La fille surexposée – Valentine Goby

Fille surexposée

 

D’après Pablo Picasso, il existe huit thèmes fondamentaux dans l’art : « la naissance, la grossesse, la souffrance, le meurtre, le couple, la mort, la révolte et peut-être le baiser. »

 

La collection « Pabloïd » donne carte blanche à des auteurs pour composer un texte à partir de l’un de ces mots. Valentine Goby a choisi la révolte…

 

La fille surexposée est née d’une photo découverte dans une galerie d’art de Rabat. Celle là même qui illustre la couverture du roman. Un choc pour l’auteure… Cette toute jeune fille, l’artiste a choisi de la balafrer de traits de couleurs. Pourquoi…? Ce sera le point de départ du roman.

 

 

1924. Khadidja la Marocaine est une prostituée du Bousbir, à Casablanca. Son corps dénudé, offert aux regards concupiscents, finit par orner une de ces cartes postales coloniales que s’arrachent les occidentaux en mal d’exotisme…

 

1952. Le soldat Maurice Letourneux tombe nez à nez avec la belle Khadidja sur un présentoir de cartes postales L’éclat de sa peau attire irrésistiblement son regard. Il l’achète. Son ami Alexandre la recevra quelques temps plus tard et la rangera dans une boite à souvenirs.

 

2011. A la mort de son grand-père Maurice, Isabelle récupère la boite à souvenirs d’Alexandre, son grand ami. Elle y découvre la carte postale représentant Khadidja. Qui est cette femme…?

C’est sur ce même corps surexposé que l’artiste Miloudi Nouiga choisira de laisser exploser son art et sa révolte. Ces femmes-objets, on ne doit pas les oublier….

 

La fille surexposée est un roman étonnant retraçant le parcours d’une carte postale. « Femme mauresque – Khadidja la marocaine ». La légende est succincte. Elle ne dit rien de cette femme qui pose pour coller aux fantasmes occidentaux. Tout est à imaginer.

Peu à peu, sous la plume de Valentine Goby, se dessine la vie au Bousbir, ce quartier « réservé » de Casablanca dédié à la prostitution. Là, les colons français y parquent les prostituées locales pour mieux les contrôler et les surveiller. Dans les années 20, le Bousbir devient une vraie ville close. En son sein, plus de 600 prostituées y vivent recluses… De l’esclavage pur et simple, ni plus ni moins.

 

Ce sont ces filles, ces corps exposés à tous les regards que l’on retrouve sur les cartes postales aguicheuses destinées à une clientèle avide d’exotisme. « On veut des corps offerts, sans protection, des fruits pelés, qui disent d’emblée le renoncement à toute résistance. On les appelle des « filles soumises », les filles du quartier réservé, on fait référence à la loi qui les oblige mais c’est de toutes les soumissions que l’image doit rendre compte. »

Dans les années 70, Miloudi Nouiga tombe par hasard sur une de ces cartes postales chez un bouquiniste. Ce corps presque nu, c’est impensable… Petit à petit, il en débusquera d’autres. Elles deviendront le centre de son art. Pour dire que ça a existé. Pour ne pas oublier.

 

La mémoire. Encore et toujours. Le corps… Valentine Goby n’a pas fini d’explorer ces thèmes qui lui sont chers et c’est tant mieux. Le voyage est fascinant. Instructif. Révoltant… Suivre le parcours de cette carte postale c’est découvrir le vrai visage du colonialisme d’hier et celui du Maroc d’aujourd’hui. La plume de Valentine Goby, toute en nuances, fait merveille pour révéler ce qu’elle nomme « les mensonges de l’image ». Le résultat..? Un roman troublant au réel pouvoir hypnotique.

 

Une lecture que je partage avec Jérôme et Leiloona

 

L’avis de Cachou

 

Premières phrases : « Janvier 2011. Isabelle se redresse, recule un peu, fixe le vrac de cartes postales étalées par terre : pics neigeux, plages vides, fleurs, arbres, animaux exotiques, ferries, femmes à plateaux, gondoles, touaregs, pagodes. Tout de suite elle voit l’éclat blanc au centre, par-dessus le chatoiement polychrome. Elle s’accroupit, extrait l’image. C’est une photo en noir et blanc dont le blanc a tourné sale. Une fille foncée à peau phosphorescente sous lumière crue. Une fille surexposée. Une jeune fille sur une vieille carte. Une photo ancienne peut-être, figée sur une plaque de verre au bromure d’argent. La fille est nue. De profil, côté droit. Les seins pèsent. Le bras droit replié masque les tétons. Les doigts tiennent une cigarette à peine allumée dont la fumée gris clair se dissout dans le gris foncé de l’arrière-plan. Le ventre bombé répond courbe pour courbe à la cambrure, noir des reins creusés, blanc tranchant de l’abdomen. Le cadre coupe le corps au ras du pubis. Le visage incliné est bordé d’ombre, la peau est mate, c’est la vraie peau de la fille. Bouche charnue, nez épaté, yeux baissés. Visage statutaire, sans regard, qui fixe le sol. »

 

Éditions Alma (30 janvier 2014)

 

Challenge rentrée d'hiver

Et une nouvelle lecture pour le challenge « rentrée d’hiver »

de Val…!

21 commentaires sur “La fille surexposée – Valentine Goby

  1. La mémoire et le corps, c’est ça. De toute façon je suis amoureux de l’écriture de valentine goby, elle pourrait aborder n’importe quel sujet, je serais sous le charme.

  2. J’aime beaucoup la concision de ton billet. C’est parfait et éclairant de poser en exergue le pourquoi de cette collection. Il y a parfois des limites aux contraintes en matière d’écriture mais ça semble faire merveille ici. Priorité Kindzimmer pour moi aussi!

    • Je découvre l’existence de cette collection avec ce titre. C’est intelligent je trouve, ça laisse les portes grandes ouvertes… Mais tu as raison de lire Kinderzimmer d’abord, incontournable…!

  3. Je n’ai pas très envie de noter ce titre et pourtant vous savez jouer les tentateurs. Cette couverture croisera peut-être mon regard et je verrai.

  4. Je découvre ton blog ; il est chouette ! Je te rejoins 5/5 : Kinderzimmer est à lire absolument et comme toi j’ai beaucoup aimé « la fille surexposée ». D’ailleurs tu en parles merveilleusement bien.

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