Le caillou – Sigolène Vinson

caillouEnfermée dans son petit 20 m2 parisien dont elle ne sort que poussée par la nécessité, une jeune femme rêve de devenir un caillou. Transparente aux yeux des autres. Inexistante. Mais dans son immeuble vit monsieur Bernard, un vieux monsieur un peu bougon qui s’est mis en tête de sculpter son portrait pour la figer dans la pierre pour l’éternité. C’est dire si ces deux-là étaient faits pour se rencontrer…

 

Mais monsieur Bernard meurt. Son sac funéraire vient même heurter violemment la porte de sa voisine. Et de nouveau, le vide. Ce caillou dans la chaussure qui empêche d’avancer, l’image de cet homme croisé, aimé, perdu qu’elle voit tous les jours et qui ne l’aimera peut-être jamais. L’amour, quand ce n’est pas partagé, ça vrille le cerveau jusqu’à vous rendre fou…

 

Le chagrin, la folie, le désespoir ou au contraire l’extraordinaire rage de (sur)vivre pousseront la narratrice à se rendre sur les traces de son vieux voisin, dans cette Corse où il se rendait régulièrement en pèlerinage. Un « caillou » dans le cœur, des odeurs, des saveurs, une lumière… Là, dans le sud d’Ajaccio, à Coti-Chiavari, près du Capo di Muro, la jeune femme découvre une raison de vivre ou en tous cas ce qui semble le plus s’en rapprocher. Entourée de taiseux, de grandes gueules ou de demi-fous, elle apprend à connaître monsieur Bernard et se crée une famille. Une famille qui la regarde pousser de travers sans y trouver à redire, accepte sa folie douce et va même jusqu’à encourager ses drôles d’aspirations.

 

Étrange et réellement fascinant. Ouvrir Le caillou s’est pénétrer un univers inconnu dont on n’aura jamais les codes et encore moins les clés. Un univers dérangeant et curieusement hypnotique qui fait chavirer jusqu’à la conception même du roman. Rien n’y est droit, rien n’y est carré. On tient un fil, on le lâche, l’histoire prend des chemins tortueux, parfois hasardeux, toujours à la limite. Ça déborde tant des « cadres » qu’on pourrait s’y perdre voire même s’y embourber. Et puis non… Sigolène Vinson dessine sous nos yeux effarés la parabole de toute une vie, creusant les aspérités sans essayer, jamais, d’en lisser les contours.

Une vraie originalité, une vraie liberté qui fait du bien. Son caillou est un roman singulier et audacieux. Un roman triste et beau, déstabilisant et viscéralement attachant…

 

 

Une lecture que j’ai grand plaisir à partager avec Aifelle, Une Comète, Evalire, Jérôme, Philisine et Zazy

 

Les avis de Lionel et Yv

 

 

Premières phrases : « Hier, j’avais un caillou dans la chaussure. Je ne l’ai pas retiré de la journée.

Quelqu’un frappe à ma porte. Sur le palier, des pompiers portent une housse d’exhumation. Dedans, un corps. La cage d’escalier est étroite, ils n’arrivent pas à prendre le virage. C’est la tête du mort qui cogne chez moi, dans un drôle de va-et-vient. La mer montante hésite à me le confier tout à fait, incapable de choisir le brisant sur lequel le lâcher, Charybde ou Scylla. Je fais ma plus belle grimace.

– c’est Monsieur Bernard ?

– Oui, me répond l’un des pompiers. »

 

Au hasard des pages : « Il prend la boîte à outils et part au pas de course. Mes jambes répondent et j’allonge les foulées. Quand j’accède au sommet, François se tient devant un visage de pierre qui lui arrive au niveau des épaules.

– Restez où vous êtes. Sinon, vous n’apprécierez rien de l’œuvre, me conseille-t-il.

Il n’y a que les yeux. Le reste n’est pas encore taillé. Mais ils suffisent. De la lumière dedans.

