Sex criminals 1. Un coup tordu – Matt Fraction / Chip Zdarsky

501 SEX CRIMINALS T01[BD].inddPour changer un peu de cette littérature érotique sans surprise et un poil mollassonne, ce mois-ci j’ai déniché un comics « inavouable ». Pas si inavouable que ça d’ailleurs, même s’il est évident que cette lecture est à réserver à un public averti. Pas de plans trop explicites, pas de surenchère de sexe non plus (mais rassurez-vous il y en a quand même), même si le titre et la couverture donnent le ton…

 

Sachez d’abord que Sex criminals est une série qui a remporté le très convoité Eisner Awards de la meilleure nouvelle série en 2014. Elle a aussi été élue meilleure nouvelle série par le quotidien USA Today et comics de l’année par le Time Magazine, rien que ça ! Attentes élevées donc pour cette lecture qui tranche complètement avec mes habitudes, même si je me tourne de plus en plus vers le comics qui semble faire tomber davantage de barrières que la bande dessinée classique.

 

Le point de départ de Sex Criminals est alléchant. Suzie et Jon découvrent à l’adolescence qu’ils ont le pouvoir de figer le temps au moment de l’orgasme. Dans cet entre-deux – le Grand Calme pour elle, le Foutoir pour lui – , ils peuvent faire ce qu’ils veulent sans que personne autour ne s’en rende compte. D’abord complètement désarçonnés par la découverte, ils finissent par apprivoiser cet étrange faculté et en profitent pour s’amuser un peu. Quand ils se rencontrent quelques années plus tard, leur relation fait des étincelles. D’abord étonnés de voir qu’ils ne sont pas les seuls à détenir un tel secret, ils finissent par entrevoir toutes les possibilités que leur offre leur étrange pouvoir… Unis par le sexe et leur amour, le couple va se mettre en tête de dévaliser des banques, à commencer par celle dans laquelle Jon travaille. L’argent récolté leur permettra peut-être de sauver la bibliothèque de Suzie… ..

 

On ne s’ennuie pas une seule seconde avec ces deux « super-héros » sans collants. Ambiance cartoon, exagération des situations et du trait, dialogues plein d’humour, sexualité abordée sans fausse pudeur ni vulgarité, la lecture se fait le sourire aux lèvres. Suzie et Jon sont des personnages attachants, empêtrés dans un pouvoir pas toujours si facile à gérer. Surtout que la « brigade du sexe » veille…

 

Coquin, malin et drôle, ce premier tome donne une envie folle de se jeter sur la suite (deux autres tomes sont déjà parus). Avec un tel pouvoir, les scènes à venir risquent de valoir leur pesant de cacahuètes !

 

L’avis de Un amour de BD

 

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Éditions Glénat (Avril 2015)

Collection Glénat Comics

144 p.

Traduit de l’anglais (US) par Alex Nikolavitch

 

Prix : 19,95 €

ISBN : 978-2-344-00865-2

 

mardi c'est parmis

By Stephie

Là, avait dit Bahi – Sylvain Prudhomme

Je voulais vous causer d’un auteur découvert à la Fête du Livre de Toulon en novembre dernier. D’un écrivain dont je ne savais rien ou si peu et qui a tout chamboulé. Si ! Et pas seulement moi… Il a aussi tourneboulé les étudiants de l’Université qui m’accompagnaient ce jour-là !

C’est vous dire s’il est fortiche !

Sylvain Prudhomme qu’il se nomme ce jeune homme…

Et depuis cette si chouette rencontre, j’ai avalé ses trois derniers romans et attaqué un nouveau. Donné un cours de littérature (préparé avec des étudiants). Animé un atelier lecture….

C’est vous dire si je l’aime !

J’avais d’abord pensé faire un long résumé de mon cours à la fac. Puis non, trop long, trop embrouillé, trop koa ! Alors je vais plutôt emprunter le blog de ma copine Noukette pour trois billets sur trois merveilles de romans, trois livres à découvrir absolument !

C’est vous dire s’il mérite !

 

Pour commencer, j’ai choisi de vous parler d’une histoire étonnante, d’une histoire personnelle puisque le petit-fils de ce livre c’est Sylvain Prudhomme. « Tout est vrai dans ce roman » nous a-t-il raconté en novembre dernier. C’est aussi celui que Souad (étudiante en 3ème année de Lettres) a présenté en cours ce vendredi…

Il s’agit de Là, avait dit Bahi, publié chez Gallimard en 2012…

 

 

product_9782070136636_195x320« Là, avait dit Bahi en montrant le milieu d’un coteau où ployaient les tiges de blés encore verts, là, et marchant à pas rapides jusqu’au point désigné, à cet endroit exactement, comme si le contact de la terre sous ses pieds avait d’un coup fait resurgir en lui la scène entière, comme si entouré des mêmes collines des mêmes champs que cinquante ans plus tôt il s’était brusquement mis à revoir chaque détail de la matinée d’alors, Malusci qui alors n’était pas si vieux, n’était pas même vieux du tout encore, était en revanche assurément fou déjà ce matin d’août où il avait brusquement déboulé parmi les ouvriers penchés sur les vignes, »

 

C’est par ces mots que commence ce drôle de roman, ce texte remarquable qui n’admet pas les points (juste de l’interrogation ou de l’exclamation). Qui jamais ne conclut, un peu comme si cette histoire ne devait pas se terminer ….

 

Là, c’est un bout de l’Algérie, une ferme au Sud d’Oran tenue, il y a cinquante ans par Malusci…

Là, avait dit Bahi au narrateur, petit-fils de ce Malusci. Venu sur les traces de ce passé méconnu, de ce grand-père « inconnu »… à la rencontre de cet homme « plus radieux encore que je n’aurai pu le rêver. » Bahi.

 

« et je m’étais dit pourquoi pas, pourquoi pas sauter dans un bateau et aller retrouver cet homme tellement joyeux, pourquoi ne pas attraper le premier ferry et pour ce point d’exclamation ces pistolets cachés m’en aller passer quelques temps avec ce vieil homme si manifestement doué d’une faculté d’enthousiasme comme il s’en rencontre peu dans la vie, »

 

Là, commence le voyage du narrateur dans le camion un poil délabré de Bahi qui sillonne l’Algérie à la vitesse d’un escargot…

Là, voilà où nous mène Sylvain Prudhomme avec tendresse, élan et audace avec ce roman lumineux à la langue étonnante, belle, vivante…

 

Et ça dit la nostalgie, les souvenirs intacts, la vie, la haine, l’histoire, celle des petites gens mêlée à la Grande, la terrible, la Guerre d’Indépendance de l’Algérie….. Ça dit la mémoire collective et la mémoire individuelle, l’amour, les rêves, la folie, les espoirs, les générations, le sang, la Méditerranée, la parole des oubliés…. Ça dit cette sorte d’amitié, un peu paradoxale, qui lie deux hommes : Malusci et Bahi, un propriétaire terrien rapatrié en France (à Bandol héhé juste à côté de chez moi !) et un ouvrier algérien, « un petit ouvrier pauvre de rien du tout »… Et ça dit toussa et tant d’autres choses….

 

Laissez-vous porter par ce récit truculent, doux, vrai. Fort. Juste. Incroyablement fascinant… Vous serez, j’en suis certaine, captivés, happés toutafé par le monde raconté par Sylvain Prudhomme, par ses mots, par cette folle espérance qui traverse ce roman. Tout simplement. Lisez-le ;-)

 

 

Extraits

 

« la blouse éliminée de Bahi, les vieux souliers aux coutures déchirées, le pantalon taché de javel perpétuellement crotté, la barbe mal rasée, les sourcils en broussaille, l’air miteux d’homme qui au fond se foutait bien d’avoir l’air pauvre ou riche, d’avoir l’air beau ou moche, se foutait d’ailleurs à peu près tout hormis de son vieux camion déglingué bringuebalant qu’il m’avait présentait la première fois comme si j’avais eu affaire à son plus grand ami, »

 

« m’aimant plus même que sa femme si tu veux le savoir avait dit Bahi après une pause, il ne faut pas le dire mais je peux jurer que c’était vrai, Malusci me préférait à elle, préférait ma compagnie à la sienne, avec moi c’était entre hommes, il pouvait tout dire parler y compris de ce qui l’occupait le démangeait par-dessus tout je veux dire les femmes, pas seulement la sienne mais les nombreuses autres qu’il courait, les femmes Bahi disait-il de sa voix grandiloquente de chanteur d’opéra reconverti par devoir dans la viticulture, les femmes tu verras, s’arrangeant pour me pousser vers l’une et l’autre de celles qui tournaient autour de la ferme, sautant de joie s’il me surprenait à fricoter avec une voisine ou à trousser les jupes d’une gamine un peu jolie des environs, »

 

Là, avait dit Bahi, Sylvain Prudhomme, Gallimard, 2012.

Les parapluies d’Erik Satie – Stéphanie Kalfon

parapluies satie

« On n’envie jamais les gens tristes. On les remarque. On s’assied loin, ravis de mesurer les kilomètres d’immunité qui nous tiennent à l’abri les uns des autres. Les gens tristes sourient souvent, possible oui, possible. Ils portent en eux une musique inutile. Et leur silence vous frôle comme un rire qui s’éloigne. Les gens tristes passent. Pudiques. S’en vont, reviennent. Ils se forcent à sortir, discrets faiseurs d’été…. Partout c’est l’hiver. Ils ne s’apitoient pas : ils s’absentent. Ils disparaissent poliment de la vue. Ils vont discrètement se refaire un monde, leur monde, sans infliger à personnes les désagréments de leur laideur inside. Ils savent quoi dire sans déranger. C’est tout un art de marquer les mémoires d’une encre effaçable… »

 

Il se dégage un charme indéfinissable de ce premier roman qui n’en est pas vraiment un. Une petite musique qui séduit dès les premières lignes. Qui enrobe et qui envoûte…

 

Ce n’est qu’en écoutant un peu sa discographie que je me suis rendue compte que je connaissais ces airs. De l’homme par contre, je ne savais rien. Et j’ai fait une belle rencontre. J’ai aimé ce tempo particulier dans l’écriture, cette alternance de moments doux et de déferlantes qui rend si bien la complexité du personnage. Ces instants de grande solitude et ces accès de révolte, cette insoumission viscérale et ce refus de rentrer dans le rang. J’ai été touché par cet être aux dehors fantasques et au cœur piétiné, bien à l’abri des regards et des autres…

 

« Difficile de ne pas devenir fou, à force de collectionner les absences. »

 

Préférer les chemins de traverse, les tortueux, les escarpés… plutôt que les routes balisées où l’on s’ennuie à mourir. Erik Satie ou l’artiste par excellence. Excessif, brillant, méconnu, passionné, insoumis et désespérément seul. Végétant dans une chambre sordide de banlieue où il vivra coincé entre deux pianos désaccordés et quatorze parapluies noirs identiques. Jusqu’à sa mort.

 

Erik Satie aura toujours condamné l’absence d’originalité de la société musicale de ce début de XXe siècle balbutiant et étriqué. De l’air, de l’air…! Dans son premier roman, Stéphanie Kalfon rend un bel hommage à cet homme « taillé pour l’exil » qui s’est toujours défié des règles et des carcans. Sa partition sans fausses notes brosse un portrait tout en nuances d’un éternel insatisfait qui aura finalement laissé son empreinte, comme « une suite désordonnée de petits murmures »

 

Les avis de Charlotte, Joëlle et Sabine

 

Éditions Joëlle Losfeld (Février 2017)

211 p.

 

Prix : 18,00 €

ISBN : 978-2-07-270634-9

 

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Millésime 2017, chez Laure !

Shi 1. Au commencement était la colère – Zidrou / Homs

Couverture Shi

« Tant de sang a coulé !

Tant de larmes, aussi !

 

Qui aurait imaginé, alors,

que de tels liens puissent se tisser

entre deux femmes que tout pourtant séparait ?

 

Deux femmes contre un Empire !…

Au commencement était la colère…! »

 

 

Si j’aime quand Zidrou se fait intimiste je crois que j’aime encore plus quand il se lance dans des grandes fresques historiques ou l’aventure n’est pas en reste. C’est peu dire que j’ai été séduite par ce premier tome de ce qui s’annonce comme une série absolument palpitante (la quatrième de couverture annonce un premier cycle de 4 tomes…) Car le scénariste ne se contente pas simplement de poser une ambiance et des personnages.  Il y met sa patte, n’oublie pas d’aborder des thématiques qui lui sont chères et s’associe à nouveau à un dessinateur espagnol au talent fou qui m’a fait écarquiller les yeux du début à la fin. Attention, coup de cœur !

 

Il sera bien question de colère dans ce premier tome. De celle qui gronde, qui enfle. De celle qui fait avancer envers et contre tous, quitte à défier la loi des puissants. De celle qui attend patiemment son heure pour exploser… La colère comme un fil rouge qui relie des faits qui se passent de nos jours à d’autres bien plus lointains…

 

1851. Première Exposition Universelle à Londres. Tout le gratin se presse pour admirer les merveilles du monde exposées aux yeux de tous sous des écrins de verre. Jennifer est la fille du Colonel Winterfield. Jamais vraiment là où on l’attend, prête à tous les écarts, elle pratique la photographie et n’a pas la langue dans sa poche. Au grand dam de sa famille qui aimerait qu’elle rentre dans le rang… Sa route va croiser celle de Kitamakura, une Japonaise « exposée » dans le palais asiatique. Une femme qui tient serrée contre son cœur de mère un bébé mort. Et la colère nait…

 

Ferrée dès les premières planches. Par le scénario aux petits oignons du talentueux Zidrou, par l’incroyable Londres qui nait sous les crayons virtuoses de Homs, par cette atmosphère sombre, inquiétante et mystérieuse dans laquelle le lecteur s’enfonce corps et âme. L’Angleterre victorienne empêtrée dans ses contradictions, un scandale qui tombe mal, une sombre société secrète aux desseins plus que douteux… et deux femmes que tout oppose dont la colère et le profond désir de vengeance auront un lien étroit avec le SHI… symbole de la mort. 

 

Une entrée en matière plus que prometteuse pour une série d’ores et déjà complètement addictive, loin des tomes d’introduction plan-plan où les choses peinent parfois à décoller. On en ressort échevelés, admiratifs et plus qu’impatients de découvrir la suite ! Chapeau monsieur Zidrou ! ♥

 

Les avis de Un amour de BD et Yvan

         

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Éditions Dargaud (Janvier 2017)

54 p.

 

Prix : 13,99 €

ISBN : 978-2-505-06441-1

 

BD de la semaine saumon

C’était ma BD de la semaine…

…aujourd’hui chez Moka

Théo, chasseur de baignoires en Laponie – Pascal Prévot

théo

« Mon père et moi sommes chasseurs de baignoires. La profession n’est pas aussi dangereuse qu’il y paraît, sauf quand les baignoires sont redevenues sauvages depuis longtemps. Dans ces cas-là, il est conseillé de se montrer prudents. »

 

Dès les premières lignes, les choses sont claires : préparez-vous à une bonne tranche de rigolade avec ces aventuriers pas comme les autres, chasseurs de baignoires retournées à l’état sauvage ! On ne se méfie pas assez des baignoires. Ni des lavabos, des douches ou des bidets d’ailleurs…

 

Jusqu’au jour où ceux ci se carapatent et reprennent leur liberté. C’est ce qu’il se passe dans le château du comte Krolock Van Rujn… Une de ses baignoires est redevenue sauvage et sème la terreur à tous les étages au risque de contaminer ses congénères. C’est donc tout naturellement qu’il fait appel au père de Théo, le plus grand chasseur de baignoires au monde (son père était accordeur de fermetures Eclair, bien moins passionnant il faut bien le dire !)

 

Attention, aventure absolument abracadabrantesque en vue ! Au château de Kreujilweck-Potam, c’est la panique ! Rien ne semble pouvoir arrêter la rébellion des baignoires, le chauffeur du comte a même été complètement dévoré par l’une d’entre elles ! L’occasion idéale pour le père de Théo de faire une formation sur le tas à son fils qui risque fort de lui succéder un jour, l’école peut bien attendre ! Et il aura bien besoin d’aide tant les baignoires rebelles lui donnent du fil à retordre, lançant des ricanements hystériques en s’échappant derrière les cloisons, aspergeant d’eau chaude les habitants du château ou dévalant les escaliers en poussant des hurlements. Pas une mince affaire cette chasse à la baignoire (vous n’imaginez pas le matériel high-tech nécessaire à une telle course poursuite) !

 

Loufoque, délirant, barré et vraiment drôle, ce roman survitaminé est un véritable concentré de bonne humeur qui devrait ravir les enfants dès 9 ans ! Pas étonnant qu’il ait obtenu le Prix Gulli du roman en 2016 ! Rajoutez à cela des illustrations pleines de pep’s et vous obtenez un cocktail absolument réjouissant à glisser entre toutes les petites mains !

 

Et une nouvelle pépite jeunesse que je partage avec Jérôme, comme chaque mardi ou presque.

 

Les avis de Fanny et de Zazy

 

Éditions du Rouergue (Juin 2016)

Collection Dacodac

128 p.

Illustrations de Gaspard Sumeire

 

Prix : 8,50 €

ISBN : 978-2-8126-1061-5

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Tropique de la violence – Natacha Appanah

tropique violence

« Il faut me croire. De là où je vous parle, les mensonges et les faux-semblants ne servent à rien. Quand je regarde le fond de la mer, je vois des hommes et des femmes nager avec des dugongs et des cœlacanthes, je vois des rêves accrochés aux algues et des bébés dormir au creux des bénitiers. De là où je vous parle, ce pays ressemble à une poussière incandescente et je sais qu’il suffira d’un rien pour qu’il s’embrase.
 Je ne me souviens pas de toute ma vie car ici ne subsistent que le bord des choses et le bruit de ce qui n’est plus. Je me souviens de ça… »

 

Premiers mots… Le roman de Nathacha Appanah est une claque immense. Un choc. Total. Un coup de cœur infini qui m’a laissé sans voix, sans mots, sans …
J’ai du mal à dire, du mal à écrire cette émotion violente, une déflagration absolue qui m’a secouée et me secoue encore, me chavirant le cœur et l’âme… Comment m’y prendre pour vous conter cette histoire-là ? Pour vous crier qu’il faut la lire, vite. Il y a urgence. Un avant et un après. Comment ?

 

Mayotte. Le 101ième  département français. Dont on ne sait rien. Ou si peu. C’est loin Mayotte. On n’y pense jamais. Et pourtant, là-bas, des gens vivent, survivent, se battent pour exister. Envers et contre tout. Seuls. Si loin de nous …

 

Il y a Marie, la mère. Il y a Moïse, le fils. Il y a aussi Bruce, le chef de bandes de Gaza. Ou encore Stéphane, bénévole d’une ONG fraichement débarqué sur Mayotte… Tour à tour, ils prennent en charge le récit, racontent un bout de vie, un bout de leur histoire liée à celle de Moïse (quel personnage, quel personnage punaise).  Dans ce petit morceau de terre, l’île aux parfums ou l’île au lagon. Cette île française. Cet endroit minuscule laissé à l’abandon, au silence, qui se meurt, peu à peu, feu à feu… Un chaos, un enfer « qui se consume de l’intérieur »  loin des images paradisiaques, loin du « gout éphémère comme les vacances »

 

« Depuis le temps que ça gonfle cette violence, cette onde destructrice, cette énergie brûlante qui sort d’on ne sait où, tous ces morts dans le lagon qui vont se réveiller aujourd’hui et nous hurler à la face jusqu’à ce qu’on devienne fou. Depuis le temps qu’on prédit la guerre, qu’on guette le bruit des armes à feu et les cris des bêtes sauvages. Depuis le temps qu’il y a des articles, des reportages, des rapports, des missions, des visites, des pétitions, des pamphlets, des lois, des campagnes, des grèves, des élections, des manifestations, des émeutes, des promesses. Depuis le temps. C’est l’effet papillon qui nous pète à la gueule.»

 

Il y a les mots de Nathacha Appanah. Forts. Sensuels. Limpides. Déchirants. Vrais. Immenses. Qui disent l’indicible. L’intérieur. La violence des hommes. Le chagrin des vivants. Et punaise que c’est beau ! Ce livre déjà relu est au-delà de tout, vraiment lisez le, il vaut tout, il mérite tout. Merci Nathacha Appanah, je crois que je tiens là une pépite que je n’oublierai pas. Merci.

Ce roman est, vous l’aurez compris, MAGISTRAL.

 

Extraits (j’aurai voulu tout vous écrire, tout vous lire, tellement certains passages sont beaux à en crever)

 

« Gaza c’est un bidonville, c’est un ghetto, un dépotoir, un gouffre, une favela, c’est un immense camp de clandestins à ciel ouvert, c’est une énorme poubelle fumante que l’on voit de loin. Gaza c’est un no man’s land violent où les bandes de gamins shootés au chimique font la loi. Gaza c’est Cape Town, c’est Calcutta, c’est Rio. Gaza, c’est Mayotte, Gaza c’est la France. »

 

