Alice – Emma Becker

AliceOn attend toujours beaucoup d’un second roman… Surtout quand on a pris une claque avec le premier. Ce fut le cas avec Mr. J’avais été subjuguée par l’écriture, envoûtée par la force de cette voix, terrassée par la puissance de cette histoire d’amour vouée à l’échec. Venant d’une auteure si jeune, oui, c’était bluffant.

 

Au départ, j’ai eu peur qu’Emma Becker écrive à nouveau la même histoire. Celle d’une passion destructrice entre une toute jeune femme et un homme qui aurait l’âge d’être son père. Celle d’une parenthèse d’amour brutal, charnel, insatiable et brûlant… fatalement trop courte. Celle de la fin des illusions de l’enfance. Celle des morsures douloureuses de l’entrée dans l’âge adulte qui ne tient pas ses promesses. Celle d’une jeune fille qui ne veut pas grandir et avance à reculons vers le monde des « grands »…

 

Oui, en lisant Alice, on retrouve tout ça… mais l’auteure est allée plus loin. En y mettant, et je ne croyais pas que c’était possible, encore plus d’elle même. Je ne saurais dire à quel point ce récit très intime est autobiographique et quelle est la part romancée dans cette histoire qui semble avoir été vécue dans les tripes. Je ne saurais dire non plus si Alice lui a servi de thérapie… Le fait est qu’il y a beaucoup d’elle ici, peut-être trop. Le roman, celui d’Emma Becker et aussi celui que tente d’écrire son personnage, semble naître d’une angoisse, celle de la perte, un jour, de ceux qui lui ont donné la vie. La mort des parents apparaît pour Alice (pour Emma…?) comme l’épreuve ultime qu’elle est persuadée de ne pouvoir surmonter. Celle qui mettrait brutalement fin à l’enfance… Est-ce pour cette raison qu’Alice se fourvoie dans cette relation où la place du sexe dévore tout ? Est-ce une façon de se sentir vivante et de chasser cette peur originelle ? J’avoue que tous ces questionnements existentiels ont fini par m’agacer…

 

Et puis il y a Emmanuel et Alice. Un couple hors-normes qui n’en sera jamais un. Un couple sulfureux qui s’enlise sciemment dans une relation amorale, douloureuse, sans issue et pourtant addictive… Je les ai aimés, haïs. Ils m’ont énervée, déstabilisée, horrifiée, passionnée. J’ai eu envie de les secouer. De les gifler. Attachants ? Non. Détestables plutôt. Et malgré ça, on ne peut pas lâcher Alice. La voix d’Emma Becker est forte. Elle s’imprime et laisse des traces. Charnelle, sensuelle, souvent sublime. Une auteure à suivre, définitivement…

 

 

Un roman aussi troublant qu’agaçant que je partage avec Jérôme

 

 

Premières phrases« Il n’y a pas de mots pour dire l’amour des parents, l’amour le plus paisible et le plus violent qui soit. Il y a l’amour des parents et tous les autres, qui ne sont pas moins forts mais n’ont et n’auront jamais son aveugle évidence. Il m’est apparu l’autre jour comme certain que mes parents, mes sœurs, Anaïs et Madeleine, et moi sommes tout au monde les uns pour les autres. La formule a quelque chose de stupide et de larmoyant, mais au moment précis où cette révélation m’a frappée, j’ai senti une fragilité insensée en moi. Je faisais la liste de tous ceux que j’aime et ils ne sont pas nombreux, pas nombreux du tout, même. Je vous assure que le monde autour avait tout à coup l’air d’un vide assourdissant. »

 

Au hasard des pages : « D’où pouvait bien venir cette joie sombre à être parfois résumée à cette coquille vide suintante de stupre, cet être uniquement sexuel ; il fallait bien qu’il y eût dans ce corps tendre un cœur grave et sombre d’adolescente, déchiré d’angoisses et de passions, une naïveté idéaliste qu’aurait révoltée l’idée d’être utilisée ainsi, vidée de son sens. » (p. 186)

« (…) elle veut écrire. Le Livre la tuera s’il le faut, mais il faut que le livre « soit ». Elle ne peut pas gaspiller sur un divan l’énergie brute dont a besoin le Livre. Parce que sans ce livre, finalement, Alice et son histoire ne sont rien qu’un ensemble de névroses banales, qui se soigneraient de façon banale chez un psy banale. » (p. 219)

 

 

Éditions Denoël (Janvier 2015)

352 p.

 

Prix : 19,90 €

ISBN : 978-2-207-12380-5

 

 

Mardi c'est permis

 

Tous chez Stéphie !

 Et vous, qu’avez-vous lu d’inavouable ce mois ci…?

15 commentaires sur “Alice – Emma Becker

  1. Évidemment, j’aime terriblement la plume d’Emma et Mr. demeure un livre que j’ai adoré.
    Quand j’ai lu le résumé de ce nouveau livre j’ai eu la même réaction que toi. Cela sentait les redondances inutiles. J’aime ce que tu en dis et imagine pourtant déjà ses écueils. Je vais attendre la sortie en poche, par curiosité.

    • C’est parce que j’ai adoré le premier roman d’Emma Becker, du coup je suis plus clémente… et persuadée du talent de l’auteure, quoi qu’il arrive…!

  2. Ton avis est complémentaire du mien je trouve. Ton analyse est aussi plus fine (mais ça c’est logique, tu n’as pas de gros sabots comme moi 😉 ). Bref, nos ressentis sont assez similaires mais on les exprime différemment, et j’aime beaucoup ça; )

  3. Je l’ai lu également (mais je n’ai pas encore écrit mon billet). D’accord avec vous deux sur l’écriture, qui vaut vraiment le détour. Pour ce qui est des personnages, je suis d’accord, on ne peut pas s’y attacher.
    Je suis assez perplexe sur ce roman. Alice est carrément « barge » et les scènes érotiques m’ont paru « too much ». Si parfois elles m’ont amusées (la scène du bureau quand Emmanuel est en ligne avec sa femme m’a fait éclater de rire),elles m’ont le plus souvent laissée de marbre . D’autant qu’elles sont précédées ou suivies de réflexions existentielles.

  4. Bon bon bon…. je ne sais que penser entre toi et Jérôme vous êtes tout de même sur la même longueur d’onde, même si j’ai l’impression que tu as davantage apprécié ta lecture.
    Quoi qu’il en soit, je pense que je passe mon tours, je vais peut être m’intéresser à Mr, puisqu’il semble bien apprécié celui-là…
    Merci Noukette !

  5. j’ai apprécié beaucoup de choses dans ce roman, notamment à certains moments une plume très belle mais d’autres moments m’ont énormément déstabilisée. Du coup demi teinte pour moi 🙂

  6. Un roman aussi intime écrit avec ses tripes doit vraiment être une expérience un peu déroutante pour le lecteur, mais également prenante…
    Joli billet en tout cas !

  7. J’ai bien aimé son premier roman. Mais j’ai trouvé celui ci finalement inintéressant. Encore le coup de la femme enfant qui a peur de l’amour. Encore si peu de plaisir quelque part. Finalement l’auteur fait ce qu’elle sait faire alors que j’aurais aimé qu’elle aille vers ses peurs.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *