Instinct primaire – Pia Petersen

Instinct-primaire

 

Une lettre à celui qu’elle a aimé. Une lettre a celui qu’elle n’a pas voulu épouser et qu’elle a abandonné devant l’autel un an plus tôt, alors même qu’il avait divorcé pour elle… Une lettre à cet homme qui la croyait différente, qui la voyait différente, qui n’a pas compris. Une lettre à cet homme qu’elle n’a jamais cessé d’aimer…

 

En lisant cette lettre de Pia Petersen, j’ai tout de suite repensé à celle qu’avait écrite Linda Lê à l’enfant qu’elle n’aurait pas, publiée dans cette très belle collection Les affranchis permettant aux auteurs d’écrire la lettre qu’il n’ont jamais écrite. Cette lettre là ne m’avait pas convaincue du tout, j’avais trouvé l’auteure froide, absolument pas représentative de toutes ces femmes qui comme elle ont fait le choix de ne pas avoir d’enfant. Rien à voir avec la lettre magnifique de Pia Petersen…

 

Pourquoi ce texte m’a-t-il touché alors que je suis moi-même épouse et mère ? Que je l’ai choisi, désiré ? Que puis-je avoir en commun avec cette femme qui elle a choisi de ne pas se marier et de ne jamais avoir d’enfant…? Plein de choses en fait…

Le discours de Pia Petersen parle à toutes les femmes, sans exceptions… Sa lettre intime à l’homme aimé devient une lettre ouverte à toutes les femmes. Celles qui ont choisi d’être mères ou qui le seront un jour… Celles qui au contraire ne le seront jamais, par choix, parce qu’elles n’en ressentent pas le besoin pour se sentir pleinement femme, pour se sentir « complètes »… Celles qui s’accomplissent dans la maternité, celles qui pensent qu’être femme c’est forcément être mère. Celles pour qui le mariage est un carcan, celles qui au contraire pensent que le verbe aimer rime avec convoler, et celles, plus discrètes, qui préfèrent s’enliser dans le mensonge plutôt que d’avouer qu’elles sont malheureuses…

 

Oui, cette lettre parlera à toutes les femmes. En les bousculant. Pia Petersen balaye les idées reçues et donne allègrement des coups de pied dans la fourmilière. Des vérités pas toujours évidentes à entendre, complètement à l’encontre du politiquement correct communément admis. La femme épanouie est une mère et une épouse. Ou pas… Le fait est que choisir un autre chemin est toujours mal perçu, mal compris, en tout premier lieu par les femmes. C’est tellement plus facile de marcher dans les clous…

 

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce texte. Chacun, chacune, le ressentira à sa façon, en fonction du chemin qu’il a lui-même choisi. C’est en tous cas à mon sens un texte essentiel, salutaire, indispensable. Un véritable hymne à l’amour, sous toutes ses formes…

 

Une lecture que j’ai le plaisir de partager avec Cynthia, George et Leiloona

 

Les avis de Asphodèle, Au pouvoir des mots, CathuluGwenaëlle, In Cold Blog, l’IrrégulièreStephie, Titine

 

 

Premières phrases : « Tu m’attendais dans l’église, devant le prêtre, tu souriais, tu avais l’air heureux. Je l’étais aussi. Il y a vait du monde, ma famille, la tienne, mes amis, les tiens. Je me souviens m’être avancée vers toi accompagnée par l’orgue, les genoux défaillants. Tu avais insisté pour que ce soit célébré à l’église bien que je ne sois pas croyante, j’avais acquiescé à contre cœur mais je dois avouer que c’était impressionnant avec les lumières qui éclairaient discrètement les voûtes, les statues alignées contre le mur, qui nous observaient cachées dans la pénombre, projetant les ombres étranges de légendes éternelles, formant une chorégraphie des croyances archaïques. Il y avait une ambiance de contes de fées, des indices subtils de figures légendaires qui ne demandaient qu’à prendre forme et surgir parmi nous, peut-être pour nous indiquer que la magie est toujours de ce monde. Avançant vers toi, je pensais à pas mal de choses de cet ordre là, inspirée par ces murs épais qui résistent à toutes les tempêtes, climatiques ou humaines mais qui n’avaient pas su me protéger de moi-même. Tu te souviens combien nous étions heureux ? »

 

Les phrases qui font tilt… : « Je crois que c’est ce que j’aimais dans notre histoire, notre liberté, la tienne, la mienne. C’était fondamental. On n’avait pas besoin d’un contrat d’appartenance. Quand nous partagions ces instants, nous étions entiers, complets et c’était intense, nous avions notre bulle et le monde restait dehors. On réinventait la vie à deux, à notre manière. » (p. 22)

 

« Depuis mon enfance, on m’a raconté qu’une femme doit désirer se marier, elle doit vouloir des enfants et si ce n’est pas le cas, elle n’est pas normale, une vraie femme cherche l’homme avec qui construire le nid, un homme prêt à s’engager jusqu’au bout, ce bout étant la construction de la famille et accessoirement, elle peut viser une carrière mais toujours accessoirement, l’enfantement étant le but final. Bref. Je n’y croyais plus et mon histoire avec toi avait renforcé ce sentiment. Pourtant je ne t’en voulais pas.Tu pensais et tu penses sans doute encore cela parce que c’est ainsi qu’on définit la femme et c’est d’ailleurs ainsi que les femmes se définissent. Qu’est-ce que je peux ajouter à ça ? Je veux dire, pourquoi penser autrement puisque les femmes elles-mêmes s’accordent à se penser en tant que… reproductrices ? » (p. 39)

 

« Une femme seule ? C’était l’horreur. Mais pourquoi est-ce l’horreur, voilà la question que je pose, toujours. Elle a rajouté en m’apostrophant. Est-ce que je me rendais compte de ce que je faisais ? N’avais-je aucune pitié des autres ? Étais-je réellement si égoïste ? Elle ne s’est pas demandé si je t’aimais et ce que pouvait représenter d’aimer un homme qui n’était pas libre. On ne décide pas qui on aime, ni quand. On décide seulement d’y aller ou pas et pourquoi se refuser quelque chose d’aussi essentiel que l’amour ? Il est hors de question de vivre avec des regrets rien que pour rassurer des gens qui n’ont pas le culot de vivre. » (p. 63)

 

« Il existe une nouvelle forme de politiquement correct féminin qu’il ne faut pas contredire, surtout pas et elle est redoutable. La fierté d’être mère est désormais la suprême mission, sacrée qui plus est, de la femme et cette mère là a tous les droits. » (p. 69)

 

« Le débat sur l’indépendance des femmes est réduit à n’être plus qu’un problème de droit à l’allaitement et de couches plutôt qu’une réflexion sur la liberté de choix réel, pouvoir être une femme sans être mère et quand on tente d’aller au-delà, le sujet est invariablement ramené sur le terrain de l’émotion et de la sensibilité et la conversation dans les soins pour bébés et le quotidien des ménages. Il y a de quoi être en colère. » (p. 73)

 

« Je suis un être humain puis une femme et j’ai choisi de me créer et de créer ma vie. Je me définis comme écrivain. C’est ce que je suis, enfin, je le crois, oui, c’est ce que je dis quand on me demande qui je suis, c’est sans doute un raccourci ou un résumé mais peu importe.

Que la femme ne soit pas arrivée au stade d’être humain la rend vulnérable et elle ne peut qu’être mère. Il est essentiel qu’elle se redéfinisse, il faut sortir de cette ridicule bataille contre les hommes, cesser de se penser en fonction d’eux et sortir de ce jeu de pouvoir pour ne plus s’envisager en tant que victime de l’homme, apprécier enfin la différence qu’il représente comme un plus, au lieu de le considérer par le biais de ses ressentiments. » (p. 86)

 

Éditions Nil (Octobre 2013)

Collection Les affranchis

107 p.

 

 

Rentree-litteraire-2013.png

Nouvelle lecture pour le challenge 2% Rentrée littéraire

chez Hérisson !

 11/12

 

34 commentaires sur “Instinct primaire – Pia Petersen

  1. Oui, c’est un récit qui nous touche toutes, car au-delà des chemins différents, la condition des femmes est loin d’être tout à fait libre.
    La société impose encore ses diktats.

    • C’est malheureusement tout à fait vrai… Et les femmes scient malheureusement souvent la branche sur laquelle elles sont assises, qui est pourtant déjà bien fragile…

  2. Et encore un livre que je dois absolument lire au vue de tous ces billets…roo trop dur cette vie 😉 j ai hâte! Merci en tous cas !

  3. C’est marrant, je ressens exactement la même chose moi qui suis en train de le lire, et j’ai l’impression de lire ce que je viens de mettre en commentaire sur FB, mais en plus beau et mieux développé bien sûr ! On est exactement sur la même longueur d’ondes 🙂

  4. Une lettre qui m’a fait réfléchir, ça on peut le dire, je crois que j’ai presque passé la journée à écrire mon billet. Je suis d’accord sur beaucoup de points, évidemment, mais moins convaincue par sa démonstration.

  5. comme tu m’as donné envie, je note et j’y cours et en plus, je crois que j’y trouverai des tas de petits riens pour mon mémoire ….merci poulette
    mille bises et bien plus encore

  6. Je comprends que tu aies été touchée par ce texte malgré ta situation différente puisque c’est avant tout une défense de la liberté des femmes à choisir leurs vies. Elle ne condamne pas celles qui choisissent un chemin « plus classique » mais demande juste que l’on respecte le sien. J’ai comme toi été beaucoup touchée par ce texte.

    • Je suis tout à fait d’accord, je trouve qu’elle ne stigmatise personne, même si elle n’y va pas avec le dos de la cuillère effectivement… L’essentiel est évidemment que chacune écoute ses propres désirs et suive le chemin qui lui corresponde le mieux… en toute liberté !

  7. « Oui, cette lettre parlera à toutes les femmes »
    Ce serait bien aussi qu’elle parle à tous les hommes ; la liberté des uns passe aussi par celle des autres.

  8. Je n’avais pas besoin de l’auteure pour me convaincre que le mariage et la maternité devaient être de vrais choix personnels et non la réponse à une pression sociale ou familiale mais bon sang comme ça fait du bien de l’entendre !
    Et tu as raison, tout le monde devrait le lire 🙂

    • J’imagine effectivement que ce livre doit faire du bien à celles qui subissent constamment ce genre de pression « famille/mari/enfant »… Ça fait du bien d’échanger sur ce livre d’ailleurs !

  9. Tu en parles tellement bien. J’ai essayé de trouver cette lettre ce matin dans mon petit coin perdu. Pas moyen, jamais entendu parler… Punaise y a des libraires (si on peut les appeler comme ça) qui mériteraient d’être fouettés sur la place publique.

  10. A cause d’Aspho et toi, ce texte est passé dans mes priorités à lire, je dois dire qu’il en fallait, parce que je n’aime pas du tout le style de Pia Petersen, je le trouve très indigeste, mais je sens chez vous un enthousiasme qui est contagieux!

    • Écoute, je découvre le style de Petersen avec cette lettre… Et j’aime beaucoup ! Ce qui tombe plutôt bien vu que j’ai Un écrivain, un vrai qui m’attend sur mes étagères !
      Une chose est sûre, il faut que tu lises cette lettre…!

  11. Puisque c’est une lecture nécessaire et indispensable je me réjouis de l’avoir fait réserver dans ma librairie préférée! Il reçoit un très bon accueil chez les blogueurs ( déjà cette impression même si je n’ai pas terminé le tour des blogs qui le présentent!)

    • C’est vrai, c’est un texte qui a le mérite de faire parler et de délier les langues… Un texte très féminin, très féministe, qui bouscule les idées reçues. J’ai hâte de lire ton avis !

  12. Je pense le lire très prochainement. Puis, j’ai eu la chance de grandir dans une famille qui, sous des dehors traditionnels (mariage à l’église + enfants) ne l’étaient pas tant que cela, et m’a toujours répété qu’il était bien des façons d’être heureux hors de ce schéma.

  13. C’est un beau texte c’est vrai, ça m’a plu parce que je m’y suis retrouvée, et pour autant je ne pense pas que ce soit offensant pour les femmes qui ne sont pas comme elle. C’est intime, il n’y a pas de fiction pour habiller ce que l’auteur pense et j’ai bien aimé ça. Je trouve que ce texte est courageux parce qu’il y a vraiment une pression sociale sur ça, je m’en rends compte dans mon quotidien aussi.

    • Non, ce n’est pas offensant. C’est au contraire un texte très respectueux des différents choix de vies qui peuvent être faits… Tu as raison, c’est courageux d’écrire un tel texte, nécessaire aussi !

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