Ça pourrait être le paradis. Du moins pour certains ça s’en rapproche. Farah habite avec ses parents dans une zone blanche, une bulle dans laquelle les bruits et la fureur du monde extérieur ne pénètrent qu’assourdis. Dans cette communauté, autonomie, plaisir et liberté sont les maîtres mots. On y grandit aussi libre que possible, loin des ondes néfastes et de la pollution audiovisuelle contraires aux idéaux de vie prônés et mis en œuvre par un maître des lieux omnipotent et charismatique. Arcady, gourou et maître à penser, couve ses ouailles d’un regard bienveillant tout en imposant avec force persuasion un modus vivendi. Ici on pense, on vit, on aime, on baise, on jouit.

A Liberty House, un manoir luxueux paumé dans la campagne à la frontière franco-italienne, une grande famille rassemblant une trentaine d’hommes, de femmes et d’enfants de tous âges s’ébroue en toute liberté. Fuyant un monde qu’il trouvent hostile et où ils ne se sentent pas à leur place, la communauté panse les plaies de ces laissés pour compte. Tel un petit animal sauvage, Farah grandit et pousse comme elle peut au milieu de parents de paille qui se préoccupent peu de son bien-être (puisque tous ici prennent soin des uns des autres), d’une grande-mère sexuellement hyper active et d’une tribu d’asociaux chroniques.

Mais Farah se pose des questions. Plein. Qui est-elle, elle ? Et quel est donc ce corps qu’elle ne reconnaît pas qui chaque jour lui rappelle qu’elle ne sera jamais comme les autres ? Pas facile de trouver des modèles à suivre ou des bouées auxquelles se raccrocher quand on sait au fond de soi qu’on est différent. Avec ses armes, sa spontanéité et son audace d’adolescente, Farah se lance dans une quête qui la révèlera à l’amour, à elle-même et aux yeux des autres…

Mis bout à bout, nos rêves disent la même chose : ils disent que nous avons peur de la fin, même moi, qui n’en suis pourtant qu’à mon début. Un début mal engagé, mais un début quand même.

Farah raconte. Emmanuelle Bayamack-Tam nous plonge dans la tête, le corps et le coeur d’une adolescente hors-normes qui grandit dans une communauté libertaire qui prône l’amour pour tous et la vie éternelle. Dans cette utopie concrétisée par un gourou aussi démiurge que charlatan, la jeune fille apprend, se confronte et tente de comprendre.

Il y aurait beaucoup à dire sur ce roman justement récompensé l’année dernière par le prix du Livre Inter. Foisonnement de questionnements, problématiques on ne peut plus actuelles, réflexions intelligentes sur la liberté, fable moderne et politique… Arcadie convoque une tribu de freaks haute en couleurs bien ancrée dans notre époque. Le langage est cru, âpre, sans barrières… mais aussi subversif, poétique et ultra littéraire, comme peut l’être cette vie dissolue qui ne peut camoufler l’essentiel. Jusqu’à ce que subtilement, l’auteure fasse bouger les lignes et emmène le lecteur sur un chemin que j’attendais tout en le redoutant. C’est audacieux, intelligent, malsain, parfois un peu trop verbeux mais impossible de refermer ce roman en se disant qu’on l’oubliera vite. Pour preuve, je l’ai lu il y a plus de 3 mois et il a laissé son empreinte. A découvrir si ce n’est pas déjà fait !

J’ai quinze ans et je ne veux pas mourir, c’est entendu, pas sous la mitraille ni sous les gravats d’un aéroport soufflé par une bombe, en tous cas. Mais je ne veux pas non plus être complètement et perpétuellement épargnée, ou pour le dire autrement : j’ai quinze ans et je veux bien mourir, mais pas avant d’avoir été aimée, pas avant qu’un pouce se soit posé sur ma pommette.

Les avis de Alex, Brize, Cuné, Fanny, Joëlle, Karine, Keisha, Saxaoul, The autist reading

 

Éditions P.O.L (Août 2018)

439 p.

 

Prix : 19,00 €

ISBN : 978-2-8180-4600-5 


11 commentaires

Ingannmic · 5 octobre 2019 à 08h54

Bonjour Noukette,
Complètement d’accord ! Autant Les garçons de l’été ne m’ont pas vraiment convaincue, autant celui-là m’a embarquée. J’ai aimé son héroïne atypique, et la manière très touchante dont l’auteure exprime sa complexité, et aussi l’aspect ambigu qu’elle donne à cette communauté, dont on ne sait pas vraiment quoi penser, finalement…

Alice · 5 octobre 2019 à 09h49

J’ai mis du temps à me décider à le lire celui-ci et maintenant que je l’ai réservé à la médiathèque, je trépigne d’impatience 😇

keisha · 5 octobre 2019 à 10h47

C’est vrai que c’est un roman qui peut gratter, mas au moins cela ne ronronne pas!

krol · 5 octobre 2019 à 13h03

On n’arrête pas de me dire qu’il faut le lire. Et visiblement toi aussi… Il faudrait que je suive tous ces bons conseils !

Autist Reading · 5 octobre 2019 à 13h46

J’ai tellement été bluffé par « Les garçons de l’été », puis par « Arcadie » (que j’ai trouvé meilleur encore), que je me suis laissé tenter lors de ma dernière descente en librairie par le nouveau roman, ‘Eden’, qu’elle vient de publier à L’Ecole des Loisirs. Je suis curieux de voir ce qu’elle peut produire pour ce public.

Itzamna · 5 octobre 2019 à 21h23

Sans cet étalage sexuel, à mi-chemin entre les planches médicales et le culte orgiastique, j’aurais fait de ce récit un coup de cœur. Les réflexions et l’illustration des drames contemporains témoignent du talent de l’écrivain pour dénoncer nos sociétés égoïstes et individualistes. C’était aussi le cas de Je viens qui était pour moi un coup de cœur.

Amandine · 6 octobre 2019 à 09h52

Je vais me pencher dessus. Ton avis a su éveiller ma curiosité.

Alex-Mot-à-Mots · 7 octobre 2019 à 15h19

Je me souviens de cette adolescente et de cette fameuse communauté. Un roman intéressant par son point de vue.

Saxaoul · 7 octobre 2019 à 16h15

Je n’ai pas du tout l’habitude de lire ce genre de roman et j’en garde un souvenir partagé mais je ne suis pas prête de l’oublier !

Sandrion · 7 octobre 2019 à 22h06

Je partage totalement ton point de vue ! je l’ai lu il y a plusieurs mois déjà (et chroniqué) et il est encore très vif dans ma mémoire…

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