Le plancher de Jeannot – Ingrid Thobois

plancher jeannotLa concision au service de l’émotion pure…

 

Une langue tellement belle et ciselée qu’on sait de façon certaine que l’on tient entre les mains un bijou à nul autre pareil… Surprenant et magnétique. Âpre et dérangeant.  La poésie est partout, surtout là où on ne l’attend pas, en plein cœur du sordide. Un peu comme ces fleurs de bitume, fragiles et magnifiques…

 

Un texte incarné et vibrant qui laisse une amère sensation de malaise. Un texte troublant et d’une rare intensité que l’on lit en apnée, soufflés par de telles fulgurances d’écriture. Par tant de beauté et de violence. Un texte qui dit la folie, le délire, l’enfermement, la vie qui bascule…

 

Paule raconte l’histoire de Jeannot. Son frère, son double. Sa voix s’élève et nous capture. Au début ils étaient quatre dans cette petite ferme du Béarn, avec la Glousse et le père. Une vie de rien à trimer pour pas grand chose. Jusqu’à la guerre d’Algérie qui fait s’éloigner quelque temps Jeannot de l’exploitation familiale. Quand il revient, c’est pour trouver le père qui se balance au bout d’une corde. A Jeannot de reprendre les rênes, de porter sur ses épaules le destin des deux femmes de sa vie. Quand les affaires prennent l’eau, Jeannot se sent pris au piège. Sombrant dans un délire paranoïaque, il se retranche dans la petite maison avec Paule et la Glousse. Armé d’un fusil, il veille, le danger, c’est sûr, viendra de l’extérieur. Devenue l’ombre d’elle-même, la Glousse s’éteint doucement. Jeannot et Paule l’enterreront sur place, là, sous le plancher, au pied de l’escalier. Un plancher que gravera inlassablement Jeannot, jusqu’à la fin…

 

Il faut accepter d’être bousculés dans ses habitudes pour se jeter corps et âme dans cette lecture qui marque au fer rouge. Retenir sa respiration, laisser couler les mots, les ressentir, de façon viscérale et presque animale… Et se taire. Parce qu’il n’y rien à rajouter, rien.

Le plancher de Jeannot existe vraiment. Jeannot, Paule et les autres, ont eux aussi existé… En témoigne ce parquet sculpté exposé actuellement à l’entrée de l’hôpital Saint-Anne à Paris. 15 mètres carrés, gravé de 80 lignes de lettres capitales. Des phrases, des mots, des bribes d’un cerveau dérangé. Témoignage brut et hors du temps d’une tragédie familiale qui hantera longtemps le lecteur…

 

Une lecture puissante que j’ai une fois de plus le plaisir de partager avec Jérôme

Nous avons réalisé après lecture qu’Ingrid Thobois écrivait aussi pour la jeunesse, d’elle nous avions notamment lu le magnifique Depuis qu’on a déménagé… Une jeune auteure décidément très surprenante…

 

Le site de l’auteure

 

Premières phrases : « Trente-trois ans Jeannot. Les gens, c’est tout ce qu’ils ont retenu.

Tu as été vite, comme du bois mort : le temps de mettre le feu au reste et puis qui disparait avec tous ses secrets.

Moi, c’est que tu aies pu vivre si longtemps que je comprends pas. Avec tellement de monde faufilé sous ta peau et tout ce sable tassé dans ta tête. Trente-trois ans à trier les pièces du puzzle, à chercher l’angle droit du ciel, les bords plats des nuages. Trente-trois ans à te mordre le poing, la couronne des dents imprimée au dos de la main. »

 

Au hasard des pages : « A chaque mort, tous les vivants se mettent à compter en arrière. Ils se rappellent la veille, la semaine, le mois, l’année passée avec une précision comme jamais. Les gens répètent : « C’est fou », en comparant la vie avec la mort, le corps et le cadavre, le chaud avec le froid, la parole et le silence. Comme si mourir avait quoi que ce soit de surprenant. Comme si on n’avait pas passé toute sa vie à la guetter. Trois cent soixante-cinq jours sans cesse recommencés en espérant chaque matin que ce soit pas le dernier. Les nuits après les nuits, le retour des saisons. Et d’une année sur l’autre les mêmes mots pour dire le froid, le vent, le peu de pluie, les mémoires comme percées, à croire que chaque récolte, chaque agnelage balaie tous ceux d’avant. Mêmes les enfants, il y a une date qui les attend. Marquée en haut de la page du cahier. Une fois l’an, tout le monde passe à l’endroit précis de la grande bascule dans le noir. Est-ce qu’on sent quelque chose ce jour-là ? Un mince indice de fin ? La mort, c’est pourtant l’unique chose qui nous fait du souci, je veux dire : vraiment. » (p. 46-47)

 

 

Éditions Buchet-Chastel (Mars 2015)

Collection Qui Vive

75 p.

 

Prix : 9,00 €

ISBN : 978-2-283-02845-2

17 commentaires sur “Le plancher de Jeannot – Ingrid Thobois

  1. En même temps, ce qu’il a gravé sur le plancher n’est pas totalement délirant .. il y a du sens aussi, même s’il est particulier. Je disais chez Jérôme que j’ai rencontré récemment l’auteure, il y avait des psychiatres dans le public, ça a été fort intéressant. J’ai eu peur du côté très sombre de l’histoire, mais vu ce que vous dites tous les deux de l’écriture, je vais le lire.

  2. Et bien si avec tes mots tu ne nous as pas capturé c’est qu’on a rien compris … ;-)

    Belle semaine !

    Wahou quel beau billet …

  3. Non décidément non. Je reviens de chez Jérome, en me disant que peut-être qu’ici je trouverai le mot qui me ferait douter (ouioui je prends des risques avec ma LAL, mais non, folie, délire, enfermement, malgré l’écriture, ces thématiques me font fuir.^^

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