Pas dans le cul aujourd’hui – Jana Černá

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« Je me sens infiniment bien, je n’ai pas la moindre idée de ce qui nous attend, je ne puis imaginer combien de temps nous sépare du moment où tout ceci portera enfin ses fruits et où tout ce que nous avons préparé pendant ces années d’étrange coexistence deviendra réalisable, je n’ai pas la moindre idée de ce qui peut encore se mettre en travers du chemin et avec quelles difficultés nous allons maîtriser et faire disparaître tout cela, mais je me sens bien et j’ai la certitude que tout est pour le mieux, qu’il n’arrivera rien qui ne doit arriver.

Je ne peux pas te perdre et toi, tu ne peux pas me perdre, l’état des choses et ceux qui s’en prévalent n’y peuvent plus rien, nous sommes arrivés à un tel point que c’est sûr et certain. Comment cela arrivera n’est pas de notre ressort, je n’ai aucune intention de forcer le destin et je m’accorde le luxe de cette insouciance d’un cœur léger. »

 

Une longue lettre d’amour… Une lettre brûlante, tendre et sauvage, fougueuse et passionnée. Celle d’une femme libre et indépendante pleinement consciente de ses envies qui a choisi de marcher en dehors des clous et d’aimer sans contraintes. Là où tout est possible. Loin des routes toutes tracées, loin des pensées figées, loin de tout conformisme social. Le plus déraisonnablement du monde…

 

« Pas dans le cul aujourd’hui j’ai mal. Et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi car j’ai de l’estime pour ton intellect. On peut supposer que ce soit suffisant pour baiser en direction de la stratosphère. »

 

Ce sont les premiers vers d’un poème écrit par l’auteure en 1948, une des figures marquantes de l’underground pragois, qui donnent son titre à cette longue lettre d’amour écrite au début des années 60. Des mots fous, audacieux et libres qu’elle destine à son amant, le philosophe et poète Egon Bondy.

 

« S’il te plaît, c’est quoi, cette bêtise, pourquoi n’es-tu pas là ? Qu’est-ce que c’est que cette connerie ? Que je ne puisse pas t’embrasser maintenant, que je ne puisse pas m’étendre près de toi, te caresser, t’exciter et m’exciter par toi, que je ne puisse pas te sucer jusqu’à l’orgasme et te sentir entre mes jambes et rire ensuite avec toi parce que ta barbe empeste au point de donner une érection au contrôleur du tram qui poinçonnera ton billet ? Que je ne puisse pas livrer tout mon corps à ta dévastation à commencer par mes nichons et ma chatte et jusqu’à mon cul, pour que tu les baises et les rebaises, et puis te forcer, de ma langue artistement plongée dans ton cul, à balancer ta sauce, le visage tordu par le spasme ? »

 

Que dire si ce n’est qu’il y a du beau, du très beau même, derrière ce titre provocant finalement trompeur… Un érotisme troublant, une sensualité à fleur de mots et une audace incroyablement moderne. Jana Černá aime et le dit. Elle l’écrit, elle le crie, elle le hurle. Pour effacer la distance. Pour oublier l’éloignement des corps. Pour rappeler les évidences… Sans aucune pudeur, elle dit l’intime et les corps qui s’épousent, la sueur et les étreintes enfiévrées, l’attachement sans limites et l’amour sans bornes. C’est échevelé et poétique, cru et intense.

 

Vibrant et beau…

 

 

Les avis de Jérôme et Moka

 

 

Premières phrases : « Mon amour, mon amour, mon amour, alors c’est comme ça, en deux mots, à ce que je sache j’ai emprunté cette machine à écrire pour produire de quoi subvenir aux besoins des enfants, aux nôtres, bref à nos besoins à tous et me voilà installée devant une lettre d’amour – il y a quelque chose qui cloche quelque part – où c’est peut-être le contraire et rien ne cloche, sauf que d’un autre côté je suis dans la merde, alors on a du mal à trancher.