De l’intelligence. Des rêves d’une autre condition, d’une autre destinée. Tout ce qui m’a déserté. Tout ce qui nous a tous déserté. Puisque même François Cipriani en a la frousse.

– Je vous avais dit que c’était saisissant. Tant de vie dans un rocher, c’est surnaturel, c’est plus que nous ne serons jamais. Oui, de la vie pour toujours. Ces yeux seront encore là quand nous, nous serons tous morts. Et ce sont vos yeux à vous. Je vous laisse seule vous débrouiller avec votre conscience. »(p. 98)

 

 

Éditions Le Tripode (Mai 2015)

196 p.

 

Prix : 17,00 €

ISBN : 978-2-37055-055-2

18 commentaires sur “Le caillou – Sigolène Vinson

  1. Ton avis m’intéresse d’autant plus que je n’ai absolument pas accroché … Je le relirai un jour peut-être, histoire de voir si je comprends un peu mieux …

  2. Ton billet est parfait ! Comme je l’ai lu avant Noël, j’ai eu du mal à me souvenir en détail de tout le contenu, mais j’ai globalement aimé. Comme tu le dis, c’est étrange mais il y a quelque chose d’hypnotique dans cette histoire, qui fait qu’on ne la lâche pas. Et c’est assez corrosif sur un certain nombre de sujets.

    • Tu as raison oui, je n’ai pas souligné le côté corrosif dont tu parles… J’ai beaucoup aimé cette fausse légèreté de ton, ce culot aussi ! Une auteure à suivre !

  3. Ta chronique magnifiquement écrite défend Le Caillou. J’ai été moins sensible aux périphrases, aux métaphores, même si je pense avoir discerné le sens profond de l’œuvre. Tu as raison, Sigolène Vinson déroute son lectorat et elle m’a perdue en route, même si je ne regrette aucunement cette lecture étrange, intéressante mais imparfaite ! Bisous

    • Je crois que c’est tout ce que j’aime en fait, être bousculée dans mes habitudes de lectrice. Ça passe ou ça casse… Là, j’ai aimé sortir de ma zone de confort. Sigolène Vinson apporte du neuf et j’aime ça ! 😉
      Merci d’avoir organisé cette lecture Phili ^^

  4. Oh mon Dieu c’est d’une tristesse et d’une mélancolie… Mais ça me plait, ça me touche et me parle. Merci pour cette découverte à côté de laquelle je serais passée !

    • Voilà, c’est une lecture qui bouscule, qui gêne un peu aux entournures… C’est chouette d’être déstabilisée avec autant de talent en fait !

  5. C’est vrai qu’à lire vos différents avis aujourd’hui, ça paraît bizarre mais intrigant aussi. On ne sait jamais, je le croiserai peut-être en bibliothèque, il vaut mieux le feuilleter avant d’essayer…

  6. Ton billet est superbement écrit et très agréable à lire . Personnellement je n’ai pas ressenti le chaleur d’une famille dans ses rencontres corses et j’ai décroché à partir de ce passage. Néanmoins j’ai aimé cette sensation de caillou face à la solitude.

  7. Je ne savais pas que Sigolene Vinson écrivait des romans. C’est original, on dirait. J’ajouterais que je l’ai découverte après le 7 janvier puisqu’elle fait partie des rescapés de Charlie. Elle avait signé un joli )pas étonnant vu la sensibilité qui se dégage de ta lecture )texte où elle raconte la tuerie du point de vue du chien de la rédaction

  8. D’accord avec toi, un roman qui vaut le coup, qui montre qu’on peut lire différent avec un très grand plaisir. original et fort bien écrit

  9. Quatrième avis que je lis (ben oui vous êtes nombreux pour cette lecture) et tu me ferais presque changer le mien, oui enfin presque car avec ce que j’ai lu chez les autres, il ne me tente pas du tout…. Mais il me reste les avis de Philisine et Jérôme 🙂

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *