Petites scènes capitales – Sylvie Germain

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« Elle ne rêve plus d’une autre famille, elle ne souhaite plus un autre passé que celui qui est le sien, tout semé de trébuchements et de déconvenues, de pertes et de renoncements soit-il, et jalonné de deuils.

Elle n’éprouve ni regrets ni rancœurs, elle a eu son lot de joies et de plaisirs aussi, ses jours d’allégresse, ses heures d’exultation, elle a vécu selon ses goûts et ses désirs, en liberté.

Elle accepte de payer le prix de cette liberté, laquelle a parfois ressemblé à de l’indécision et à du faux-fuyant, d’autres fois à des choix résolus.

La liberté, comme l’amour, a un coût, celui de l’intranquillité, ni l’un ni l’autre ne sont jamais acquis. »

 

Lili n’a jamais eu de maman. Elle est partie sans se retourner quand elle était toute petite, la laissant seule avec son père Gabriel. Trois mois plus tard, elle périssait en mer. D’elle, une seule photographie, bien peu pour tenter d’imaginer la femme qu’elle pouvait être, celle qu’elle aurait pu devenir, celle à qui elle ressemble peut-être un peu… Sur cette photo, la jeune maman tient son nourrisson contre elle. L’attitude est distante, les yeux dans le vague, l’envie peut-être déjà d’être ailleurs, qui sait…? L’amour d’une mère. Peut-on ressentir le manque de ce que l’on n’a jamais connu…?

 

Mais Gabriel ne reste pas longtemps seul. Il rencontre Viviane. Lili doit alors quitter sa maison, sa chambre mais surtout le quartier de la ménagerie et les cris d’oiseaux de la grande volière là, juste à côté. Des voix qui l’apaisent, la bercent, la rassurent… A la place, elle hérite d’une belle-mère et d’une bien encombrante tribu. Une tribu dans laquelle Lili peine à trouver sa place, se sentant flouée d’une partie de l’amour paternel. Éternelle invisible, elle grandit dans l’ombre de ceux qui savent se rendre indispensables.

 

Puis la mort fait irruption dans la vie de Lili. Annoncée, discrète, lente ou brutale. Et le temps se fige. « Le temps vient de se mettre à l’arrêt, de déclarer révolu le rythme qui jusque-là scandait les jours, les années, il bée. Un autre rythme va prendre le relais, identique en apparence, mais déchiré dans sa trame, distordu dans son élan. » Des morts qui vont précipiter la fragile famille qui tant bien que mal était devenue la sienne dans le chaos. Une famille qu’elle avait appris à aimer, bon gré mal gré, malgré les conflits et les blessures, malgré les secrets, malgré les non-dits…

 

Retrouver la plume de Sylvie Germain est un ravissement. Il y a dans Petites scènes capitales une vraie douleur, une vraie rage et tout le renoncement qui peut parfois être le synonyme de toute une vie. Des fulgurances d’écriture, une petite musique entêtante qui ne nous quitte pas, une vraie lumière. Blafarde ou éclatante. Vive ou terne. La vie en somme…

Ces petites scènes capitales, ce sont des grandes douleurs, des béances sans nom, des blessures qui se taisent et rongent de l’intérieur. Des scènes fugaces qui mises bout à bout reconstituent le fil de l’existence en sourdine de Lili. « Peines » capitales sur lesquelles Sylvie Germain lève délicatement et pudiquement le voile…

Un texte d’une réelle beauté, avec de vrais moments de grâce, souvent très intenses… Beaucoup d’amour malgré tout dans les brèches d’une vie qui ne cesse de se disloquer… Magnifique !

 

Lu dans le cadre des Matchs de la rentrée littéraire organisés par Price Minister et le Oliver-le-courageux ! Un grand merci…! Et puisqu’il faut attribuer une note, ce sera un beau 18/20…!

 

 

matchs price minister 2013

 

Premières phrases : « C’est qui, là ? » Cette question, elle l’a entendue des dizaines de fois. Une fausse devinette au goût de ritournelle posée par sa grand-mère devant une photographie en noir et blanc exposée dans un cadre en bois noir laqué, présentant une jeune accouchée assise dans son lit, son nouveau-né au creux d’un coude. La question ne vise pas la femme, mais le nourrisson couché contre elle. De la mère, on ne parle pas, on ne badine pas autour de son portrait, elle est une figure intouchable. Une évidence et une énigme, en bloc. »

 

Au hasard des pages : « (…) qu’il surgisse sans crier gare, ou qu’il s’en vienne à pas menus, tout deuil ouvre des failles qui n’en finissent pas de serpenter sous la peau, d’interrompre les pensées soudain saisies de bouffées d’idiotie. » (p. 130)

 

 

Éditions Albin Michel (Août 2013)

256 p.

 

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Nouvelle lecture pour le challenge 3% Rentrée littéraire

chez Hérisson !

 13/18

15 commentaires sur “Petites scènes capitales – Sylvie Germain

  1. Une merveilleuse qui ne s’est imposée à moi que les 50 premières pages passées … A un moment, le déclic a été puissant et j’ai été importée loin, très loin.

  2. Quelle belle plume pour parler de ce récit 🙂 j’ai du mal par contre avec celle de S.Germain, elle me laisse souvent au bord de la route… Devrais-je tenter une nouvelle approche ?

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