« Quand Stéphane me demandait pourquoi je lisais toujours le même livre, je haussais les épaules parce que je ne voulais pas lui expliquer que ce livre-là était comme un talisman qui me protégeait du monde réel, que les mots de ce livre que je connaissais par cœur étaient comme une prière que je disais et redisais et peut-être que personne ne m’entendait, peut-être que ça ne servait à rien mais qu’importe. Ouvrir ce livre c’était comme ouvrir ma propre vie, cette petite vie de rien du tout sur cette île, et j’y retrouvais Marie, la maison et c’était la seule façon que j’avais trouvée pour ne pas devenir fou, pour ne pas oublier le petit garçon  que j’avais été. »

 

« Pourtant, ta vie bascule quand tu rentres d’une semaine dans le Sud où tu as travaillé du matin au soir, où tu as l’impression, non ce n’était pas une impression c’était une certitude, d’avoir retapé non seulement une maison mais également un jeune garçon qui ne parlait pas dans la journée mais qui disait de ces choses la nuit dans son sommeil et tu écoutais pour pouvoir recoudre les mots et former son histoire et quand il a arrêté de porter sa casquette tu as eu le sentiment de savoir ce que c’est d’être, enfin, un homme bon. […] Ta vie bascule quand ils rentrent dans le local, te bousculent et te traitent de pédophile, de pédé. Ils avancent sur toi, tu voudrais être un mur solide et inviolable, mais non, tu recules, tu bafouilles, tu n’as aucune force dans les bras. Tu glisses sur les livres et ça fait un bruit de feuilles sèches. Tu as peur, ton corps est mou, ton estomac est remonté dans ta gorge, c’est la première fois que tu te fais agresser et ce n’est pas du tout comme ça que tu imaginais les choses. Tu te voyais faire face, debout, tu te voyais plus grand, plus fort, plus courageux… »

 

Natacha Appanah, Tropique de la violence, Gallimard, 2016.

 

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La chair – Rosa Montero

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« L’amour vous transformait en être pitoyable. »

 

Il ne m’a pas fallu longtemps pour me laisser convaincre par des lectrices bien intentionnées et tout à fait recommandables qu’il était temps de découvrir la plume de Rosa Montero. Et je peux déjà vous dire que je vais m’empresser de lire ses autres romans tant j’ai apprécié cette lecture, ce qui tombe plutôt bien vu que L’idée ridicule de ne plus te revoir (quel titre magnifique…!) m’attend sur mes étagères.

 

Résumer l’histoire tient en quelques lignes et finalement l’essentiel est ailleurs. Dans cette plume virevoltante et audacieuse, dans cette ironie mordante qui a l’air d’être la marque de fabrique de l’auteure, dans cette bonne humeur teintée parfois de mélancolie qui transpire littéralement de ce roman. J’ai réellement eu l’impression de « découvrir » une écriture, un univers, une personnalité atypique et extrêmement attachante, l’auteure s’amusant même à se mettre en scène à la fin du roman. Des détails peut-être mais qui veulent dire beaucoup sur ce qu’est la littérature pour Rosa Montero. Et j’aime beaucoup cette façon d’écrire et de voir le monde. Chapeau d’ailleurs à la traductrice qui fait plus que le job.

 

L’histoire donc. Celle d’une relation ambiguë entre une sexagénaire énergique, pimpante et pourtant désespérément seule et un jeune escort à la trentaine fringante. Une relation complexe dans laquelle se mêlent la jalousie, le désir, la rage, le sexe, la peur du temps qui passe et le terrible besoin d’être aimée. Rien d’original dit comme ça, et pourtant. Soledad est un personnage solaire et troublant bourré de doutes et de contradictions. Et le roman entier repose sur elle… Un roman espiègle, intime, charnel et cruel qui dévoile toutes ses subtilités au fur et à mesure des pages. Irrésistible…!

 

« Ah, ces mille et unes autres vies possibles qui s’ouvraient comme la queue d’un paon autour de notre existence, toutes ces modifications de notre destin qui auraient pu avoir lieu en changeant rien qu’un petit détail. »

 

Les avis de Cuné, Delphine-Olympe, Keisha, Krol, Valérie, Yueyin, Zazy

 

Éditions Métailié (Janvier 2017)

196 p.

Traduit de l’espagnol par Myriam Chirousse

 

Prix : 18,00 €

ISBN : 979-10-226-0540-3

 

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Millésime 2017, chez Laure !