Mais je sens toujours ton baiser sur mes lèvres – voilà sans doute la pire des banalités, mais c’est comme ça et je suis assez vieille pour ne pas être obligée de craindre les banalités. »

 

Au hasard des pages : « Et voilà aussi une des raisons pour lesquelles il n’y a aucune crispation nulle part, qu’il n’y a pas d’urgence et mon « je t’aime » d’aujourd’hui n’a rien d’impatient, il n’est pas encombré de peur ou d’appréhensions même lorsque je nous imagine vraiment ensemble, il n’est pas fébrile même s’il est excitant au maximum, il n’est pas ceinturé d’une digue qui signifierait « nous nous aimons, voilà pourquoi nous ne sommes pas encore obligés d’être ensemble » ni de cette crispation qui dirait « nous nous aimons, voilà pourquoi il nous faut être ensemble », peut-être est-ce la voie vers quelque chose que je n’espérais même pas, une relation où aucune exigence n’est posée. La voie vers ce à quoi je ne voulais pas croire, vers une situation où deux, lorsqu’ils sont unis, deviennent plus grands qu’un. » (p. 52)

 

 

Éditions La Contre Allée (Août 2014)

Collection Les périphéries

96 p.

Traduit du Tchèque par Barbora Faure

 

Prix : 8,50 €

ISBN : 978-2-917817-27-8

 

 

Mardi c'est permis

 

Tous chez Stephie !

 Et vous, qu’avez-vous lu d’inavouable ce mois ci…?

21 commentaires sur “Pas dans le cul aujourd’hui – Jana Černá

  1. Un texte qui offre une belle plume et des mots crus. Une des lectures qui marquera définitivement ces chroniques de blogueurs coquins du mardi. J’ai été conquise.

    • Il a le mérite de marquer les esprits et d’attirer l’œil. Mais je suis d’accord avec toi, le titre freine sûrement à tort des tas de lecteurs potentiels…

  2. Détonnant! Une pierre dans la mare du politiquement correcte qui veut étouffer l’esprit libre. Une femme émancipée, vraiment. Une femme affranchie des conventions hypocrites, affranchie des préjugés et des conditionnements de l’éducation judéo-chrétienne. Elle jette la pudeur aux orties et exprime ses envies, ses manques, ses douleurs, comme elle les ressent. Ça fait boum au milieu des histoires mièvrement romantiques qui encombrent les rayons des bibliothèques.

  3. J’espère qu’Egon Bondy avait conscience d’être aimé par une femme exceptionnelle. Heureux l’homme qui a eu la chance de recevoir une si belle déclaration d’amour !
    (j’adore ce texte et je suis plus que ravi que tu l’aies lu, mais ça tu le sais déjà ;) )

  4. Un titre très accrocheur, mais tu sais nous donner envie ! Et écris en 1948, cela semble incroyable d’avoir une telle liberté de ton !
    Je note pour mes soirées solitaires (mais y’en a pas beaucoup !!!)

    • La lettre a été écrite dans les années 60, le poème lui date de 1948. Quoiqu’il en soit, c’est un texte culotté et incroyablement moderne pour l’époque !

  5. Décidément ces mardis fripons, c’est la fête des titres plein de poésie (je reviens de chez Jérôme).:-) Bon, si tu le titre m’avait amusée, je suis un peu plus déçue du contenu que j’attendais peut-être aussi truculent que le titre. Or si j’ai bien compris, là il s’agit d’une déclaration d’amour, juste avec du très cru par rapport à d’habitude. Bof. Je suis ravie que Jérôme ne me l’ait pas glissé dans le challenge « Jérôme » ! ;-)

    • Bof ? Ah non, je m’insurge madame ! Ce texte est tout sauf « bof »… C’est un genre d’OVNI qu’on se prend en de plein fouet, ça remue, ça claque. Excellent vraiment !

  6. Avec un titre comme celui-ci, je ne m’attendais pas à ce que tu conclues sur du « vibrant et beau ». Mais je te crois volontiers :)
    Je note ;)

  7. Je ne raffole pas des correspondances, mais j’avoue que le titre m’a déjà interpellé plusieurs fois, et que la liberté de ton affichée de ce petit volume me fait envie…

  8. Couverture très sobre pour un titre hallucinant ! J’avoue que je n’oserai jamais lire ce livre dans le métro… malgré la poésie qui semble se cacher derrière ce titre provocateur.

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