Suite à un accident grave« Suite à un accident grave de voyageur… » Cette voix déshumanisée dans le haut parleur, je l’ai entendue plus d’une fois, trop sûrement… Comme Eric Fottorino, je prend le RER tous les jours, comme lui, j’ai été le témoin indirect de ces drames du quotidien…

 

Hasard ou coïncidence, j’ai lu ce petit livre dans le train. Drôle d’expérience. Regarder les gens autour de soi, sentir leur énervement, épier leur lassitude, déceler leur fatigue… Se dire que parmi eux, il y en a peut-être un qui pense à en finir.  Et à côté d’eux, sûrement des gens qui seraient les premiers à manifester bruyamment leur mécontentement d’être retardés de façon si cavalière…

 

« Au début de l’automne, près de chez moi, trois personnes se sont jetées sur les rails. Un vieillard. Une jeune femme, du moins l’ai-je cru. Une mère de famille. Je ne connais ni leur nom ni leur visage. Sans doute les ai-je croisés sans le savoir dans la foule des petits matins. Ils resteront anonymes. Leurs visages, je préfère n’y pas songer. » Comment comprendre ces vies détruites en quelques secondes ? Cet acte si violent, si symbolique ? Comment comprendre surtout la réaction des voyageurs, ceux qui ne veulent pas voir, ne veulent pas entendre, ne veulent pas comprendre la douleur ? Ceux dont la vie a pris un peu de « retard » ne voient pas celle qui a brusquement pris fin sur les rails. C’est un fait. Les suicides gênent plus qu’ils n’émeuvent. D’ailleurs, ces morts invisibles, on les oublie vite, « la mort des inconnus passe vite. »

Ce qui prime, pour tous, c’est le trafic. Qu’il soit rétabli au plus vite. Que chacun puisse regagner son chez soi ou son bureau au plus vite, et oublier tout aussi vite ce qui vient de se passer… Le silence. L’oubli.

 

Avec ses mots, Eric Fottorino parle avec justesse et profonde humanité de ces oubliés. Il ne juge pas. Du moins il ne pointe personne du doigt. Lui même a pu se sentir agacé de ses retards bousculant son emploi du temps… Sommes-nous tous devenus insensibles à la détresse humaine..?

Suite à un accident grave de voyageur est un texte à part porté par une plume magnifique qui rend le plus beau des hommages à ces morts anonymes. Un texte court, très fort, sur lequel il y aurait encore beaucoup à dire… A découvrir…

 

 

 Les avis de Philisine Cave, Jérôme, Isa…

 
 

Morceaux choisis

« Plus tard, j’ai éprouvé cette sensation qu vient avec le dimanche. Le silence du dimanche. Il ne ressemble pas à celui du samedi. Il est plus profond, enchâssé dans les replis du temps. C’est un silence venu de loin. Un silence de pain frais, de chemise blanche, de promenade à pas lents. Il ressemble à une trêve que brisera le lendemain dès cinq heures le grondement des premiers trains. Cet après-midi là, le temps s’est soudain enlisé. Un grand calme a envahi le quartier. Un calme très pesant que j’ai identifié après, lorsque ma fille a regagné la maison les mains tremblantes. Le calme aux couleurs du drame. » (p. 15)

 

« Ce qui unit la foule face au suicide, c’est l’incompréhension. L’opinion des quais de gare ne partage rien d’autre que son quant-à-soi qui regarde ailleurs. Comment s’exprimer devant un public inexpressif qui n’a d’yeux que pour le tableau des horaires ? Devant ce malheur, il manquait un geste gratuit. Un regard d’utilité publique, non remboursé par la Sécurité sociale. Un regard préventif pour les inconnus qui se sentent en trop. Tâche surhumaine. La sagesse populaire connaît la chanson : les grandes douleurs sont muettes. On n’entend rien, et on ne voit guère mieux. » (p. 20)

 

« L’expression « trafic perturbé » m’est apparu dans toute sa froideur. Officiellement, aucun être humain n’avait été perturbé. Le trafic, juste le trafic. Des trains avaient eu du retard. La détresse de la victime était passée par pertes et profits de la vie quotidienne. Comme la souffrance de ses proches et des témoins, tous ceux qui auraient pu prononcer une parole, avant l’irréparable. La parole, je l’avais compris, n’avait aucune place dans cette histoire. » (p. 23)

 

« Je cherche ce que ces désespérés ont voulu nous dire, à nous les vivants. Ils ne se retirent pas sur la pointe des pieds. Ils ouvrent un abîme et nous questionnent sans un mot. Leur détresse pourtant est un cri qui nous est adressé. Il meurent devant témoins. Leur mise à mort est une mise en scène. Je sens qu’ils nous confrontent à notre indifférence, à notre incapacité à les entendre et même à les regarder. S’ils se jettent ainsi au vu de tous, c’est qu’ils se croient invisibles. » (p. 32)

 