Oups ! Y a un loup ! – Titus / Fabien Öckto Lambert

oup's ya un loupAlbum coup de coeur pour les petits qui craignent toujours de croiser une bête immonde pleine de poils sous leur lit…! Ceux qui viennent vous réveiller la nuit parce qu’ils ont entendu des bruits dans le placard, parce que le plancher craque ou qu’un méchant les observe en douce. Ceux qui ont peur du loup qui doit sûrement faire sa ronde sous la fenêtre prêt à les manger tous crus…

 

Vous avez un spécimen de cet enfant sous la main ? J’ai l’album qu’il vous faut…! Un album drôle, bourré de malice et d’inventivité avec une héroïne haute comme trois pommes, prête à enfin tenir tête à ses frayeurs nocturnes qui prennent l’apparence d’un loup affreux à la gueule démesurée…

 

« Elle sent sur ses gambettes

le souffle de la bête

et devine dans son dos

se rapprocher les crocs. »

 

Attention pépite ! Un album pétillant qui s’amuse même à faire rimer les mots, donnant à la lecture un rythme qui fait du bien à l’oreille. Ajoutez à cela une typographie parfaite pour la lecture à voix haute, un graphisme à tomber, des bouilles d’enfer (une tuerie ce loup !), quelques moutons, une chute pleine d’humour et vous aurez là l’album parfait à glisser entre toutes les petites mains dès 5 ans !

 

Poésie, humour, inventivité et pep’s… ici on craque ! Et vous ?

 

« Juliette glisse dans le fond de son lit,

dans le creux tout chaud.

Elle écoute le silence.

Ca fait un drôle de bruit le silence.

Alors, elle bouche ses oreilles.

Mais, là, elle entend battre sa peur.

Elle serre son doudou tout doux et

doucement, tout doucement…

Le ciel se dégage… »

 

Les avis de Lael et Orbe

 

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Editions Marmaille & compagnie (Janvier 2017)

36 p.

 

Prix : 12,00 €

ISBN : 978-2-36773-087-5

 

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La désobéissante – Jennifer Murzeau

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« Paris est pollué, crasseux, ou endômé, et il s’étend, misérable, sous des cieux charbon, dans une atmosphère étouffante hiver comme été. On vit dans la clim ou dans la soufrière. Et les publicités obstruent les perspectives, bouchent les réflexions, fatiguent les neurones. Peintes sur les trottoirs, immenses sur les écrans, projetées dans les cieux opaques de pollution sitôt le soleil couché. C’est le dernier coup de rein d’un système moribond depuis plus d’un siècle. »

 

Il y a quelque chose d’assez fascinant à plonger dans ce roman qui annonce et dénonce tout à la fois ce que notre monde pourrait devenir si on continuait à ce point à marcher sur la tête et à oublier l’essentiel. Fascinant et effrayant aussi, il faut bien le dire.

 

Paris en 2050 est une cocotte minute. A tout moment, tout peut basculer. Dans la violence, dans l’horreur, dans le combat perdu d’avance contre une nature qui rend les armes et asphyxie ceux qui l’ont toujours copieusement malmenée. Dans un monde déshumanisé, plongé dans la misère et le chômage, que l’hyper-connexion a totalement asservi…

 

Paris se meurt. Air vicié, chaleur insoutenable, pluies acides, alors que les plus pauvres survivent tant bien que mal, la classe moyenne aisée se paye des shoots d’oxygène à prix d’or et les privilégiés se réfugient sous des dômes qui les protègent de l’extérieur. Un extérieur pourri par les néons des publicités omniprésentes et les flashs infos en continu qui agressent et s’insinuent dans les cerveaux asservis par l’Exilnox…

 

C’est dans ce monde gangréné que Bulle découvre qu’elle est enceinte. Autour d’elle, le chaos. Garder cet enfant serait une aberration. Mais le garder, ça serait aussi refuser de se soumettre…

 

La première partie de ce roman m’a complètement captivée, convoquant certaines images découvertes il y a peu dans l’excellent Shangri-La. Univers horriblement réaliste que l’on a aucune peine à imaginer, descriptions brillantes d’une société asphyxiée dans tous les sens du terme, engluée dans une totale absence de liberté. Si la révolte ne gronde pas, quelques esprits libres tentent pourtant d’envisager un autre monde. Bulle en fera partie. J’avoue avoir été un peu moins emballée par cette seconde partie du roman, quand les esprits s’éveillent, se rebellent à leur façon, s’activent à construire un monde meilleur. Non que je n’y ai pas cru mais ce tournant là de l’histoire n’en est pas vraiment un. Trop attendu, trop utopique sûrement, même si ce petit rayon d’espoir offre au lecteur une respiration salutaire. Mais je chipote. J’ai été emportée par ce roman d’anticipation, par les questions qu’il soulève, par la plume précise de Jennifer Murzeau. A découvrir !

