L’été circulaire – Marion Brunet

C’est à se demander pourquoi on ne parle pas plus de ce roman de Marion Brunet paru au début de l’année. Pour qui connaît déjà l’auteure, elle nous offre avec L’été circulaire une bonne grosse claque de lecture. De celles qui marquent. De celles qui vous remuent l’intérieur en vous laissant un goût amer dans la bouche…

 

Ferrée dès les premières lignes. Par le poids des mots qui plombe presque autant que le soleil de Provence. Par l’ambiance pesante qui donne l’impression de tourner en rond dans un piège qui ne cesse de se refermer. Famille populo, horizon bouché, rêves en berne. Jo et Céline, deux sœurs de 15 et 16 ans trainent leur ennui dans leur petite ville du Midi hantée par les touristes friqués et délaissée par ceux qui triment pour joindre les deux bouts. Père maçon adepte des petits trafics, mère cantinière, les frangines, la honte chevillée au corps, espèrent secrètement éviter le marasme familial et la spirale de l’échec. Céline par son physique, Jo par sa tête bien pleine. Qu’importe la manière tant qu’on arrive à fuir ce qui semble écrit d’avance…

 

« Jo observait sa sœur floutée par la vitesse : un an de plus, un crâne de piaf, un port de reine. Seize ans à s’agiter dans le monde, effleurer le vide, éclore sans apprendre. Devenir encore plus jolie que l’année d’avant, et un peu plus conne. C’est drôle, que des deux, ce soit Céline l’ainée. Johanna n’est pas particulièrement raisonnable, mais elle porte un peu de cette lassitude désespérée qui fait parfois office de maturité, même à quinze ans. »

 

Et le drame lentement s’écrit… Avec rage et colère, Marion Brunet dessine les contours d’un été où tout vole en éclats. Les certitudes, les fragiles barrières, les conventions sociales vacillantes et les vagues relents d’harmonie familiale. Et les tensions se cristallisent. Le vernis craquelle. Il suffisait juste de gratter un peu pour que tout s’effondre. « Quelque chose couve, bourdonne dans l’air épais, les silences familiaux… »

 

Lucide, tendu, L’été circulaire n’épargne personne. Les petites gens aux rêves trop grands, à l’esprit étriqué et à la bêtise crasse et ceux qui en profitent. Avec le talent qu’on lui connaît, Marion Brunet pointe du doigt la violence ordinaire, le racisme primaire des bas du front, les préjugés de classe et les faux semblants qui donnent l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. J’aimerais vous dire qu’elle instille dans tout ce marasme une lueur d’espoir mais non. Le lecteur en est quitte pour une bonne grosse gueule de bois, langue pâteuse et mal de crâne en prime. Marion Brunet ne fait pas semblant et assume son côté sombre en radioscopant de l’intérieur cette période de l’adolescence qu’elle connait si bien, quand « l’enfance se fait franchement la malle, avec les amandes fraîches et les secrets crachés comme des glaires. » Le malaise s’insinue doucement. Ça poisse, ça colle… Mais il y a Jo, le chemin qu’elle se construit, les choix qu’elle fait. Et si rien n’était joué d’avance…?

 

La talent à l’état brut. La rage, l’émotion à fleur de peau, les pieds bien ancrés dans le sol, une plume qui vous attrape et ne vous lâche plus. En jeunesse, en adulte, on s’en fiche, c’est du tout bon. Lisez Marion Brunet. Vraiment.

 

De Marion Brunet sur le blog, le sublime Dans le désordre

 

Éditions Albin Michel (Février 2018)

265 p.

 

Prix : 18,00 €

ISBN : 978-2-226-39891-8

14 commentaires sur “L’été circulaire – Marion Brunet

  1. Je garde un tel souvenir de Dans le désordre que je serais ravi de retrouver la plume de Marion Brunet avec ce roman. Surtout vu ce que tu en dis !

  2. J’en avais entendu parler, sauf que je ne l’ai pas vu dans les librairies que je fréquente ! Je le note, d’autant plus que ta chronique fait super envie !

  3. J’avais beaucoup aimé « Dans le désordre » mais aussi « Frangine ». Visiblement, il y a des thématiques récurrentes chez cet auteur : racisme, exclusion sociale, rage de certains personnages, etc.

  4. Mais vas-tu arrêter d’écrire de jolis mots sur des romans que je ne connais pas et qui, j’espère, se trouveront à la médiathèque ? 😉

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