Sa mère – Saphia Azzeddine

Mon premier de cette foisonnante rentrée littéraire, et non des moindres ! Il faisait partir de mes dix chouchous héhé 😉 J’ai, je crois bien, avalé tous les romans de cette épatante Saphia Azzeddine. Qui écrit comme on parle. Qui écrit comme on frappe. Qui écrit comme on vit…

 

Marie-Adélaïde a 28 ans. Elle porte une toque dans une boulangerie rance en zone industrielle. En attendant mieux.

 

 « Porter une toque à la caisse de La Miche Dorée quand on a une oreille tatouée et l’autre ultra percée, c’est d’une infinie tristesse. Le job ne va pas avec le parcours. Les excentricités corporelles deviennent grotesques dans une boulangerie où, pour deux baguettes achetées, la troisième est offerte. Les excentricités corporelles sont fatales quand, en plus, la miche dore en zone industrielle. »

 

Marie-Adélaïde est née sous X. Une enfance à être bringuebalée de foyers en familles d’accueil moisies. Une « vie au bord des larmes ». Une vie « pleine de bosses » où « les vendredis ressemblent au lundi ». C’est vous dire si elle morfle.

Marie-Adélaïde a un prénom qui détonne. Qui interroge. Qui offre un sursis. Et avec lui, un doudou en toile de Jouy comme seul indice.

Marie-Adélaïde est surdouée et sa lucidité est sa pire ennemie.

Marie-Adélaïde est en colère. Cherche. Se débat. Tombe. Sans cesse. Se relève. Encore. Gamberge jusqu’à l’épuisement. Ne se remet pas « d’avoir été crachée comme un vulgaire morceau de tripes, c’est comme ça que je m’envisage depuis toujours, comme une faute, un délit, un truc illicite qu’un parcours chaotique a fini par confirmer. »

Marie-Adélaïde rêve de savoir d’où elle vient. Pour savoir où elle va. Pour savoir qui elle est.

Et puis la vie va prendre un tournent. Marie-Adélaïde va être « promue », par accident, nounou des enfants de la Sublime. Un nouvel élan ? Vers qui, vers quoi ?

Marie-Adélaïde est une héroïne comme je les aime : déterminée, révoltée, intelligente, maladroite, socialement peu adaptée, drôle voire toutafé féroce, un peu barge, tendre, méchante parfois, bornée, sensible…. Une demoiselle qui a de l’ambition, de la verve et du courage à revendre.

 

Au-delà de la quête de la mère et des origines, ce roman illustre formidablement notre société et ses frontières invisibles. Raconte les colères, les amitiés, les chagrins, les rêves, les douleurs, les remords, les humiliations, les fêlures, les révoltes, les échecs, les envies, les certitudes, les déséquilibres, les abandons, les lendemains…. Dit les oubliés, les modestes, les abîmés. Ceux qu’on ne voit jamais. Ceux qui sont à la marge et qui se cherchent une place… Mais ce roman dit aussi ceux d’en haut, les riches, les dotés, les bourgeois, les privilégiés… Pas complètement mauvais !

A travers des personnages qui dépotent, Saphia Azzeddine tape juste et fort. Et c’est furieusement drôle (voire un peu cruel !) et terriblement réaliste. J’ai adoré ! Un petit bémol peut-être sur le dénouement pour en faire un parfait et total coup de cœur mais ce roman reste un régal. A découvrir absolument.

 

Extraits

 

«  J’ai bien réfléchi et j’en suis arrivée à la conclusion que je viens d’une famille de bourgeois. Pas pour me consoler mais parce que c’est logique. Les gros beaufs bouffeurs de surimi, ils les gardent les gosses, ils ne les abandonnent pas. Plus tard, les torgnoles pleuvent mais bizarrement l’affection est là. Les pauvres ont la mémoire courte parce qu’ils vivent à la petite semaine. Ce qu’ils aiment, ce sont les bébés trognons avec leurs petits petons tout mignons. Ils sont pleins d’espoir parce que c’est bon pour la santé. À défaut de manger des fruits, ils ont la banane et comme de toute façon ça ne sert à rien de tirer la gueule, autant prendre leur vie de merde du bon côté. Donc les pauvres gardent leurs gosses. Ce sont les bourgeois qui se débarrassent des mauvaises branches. Ils n’aiment pas les contraintes, peu importe leur nature, ils ont un projet de vie qu’ils n’envisagent qu’à long terme. Ils sont calmes, posés et réfléchis, les bourgeois, ils prennent du recul et regardent dans le vide pendant des plombes avant de prendre une décision. Mon grand-père a dû trancher comme ça : Tu abandonneras ce bébé et tout redeviendra comme avant. Ça a dû être bref. Comme le soupir qui l’a précédé. Ma mère a dû s’effondrer puis partir en voyage pendant quelques mois chez une tante. Les tantes servent à ça, souvent. Il y a toujours une tante dans un secret de famille. Dans le mien, il y en a une aussi, forcément. De toute façon, je ne m’en remettrais jamais si ça ne s’était pas passé comme ça. Je préfère être une gosse honteuse de la bourgeoisie qu’une morveuse voulue de la France souterraine. »

 

« Une naissance pareille, quelle humiliation. Je m’en serais foutue, moi, de ne pas partir avec les mêmes chances dans la vie ; ce que j’aurais voulu, c’est partir avec elle. Qu’elle me choisisse, qu’elle m’aime n’importe comment, j’aurais voulu être son erreur, son boulet, j’aurais préféré être tout ça à la fois, m’en plaindre mais dans ses bras. Je l’aurais aimée à la rage, à la fureur, je l’aurais aimée de toute mon âme, de tous mes os, je l’aurais fumée d’amour, cette mère, si elle m’avait serrée contre elle comme dans une camisole de force, j’aurais voulu étouffer dans ses bras, sur ses seins, mourir d’amour sur elle, contre elle, mourir sereinement plutôt que de vivre grossièrement. »

 

Éditions Stock (Août 2017)

Collection La bleue

240p.

 

Prix : 19,00 €

ISBN : 978-2-234-08174-1

15 commentaires sur “Sa mère – Saphia Azzeddine

  1. Tu m’as l’air conquise ma Framboise ! Cela dit je ne suis pas sûre de commencer avec ce roman pour découvrir l’auteure, tu me conseilles lequel ? 😉

  2. Il était fait pour toi ce roman, c’est une évidence. Content de te retrouver toujours aussi enthousiaste ma chère Framboise ! Des bisous pour la peine <3

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