 

Les avis de Au pouvoir des mots, Charlotte, Léa Touch Book, Mylène

 

Éditions Robert Laffont (Janvier 2017)

263 p.

 

Prix : 18,50 €

ISBN : 978-2-221-19292-4

 

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Millésime 2017, chez Laure !

Les deux vies de Baudouin – Fabien Toulmé

deuxViesDeBaudouinSi les rêves de Baudoin sont peuplés de musique, son quotidien est lui bien plus morne. Des journées qui s’étirent parfois jusqu’à la nuit tombée, des heures enfermé dans un bureau à jongler avec des chiffres, la pression des gros contrats à boucler pour l’avant-veille, un abruti de patron qui ne lui lâche jamais la bride… rien de franchement folichon. Et quand il rentre enfin chez lui, c’est pour s’y retrouver en tête à tête avec lui même, son chat Morrison sur les genoux. Solitaire, morose et presque invisible pour les autres, Baudouin a fabriqué une machine qui décompte les jours qu’il lui reste à travailler avant la retraite…

 

Luc, son grand frère, a lui pris une route bien différente. Médecin charismatique, sans port d’attache, il s’est engagé dans une ONG et parcourt le monde. De retour d’Afrique, il contacte Baudouin et l’incite à sortir de sa coquille et à prendre du bon temps. Sauf que du temps, il ne lui en reste plus beaucoup… Après avoir constaté une grosseur suspecte sous son bras, Baudouin apprend qu’il a un cancer et qu’il ne lui reste que quelques mois à vivre. Après une phase d’abattement et de profonde dépression, Baudouin accepte la proposition de son frère de tout plaquer pour partir avec lui au Bénin. Il est temps de réaliser ses rêves…

 

« On a deux vies, et la deuxième commence quand on se rend compte qu’on en a qu’une. » Confucius

 

Fabien Toulmé m’avait bouleversée avec son récit autobiographique racontant sa relation avec sa petite fille trisomique. Dans Ce n’est pas toi que j’attendais, il montrait déjà qu’il savait aborder les sujets les plus délicats avec beaucoup de tendresse et d’humour sans pour autant jouer à l’excès sur la corde sensible. Cette fois ci, il a choisi le biais de la fiction pour parler de la famille et des rêves qu’on a parfois le tort d’enterrer un peu trop vite. Des petits coups de pied du destin pour remettre les choses à leur place. Des petites routes de traverse qui mènent peut-être au bonheur. Faire la liste de ses envies, dire ces choses que l’on a sur le cœur, profiter des petits riens. Se souvenir des jolies choses, regarder ses regrets en face, réparer quelques erreurs qui rongent encore et être celui que l’on a toujours rêver d’être. Enfin…

 

Graphiquement, c’est un peu lisse mais pas désagréable. Le récit alterne avec des flashbacks sur l’enfance et l’adolescence de Baudouin, des respirations qui éclairent un peu plus la personnalité effacée d’un homme qui a toujours été second en tout. Et si la vie lui offrait enfin une seconde chance ? Malgré quelques clichés et quelques raccourcis que l’auteur n’a pas su éviter, le lecteur se prend de sympathie pour cet homme qui se découvre une deuxième vie alors qu’il s’apprête à mourir. Convenu, peut-être, mais l’auteur nous réserve des surprises jusqu’aux dernières pages que l’on tourne le sourire aux lèvres avec une envie folle de croquer la vie à pleines dents !

 

Une jolie surprise que je partage avec Jérôme qui m’avait fait découvrir le précédent album de cet auteur sensible qui je l’espère en a encore beaucoup sous le pied…!

 

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Éditions Delcourt (Février 2017)

Collection Mirages

272 p.

 

Prix : 25,50 €

ISBN : 978-2-7560-8225-7

 

BD de la semaine saumon

C’était ma BD de la semaine…

…aujourd’hui chez Mo’