« Nous formons une galerie de masques. La fatigue est notre maquillage. La lassitude est notre habitude. Nous avançons dissimulés. Masques pour ne pas voir. Masques pour ne rien connaître de la misère des autres, de sa souffrance, de son désarroi silencieux. Masques craquelés par la sécheresse de nos sentiments. Surtout ne pas accrocher nos oreilles aux plaintes, ne pas accrocher nos yeux aux regards perdus. On porte nos masques comme on porte malheur. Masques de mauvais œil. Masques grimaçants. Masques de je-ne-veux-pas-le-savoir. Masques de je-n’ai-rien-à-vous-dire. Masques de morts-vivants. Mascarades. » (p. 36)

 

« Taire est une paresse, un abandon qui cache une frayeur. Un déni pour couvrir une lâcheté. Le suicide est un drame du langage. Le bruit des trains couvre le bruit du silence. » (p. 56)

 

 

Éditions Gallimard (Février 2013)

Collection Blanche

64 p.


31 commentaires

clara · 19 novembre 2013 à 06h57

Noté depuis le billet de Philisine !

    Noukette · 19 novembre 2013 à 19h28

    Lu d’une traite… Un livre qui fait vraiment réfléchir…!

Krol · 19 novembre 2013 à 07h30

J’ai envie de le découvrir !!!

    Noukette · 19 novembre 2013 à 19h29

    Il le faut oui. Ce livre est malheureusement passé un peu inaperçu, c’est bien dommage…

jerome · 19 novembre 2013 à 07h50

Tu as raison il y a beaucoup de justesse dans ce texte magnifique. Pourtant le sujet était casse-gueule, c’est le moins que l’on puisse dire…

    Noukette · 19 novembre 2013 à 19h29

    Sacrément casse-gueule oui… Mais Fottorino s’en sort haut la main, ce texte est vraiment épatant !

sabine · 19 novembre 2013 à 08h01

un roman qui est moi… Le lire oui !

Sido de errances immobiles · 19 novembre 2013 à 09h12

Ce livre est pour moi, moi qui voit ces visages, qui suis du côté des secours et qui souvent ne peux me défaire de leur histoire… Merci !

    Noukette · 19 novembre 2013 à 19h31

    J’imagine aisément… Non, je n’imagine pas en fait… Quel courage il doit falloir…!

sylire · 19 novembre 2013 à 13h13

Je le lirai certainement aussi !

    Noukette · 19 novembre 2013 à 19h31

    Ce texte fait partie de ceux que l’on n’oublie pas de sitôt…

Aifelle · 19 novembre 2013 à 13h49

Je le lirai parce que je l’ai vécu et ça m’intéresse de voir ce qu’il en a fait.

    Noukette · 19 novembre 2013 à 19h32

    Ça doit être vraiment atroce ce sentiment d’impuissance… Ces scènes doivent hanter longtemps…

Alex-Mot-à-Mots · 19 novembre 2013 à 15h03

Je craignais un peu le côté voyeur de ce livre. Mais apparemment, ce n’est pas le cas.

    Noukette · 19 novembre 2013 à 19h33

    Non, ce n’est pas voyeur. C’est un récit, pas un roman. Fottorino s’interroge sur nos réactions, diverses, face au suicide. Il ne juge pas. C’est un beau texte même s’il fait mal…

Philisine Cave · 19 novembre 2013 à 17h24

Merci, merci, merci beaucoup de parler de ce texte, important salvateur : un moment de conscience collective. Immenses bises.

    Noukette · 19 novembre 2013 à 19h36

    C’est moi qui te remercie… Ton billet avait fini de m’achever, il me fallait ce livre…

jarno · 19 novembre 2013 à 22h00

j’aime bien Fottorino, je le lirai si tu dis que cela vaut la peine 😀

    Noukette · 21 novembre 2013 à 16h06

    C’est un texte à part, pas un roman… Et ce qu’il pointe du doigt est assez édifiant. A lire oui !

vicim /Sophie · 19 novembre 2013 à 22h05

Noté. merci pour ton billet !

Manu · 20 novembre 2013 à 09h42

Un texte utile, qui pointe notre déshumanisation dans cette circonstance précise. Mais elle l’est dans tellement d’autres …

Stephie · 21 novembre 2013 à 06h52

Il est à toi ? Tu me le prêterais ?
Quand tu aimes, j’ai envie de découvrir et partager tes émotions de lecture, c’est fou 😉

Emma · 26 novembre 2013 à 21h37

Déjà repéré chez Philisine, ça doit remettre les idées en place….

    Noukette · 28 novembre 2013 à 00h27

    Oui, ça remet les idées en place… Avec en prime une écriture sublime !

mokamilla · 28 juin 2014 à 07h27

Un livre percutant et des citations magnifiques que j’ai relevées comme toi…

http://aumilieudeslivres.wordpress.com/2014/06/28/suite-a-un-accident-grave-de-voyageur-eric-fottorino/

Suite à un accident grave de voyageur Eric Fottorino | Au milieu des livres · 28 juin 2014 à 07h14

[…] billets enthousiastes de Jérôme, Noukette, Clara, Fransoaz. et Philisine […]

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