presque« Je ne suis pas de ces artistes importants qui représentent les vivants, je suis un peintre négligeable qui représente les morts. » Orlov n’a jamais cherché la gloire, ni même qu’on lui reconnaisse un quelconque talent. Ses toiles, personne ou presque ne les voit, à part ses commanditaires. Orlov est un vieux peintre qui peint les morts. Comme on appellerait un prêtre au chevet du mourant, on sollicite ses services pour qu’il tente avec ses pinceaux et ses couleurs de capturer l’âme de celui qui vient de s’en aller. Persuadé que la plupart de ses toiles finissent par végéter dans un grenier poussiéreux, Orlov ne s’en formalise pas, « c’est précisément là que se trouve l’illustre valeur de (son) travail – dans son inanité impérissable. »

 

Un soir, un coup de téléphone interrompt son sommeil. Au bout du fil, Magda, dont le mari vient de rendre son dernier souffle. En sanglots, celle ci lui demande de la rejoindre dans la chambre du défunt avant qu’on emmène son corps. Une avance de quatre mille dollars, une voiture qui l’attendra en bas de son immeuble dans moins d’une demi heure, vite, il faut faire vite… Quelques minutes plus tard, son matériel de travail rassemblé dans un cartable de cuir, Orlov se retrouve devant une villa de Herzlya-Pitouah, banlieue chic de Tel-Aviv. Sur le perron, une femme, portrait craché du grand amour de sa vie…

 

Le résumé succinct de ce court roman avait suffi à me séduire. Après lecture, la sensation d’un roman dense et riche perdure. Magnifique réflexion sur l’art et la raison d’être de l’artiste, sur l’œuvre d’art et ceux à qui elle s’adresse, subtile divagation sur le beau, le superflu et la quintessence même de la vie, Presque a eu sur moi un effet hypnotique. La langue est belle, l’intelligence du propos palpable et les ramifications du texte infinies…

Souvenirs d’une famille juive d’Israël, description en filigrane d’un pays en constante mutation, considérations sans appel sur la foi religieuse en général et le judaïsme en particulier, Yoram Kaniuk, figure de la littérature israélienne, livre dans son ultime roman une grande part de lui-même. Il y a du souffle dans cette écriture, une impression de réelle mise à nu, une invitation à la réflexion qui n’est pas pour me déplaire…

Un texte aussi bref qu’intense, une curiosité littéraire dont je suis plus que ravie d’avoir croisé la route. A découvrir…

 

Premières phrases : « Cela commença par un presque. Tout arriva presque. Toucha presque. La substantifique moelle, c’est l’instant entre les choses et non le contraire. »

 

Au hasard des pages : « Je ne sais plus qui a écrit qu’une œuvre, c’est une émotion dont on se souvient avec sérénité. Les œuvres d’art sont des tempêtes inextinguibles que l’on a ligotées. Des sauts périlleux exécutés dans des cages bien organisées. Si la mort était vraiment importante, les morts disparaîtraient. La mort, c’est un néant qui prive le corps de l’âme, un corps dont la terre a besoin pour que poussent les anémones, les coquelicots et les narcisses, car l’important dans la mort, c’est la vie qu’elle engendrera et nourrira. » (p. 38)

 

Éditions Fayard (Janvier 2016)

Collection Littérature étrangère

128 p.

Traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz

 

Prix : 12,00 €

ISBN : 978-2-213-68210-5

 

 

Challenge-Rentrée-littéraire-janvier-2016

 


31 commentaires

Fanny · 3 mars 2016 à 07h03

Merci pour cette decouverte! Ce livre m’a tout l’air d’etre une pepite!

    Noukette · 6 avril 2016 à 23h12

    C’est un livre qui ne peut pas laisser indifférent…

luocine · 3 mars 2016 à 08h42

Beau billet qui donne très envie de lire ce livre au plus vte , je vais le chercher en médiathèque.

Gwenaëlle · 3 mars 2016 à 11h00

Tu penses si ce que tu dis de ce livre trouve des échos en moi! Je vais le lire!

Delphine-Olympe · 3 mars 2016 à 11h04

J’avoue que ça me parle tout ça… Je le note !

Florys · 3 mars 2016 à 12h50

Incroyable découverte, merci de nous donner des pistes comme celle-ci, ça fait plaisir.
En parlant de découverte, j’ai eu l’occasion de voir une pièce qui raconte la vie de Racine, en passant par Phèdre et en explorant les musiques de Bowie… complètement jouissif. Voilà, si ça intéresse quelqu’un ça se joue tout le mois de mars au théâtre de la Contrescarpe (Paris, 5). A bon entendeur bien sûr !

Jerome · 3 mars 2016 à 13h15

Une vraie trouvaille, je ne l’ai vu nulle part ailleurs ce roman. Et comme d’habitude, tu sais donner envie 😉

Mélopée · 3 mars 2016 à 17h19

Waouh, c’est tellement beau… !
Je viens de terminer avec les passages et j’en suis presque déjà saisie de curiosité. Je note, je note, il faut que je creuse ça !

Mokamilla · 3 mars 2016 à 21h18

Les pépites sont encore plus délicieuses quand elles ont un goût d’inattendu.

    Noukette · 6 avril 2016 à 23h15

    Je suis bien d’accord, elles sont précieuses ces jolies surprises là… ♥

Alex-Mot-à-Mots · 4 mars 2016 à 15h18

Voilà qui donne envie.

maggie · 4 mars 2016 à 23h19

Je connais très peu d’auteurs israëliens et tu donnes vraiment envie de découvrir ce texte !

Sandrine · 5 mars 2016 à 07h25

Ça semble être un très beau texte et une belle découverte.

    Noukette · 6 avril 2016 à 23h16

    Il aurait sa place dans tes lectures je trouve… 😉

yueyin · 5 mars 2016 à 08h09

Ton billet est bien séduisant, je ne connais pas bien la littérature israélienne, ce serait l’occasion 🙂

    Noukette · 6 avril 2016 à 23h17

    Et cet auteur est visiblement une pointure, une découverte pour moi aussi !

Léa Touch Book · 5 mars 2016 à 18h16

Une très belle découverte, merci 🙂

    Noukette · 6 avril 2016 à 23h17

    Je suis ravie que ce texte ait croisé ma route !

Bazar Critique · 7 mars 2016 à 16h25

Bonjour cher confrère,
Comme vous, je me lance dans l’aventure de la critique littéraire à travers mon blog, Bazar Critique. Si vous le permettez, je vous partage le lien, bazarcritique.wordpress.com, en espérant que vous viendrez y faire un tour… Je me lance, je suis donc preneuse de toute critique pour avancer ! 🙂
A bientôt !

gambadou · 7 mars 2016 à 21h54

L’écriture de tes extraits me plait énormément. Je le note tout de suite

Presque | Glaz magazine · 1 avril 2016 à 07h09

[…] Noukette qui a évoqué ce roman, et voyant mon intérêt pour ce livre, elle me l’a très gentiment offert. Je l’en […]

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