Tyrannicide – Giulio Minghini

tyrannicide« Monsieur,

Vous avez enfin eu l’amabilité (j’ignore si le mot est bien choisi) de répondre par un billet de votre main à mon sixième envoi de manuscrit. Il n’était pas trop tôt, ai-je envie de dire. A votre mot, comme je vous l’avais demandé à maintes reprises, vous avez joint le rapport de lecture de l’un des sbires de Gallimard – j’entends par là l’un de vos lecteurs (des étudiants en lettres payés au lance-pierre, bien sûr). Je profite de l’occasion pour vous remercier également de cela. Mais permettez-moi de rentrer tout de suite dans le vif du sujet – ou de la controverse, comme il vous plaira peut-être de la considérer. Depuis ce lointain mois de novembre 1994, quand pour la première fois j’osais vaincre ma timidité (timidité qu’une si honorable et respectée maison d’édition inévitablement impose) et vous envoyer la première version de Tyrannicide, je caresse le rêve d’être publié dans votre collection « l’Infini ». J’avais alors quinze ans de moins et j’étais destiné à figurer dans votre catalogue en tant que « jeune promesse de la littérature française contemporaine ».

 

Ainsi commence la lettre qu’écrit Gérard Joyau à Philippe Sollers himself. Son chef-d’œuvre a été refusé à maintes et maintes reprises par Gallimard, seule maison d’édition à qui l’auteur a daigné envoyer son manuscrit. Un véritable camouflet. Pire, une injure. C’est que Tyrannicide mérite d’être lu par le plus grand nombre. Aux dires de son auteur en tous cas. Gérard est un auteur incompris, un génie qu’on ignore… et Philippe Sollers se trompe lourdement en ne lui laissant pas sa chance….

Et Gérard Joyau le prouve. En disséquant son œuvre jusqu’au trognon pour en extraire la substantifique moelle… Et là, le lecteur se marre. Beaucoup. Le dit roman, « une éducation sentimentale de neuf cent trente quatre pages » a tout du pensum indigeste… Pensez donc, qui aurait envie de lire « les déboires d’un provincial aux prises avec une mère mutique et autoritaire (qui le maltraite depuis son enfance) et amouraché d’une charcutière nymphomane ». Le tout dans une prose que l’auteur qualifie d’un « classicisme baroque qui représente la réfutation stylistique des grands maîtres français du vingtième siècle. » Excusez du peu.

 

D’abord plutôt circonspecte (le narrateur et l’auteur ne font-ils qu’un…?), j’avoue que cette lettre a pris un tournant inattendu des plus savoureux.

Le narrateur est imbu de lui même, pédant et persuadé de son génie. Pitoyable et puant. A tel point qu’on en viendrait presque à le plaindre… Il en devient drôle, voire même très drôle. Plus il avance dans l’étude approfondie de son « œuvre », plus on pense à une gigantesque blague. Ses arguments, sans queue ni tête, enfoncent l’œuvre plus qu’ils ne la défendent.

Mais qui est vraiment Gérard Joyau ? Un écrivaillon raté (comme tant d’autres…) aux sérieux penchants mégalos ? Un talent tué dans l’œuf par l’ignoble Philippe Sollers ? Le double de l’auteur qui aurait quelques comptes à régler…? Le fait est que la lettre fort bien troussée de Gérard/Giulio tire à boulets rouges sur celui qui fut autrefois un mentor. Philippe Sollers, descendu de son piédestal de façon fort virulente il faut bien le dire, n’apparaît pas sous son meilleur jour. Simple cliché de l’éditeur parisien mondain, suffisant et imbuvable ? Peut-être… On ne peut cependant s’empêcher de se demander ce que le principal intéressé pensera de tout cela quand il lira ce genre de phrase… « Vous, l’écrivain le moins doué de sa génération, la pathétique girouette mondaine, le champion même du ridicule. Vous le faux agitateur des lettres françaises, l’expérimentateur repenti, le subversif en pantoufles… Tâchez de me répondre sincèrement : n’éprouvez-vous pas une certaine gêne de voir vos livres classés entre Shakespeare et Sophocle ? « 

 

Critique acerbe du petit monde très parisien de l’édition ? Critique de tous ces « auteurs » en mal de reconnaissance et de gloire ? Un peu des deux sûrement… Le fait est que cette lettre est un exercice de style particulièrement réussi. C’est culotté, impertinent, peu conventionnel, parfois désopilant et on ne sait jamais réellement sur quel pied danser. Sûrement ce qui rend cette lettre si jubilatoire d’ailleurs…!

 

Une découverte que je partage avec ma copine Stephie qui a elle aussi pris son pied avec cette lecture…!

Les avis de Asphodèle, George, l’Irrégulière, Leiloona, Titine

 

Éditions NiL (Octobre 2013)

Collection Les Affranchis

76 p.

 

 

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Nouvelle lecture pour le challenge 3% Rentrée littéraire

chez Hérisson !

 14/18

12 commentaires sur “Tyrannicide – Giulio Minghini

  1. Peut-être la lectrice lambda n’a-t’elle pas toutes les clés pour saisir la subtilité de cette lettre ? Il faut sans doute appartenir pour cela au petit milieu germanopratin qui fait la pluie et le beau temps dans le monde littéraire. J’y jetterai volontiers un œil s’il est à la bibli.

  2. Très très envie de le lire ! Il y a un côté psychanalyse de bazar qui me parle , le dédoublement entre l’auteur, le narrateur et puis aussi le lecteur pour peu qu’il soit écrivain frustré, ça fait un joyeux embrouillamini à découvrir 🙂

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