameur. C’est dur la rentrée cette année avec en plus Sylvie Germain et Claudie Gallay ..

  7. Déjà noté tu penses bien ;0) Et inscrite aussi au challenge de la rentrée littéraire… Serais ce trop tard pour m’inscrire pour ton challenge de Jeanne Benameur ?!! Peut-être vas tu même le prolonger, non ?

    • Pas de souci, tu peux t’inscrire dans la première catégorie (1 à 3 livres), tu ne risques pas grand chose ! ;-) Le challenge court jusqu’au 31 janvier 2014… et risque fort d’être prolongé ! Et tu peux même me transmettre tes liens de précédentes lectures ! ;-)

    • Il faut à tout prix lire Benameur… Je ne sais pas par contre si ce livre est idéal pour partir à sa rencontre. Essaye plutôt Les demeurées, Les reliques ou Comme on respire… magnifiques !
      Pas avant 14 / 15 ans celui ci je dirai…

  8. Encore une magnifique découverte grâce à toi, Noukette… Merci beaucoup ! Je l’ai reçu ce matin, je l’ai ouvert, je n’ai pas pu le refermer et j’ai eu besoin de laisser reposer mes impressions pour écrire et publier mon billet ce soir.
    Si tu as d’autres conseils « rentrée littéraire » de cet acabit, je suis preneuse (tu as lu le Louise erdrich ? J’hésite à me l’offrir ^^)
    Des bisous,
    Cajou

    • Je comprends que tu n’ais pas pu le refermer !
      Pas lu Louise Erdrich encore non, il faudrait d’ailleurs….! D’autres coups de coeur « rentrée » à venir, pas d’inquiétude ! ;-)

  9. Ca y est.Je l’ai lu.Je ne t’ai pas écrit pour te dire que tu me donnais l’envie d’avoir envie.J’ai attendu le grand saut,le passage à l’acte,le sublime,le LIVRE.Je suis encore toute émue par la poésie et l’authenticité de ce texte. Merci noukette, peut être que sans toi je n’aurais jamais rencontré Benameur…

    • Ton commentaire me touche beaucoup Mag… Tu fais partie des fidèles depuis le début, et rien que pour ça, merci !! Que tu découvres Benameur, c’est encore un plus beau cadeau !

  10. Quelle belle découverte ! Jeanne Benameur est une sorte de pirate, elle va chercher au fond de notre tête, les mots que nous aimerions écrire…

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