Théorie générale de l’oubli – José Eduardo Agualusa

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Étrange histoire que celle de Ludovica…

 

Pendant près de 30 ans, cette femme d’une cinquantaine d’années a vécu seule dans un immense appartement au dernier étage d’un immeuble cossu de Luanda, capitale de l’Angola. Emmurée…

 

Ludovica vivait au Portugal avant de décider de suivre sa sœur Odette et son mari Orlando à Luanda. Plus par nécessité que par choix, Ludovica étant incapable de vivre seule. Mais les événements à l’extérieur s’emballent. Au moment de l’Indépendance de l’Angola en 1975, une guerre civile s’installe. Odette et Orlando disparaissent mystérieusement en voulant s’enfuir et Ludovica se retrouve bel et bien seule en compagnie de son chien Fantôme.

 

Terrorisée par ce qui se passe sous ses fenêtres, elle décide de vivre cloitrée, allant jusqu’à construire un mur pour dissimuler la porte d’entrée de l’appartement, empêchant quiconque d’y rentrer… et l’empêchant d’en sortir. Une terrasse transformée en potager, des pigeons appâtés par des pierres précieuses pour le repas, parquets et meubles brûlés pour pouvoir cuisiner… certains livres de la bibliothèque aussi, à regrets. Pendant ces vingt-huit années, elle ne cessera d’écrire et de raconter son quotidien dans un journal et dans des poèmes. Au loin, à l’extérieur, les bruits du dehors et de l’Histoire qui s’écrit…

 

L’écrivain angolais n’a pas inventé la vie incroyable de Ludovica. Cette femme a réellement existé et a vécu une grande partie de sa vie emmurée vivante. Le fait divers est insensé et permet évidemment à l’auteur de parler de son pays et de son histoire. De fait, il fait intervenir dans son roman toute une galerie de personnages plus ou moins liés, de près ou de loin, à Ludovica : des voisins, des passants, des mercenaires et des révolutionnaires, des rebelles et des gamins des rues… On peut s’y perdre oui, et j’avoue avoir préféré de loin les chapitres se centrant sur Ludovica. Cette vie quand même, il y avait de quoi en faire tout un roman !

 

Et j’ai aimé suivre cette femme, lire ses écrits et ses pensées. J’ai aimé la construction de ce roman, non linéaire, passant de la vie recluse de Ludovica à son passé, de sa vie en autarcie dans l’appartement à la vie du dehors, pleine de remous et de soubresauts…

Mon côté romanesque a bien sûr préféré la « petite » histoire à la grande… et si certains aspects politiques du roman m’ont parus un peu obscurs, ils permettent de dresser un « portrait » différent et parfois effarant de la ville de Luanda pendant cette période tumultueuse.

 

 

Un très bon moment de lecture que je partage à nouveau avec Jérôme

 

 

L’avis de Val

 

 

Premières phrases : « Ludovica n’a jamais aimé affronter le ciel. Enfant, les espaces ouverts l’inquiétaient déjà. En sortant de chez elle, elle se sentait comme une tortue à laquelle on aurait arraché sa carapace. Toute petite, à six ou sept ans, elle refusait d’aller à l’école sans la protection d’un immense parapluie noir, quel que fût le temps. Ni l’agacement de ses parents ni les moqueries cruelles des autres enfants ne l’en dissuadaient. Les choses s’améliorèrent par la suite. Jusqu’au jour où ce qu’elle appelait “l’Accident” se produisit et où elle se mit à tenir cette peur primordiale pour une prémonition. »

 

Au hasard des pages : « Elle préférait mourir là, prisonnière mais libre, comme elle avait vécu ces trente dernières années.

Libre ?
 Très souvent, en regardant les foules qui s’acharnaient autour de son immeuble, cette vaste clameur de klaxons et de sifflets, de cris, de supplications et de jurons, elle éprouvait une terreur profonde, une sensation d’encerclement et de menace. Chaque fois qu’elle avait envie de sortir, elle cherchait un titre dans la bibliothèque. Pendant qu’elle brûlait peu à peu les livres, après avoir fait du feu avec tous les meubles, les portes, les lames du parquet, elle sentait qu’elle perdait la liberté. C’était comme si elle boutait le feu à la planète. En brûlant Jorge Amado, elle avait cessé de pouvoir revisiter Ilhéus et Sao Salvador. En brûlant «Ulysse» de Joyce, elle avait perdu Dublin. En se défaisant des «Trois tigres tristes» elle avait vu la vieille Havane en flammes. Il restait moins de cent livres. Elle les gardait plus par obstination que pour en faire usage. Elle voyait si mal que même à l’aide d’une énorme loupe, même en plaçant le livre en plein soleil, transpirant comme dans un sauna, elle mettait un après-midi entier à déchiffrer une page. Dans les derniers mois, elle avait commencé à écrire ses phrases favorites des livres qui lui restaient, en lettres énormes, sur les murs encore libres de l’appartement. Très bientôt, pensa-t-elle, je serai vraiment prisonnière. Je ne veux pas vivre dans une prison. » (p. 100-101)

 

 

Éditions Métailié (Février 2014)

172 p.

Traduit du portugais (Angola) par Geneviève Leibrich

 

 

Challenge rentrée d'hiver

Et une nouvelle lecture pour le challenge « rentrée d’hiver »

de Val…!

 

14 commentaires sur “Théorie générale de l’oubli – José Eduardo Agualusa

  1. Quand même j’ai du mal à croire en cette histoire. Comment vivre trente ans sans sortir (en Afrique en plus avec les coupures d’eau d’électricité..) et quand elle était malade, les médicaments.. c’est bien pour ça que j’ai envie d’assouvir ma curiosité, si je le trouve.

    • L’appartement était cossu, avec une grande réserve de nourriture de base non périssable. Après, le potager et le reste… De là à dire qu’elle ne manquait de rien… A découvrir en tous cas !

  2. Une belle découverte et un très bon moment de lecture, on est d’accord. Une histoire incroyable pour un roman parfaitement ciselé je trouve.

    • J’ai beaucoup aimé la construction de ce roman et l’histoire de cette femme est réellement fascinante ! Encore une belle découverte faite à tes côtés !

  3. C’est carrément incroyable ! je ne suis pas attirée par ce genre de livre, mais le sujet est surprenant s’il est vrai ! On peut tout inventer dans un roman, mais là, c’est stupéfiant !

      • Très tentant ! Merci pour la proposition mais j’aurais peur de le conserver trop longtemps sans le lire (je viens de retrouver 2 livres de Keisha que je devais lire « tout de suite » (au moins un) il y a 2 mois, ils se sont retrouvés sous une PAL qui a bien augmenté….^^) Il ne tardera pas à être à la bib’, j’attendrai jusque là.;-)

  4. Le thème me tentait moyennement, mais les avis des blogueurs ne m’ont pas donné envie de poursuivre en fait…même si je reconnais qu’il y a quelque chose de fascinant dans cette histoire, je risque quand même la crise de claustro assez rapidement….

  5. Là, je signe tout de suite ! le sujet et la nationalité de l’auteur, vu que je partipe (petitement pour l’instant) à un challenge tour de monde en 8 ans ! L’angola, je n’ai pas encore !

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