C’est un récit bien particulier (d’un autre genre disons) qui s’ouvre sur une citation d’Apollinaire : « C’est fantastique tout ce qu’on peut supporter » et autant vous dire d’emblée et qu’en effet, elle va être bien illustrée dans le propos qui suit !

Ce premier roman est un récit d’usine, sur l’usine, « l’odeur, le froid, le transport de charges lourdes, la pénibilité, les conditions de travail, la chaîne, l’esclavage moderne ». L’auteur, Joseph Ponthus, est intérimaire, embauché au gré des possibilités, dans les usines de poissons, de coquillages et dans les abattoirs en Bretagne. C’est un boulot alimentaire. Pour les sous. Pour la survie. Car il n’y a pas de travail dans son secteur. Dans son domaine. Le social. Alors il bosse là. Dans l’agroalimentaire. « L’agro comme ils disent ». Il est un petit intérimaire parmi tous les autres dans l’enfer des usines. C’est la merde. Il attend et il espère. Mieux. « Et l’usine bah faut bien bosser ». Il avance. Il en chie. Il survit. Il écrit ce qui ne se dit pas. Pour tenir bon. Pour tenir quand même. Et puis Joseph Ponthus, il a à l’intérieur, des souvenirs de textes, de la littérature et des chansons. Et ça lui permet de supporter ses jours et ses nuits. Son quotidien. Sa vie. L’usine.

Joseph Ponthus écrit l’aliénation dans la chaîne de production. La servitude. L’embauche. La débauche. Les douleurs. Les souffrances. La merde. Le mépris. Les gestes saccadés. Répétés. Jusqu’à l’absurde. Jusqu’à l’épuisement total.

A la ligne, il écrit, la lutte. Chaque lutte. Chaque victoire aussi. Aller au bout des 8 heures de taff.
A la ligne, il écrit la vie qui demeure. La solidarité. La résistance. L’échappée belle. L’amoureuse. Le chien. Les siens.
A la ligne, il écrit le camarade. Les gens de rien. Les illettrés et les sans dents. Les gens de l’usine. Les ouvriers. Les patrons aussi parfois.

Ce récit est très fort, bouleversant. Je veux dire qu’on en sort transformé. Autre. Car maintenant on sait. L’enfer de l’usine. Les abattoirs surtout évidemment m’ont marquée. Abimée. Pas autant que l’auteur évidemment. Mais tout de même je ne suis plus la même ! Et ce récit est aussi formidable par sa forme étonnante qui fonctionne à merveille et qui imprime un rythme et une douleur dans le texte même. Une réalité inscrite. Ce récit est, pour reprendre les mots de François Busnel à La Grande Librairie, « une cantate en vers libre sans la moindre ponctuation » qui révèle ce qui n’est jamais dit… L’usine…

J’écris comme je pense sur ma ligne de production divaguant dans mes pensées seul déterminé
J’écris comme je travaille
A la chaine
A la ligne

Il faut les voir nos visages marqués
A la pause
Les traits tirés
Le regard perdu rivé au loin de la fumée des cigarettes
Nos gueules cassées
Si j’osais le parallèle avec la Grande Guerre
Nous
Petits troufions de l’usine
Attendant de remonter au front
Ou plutôt
Mercenaires
Non plus des Marie-Louise des conscrits de l’année
Mais
De vagues engagés volontaires dans une guerre contre la machine
Perdue d’avance certes
Mais qui rapporte au moins une solde mensuelle

L’usine est
Plus que tout autre chose
Un rapport au temps
Le temps qui passe
Qui ne passe pas
Eviter de trop regarder l’horloge
Rien ne change des journée précédentes

L’usine bouleverse mon corps
Mes certitudes
Ce que je croyais savoir du travail et du repos
De la fatigue
De la joie
De l’humanité

Merci aux 68 premières fois ♥ et pour découvrir les billets et toute la sélection, c’est par là.

 

Éditions La Table Ronde (Janvier 2019)

Collection Vermillon

266 p.

 

Prix : 18,00 €

ISBN : 978-2-7103-8966-8


6 commentaires

Delphine-Olympe · 13 juin 2019 à 09h22

Magnifique. Tu en parles très bien et restitues parfaitement toute la richesse de ce livre en tout point hors du commun.

Alex-Mot-à-Mots · 13 juin 2019 à 13h05

J’ai été déçue par cette lecture hors-norme : j’en attendais plus d’engagement, je crois.

saxaoul · 13 juin 2019 à 13h48

Je ne l’ai pas lu mais j’ai prévu de le faire. le sujet m’intéresse et la forme m’intrigue.

krol · 13 juin 2019 à 22h12

C’est un texte qui marque et par sa forme et par ce qu’il dit.

Marie-Claude · 14 juin 2019 à 02h46

Avec tout le bien que je lis sur ce roman, je commence à me dire qu’il serait temps que je mette la main dessus.

Jérôme · 17 juin 2019 à 12h35

Je me le garde au chaud pour les beaux jours à venir celui-là. L’usine et l’agro-alimentaire j’ai donné, ça me rappellera des souvenirs…

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