Il y a quelques jours je me suis réveillée avant le réveil. Une pluie fine sur le Velux, cette envie de paresser encore et ce titre de David Thomas qui me tendait les bras sur la table de chevet. Je l’ai lu d’une traite. C’est bizarre cette impression d’économiser en quelques heures des années qu’on pourrait passer sur le divan d’un psy.

C’est bizarre et ça fait un bien fou. Ça parait évident mais à un certain âge, on regarde plus derrière soi que devant. Est-ce que celui que je suis devenu ressemble à celui que je voulais être ? Est-ce que l’histoire que j’ai écrite serait la même sans ces renoncements, ces pas de côté, ces errances et ces désirs contrariés ? Et tous ces mensonges qu’on se fait à soi même parce que c’est plus simple de se voiler la face… L’image qu’on a de soi, celle que réfléchit notre miroir, celle que les autres nous renvoient… des fois ça gratte. Ça gêne. Un peu comme un vêtement trop grand ou mal coupé qui ne nous ressemble pas.

David Thomas parle de moi, de nous, et je ne suis même pas certaine qu’il s’en rende compte. En parlant de lui et de ceux qu’il observe, il dessine les contours flous de cet entre-deux inconfortable dans lequel flottent ceux qui se sont perdus… Ceux qui doutent. Ne s’aiment plus. Hésitent. Envoient parfois tout valser ou au contraire n’y arriveront jamais. C’est effrayant de justesse et finalement sacrément rassurant. Ça pique un peu, ça caresse, ça titille souvent les zygomatiques mais ça bouscule toujours. Et quelques phrases suffisent pour dessiner un monde.

Piochez. Faites vous du bien. Une centaine de textes et autant de sourires, de pincements, de chatouillis et de larmes à l’oeil. Du David Thomas comme je l’aime, parfait funambule et observateur acéré et bienveillant du monde qu’il voit de sa fenêtre. J’adore !

 

Cyprès

Au bout de mon jardin, sur une petite butte, lorsque je m’allonge la nuit, je peux contempler le ciel étoilé en roulant les yeux sans rien voir d’autre. Seul le sommet du cyprès que mon père a planté au pied de cette butte il y a cinquante et un ans apparaît dans mon champ de vision. J’ai souvent pensé à couper cet arbre pour que ma vue du ciel nocturne soit totale avec ce désir d’être seul face au ciel. Ce soir, je viens d’admettre que je ne le ferai jamais. En fait, je ne peux me résoudre à regarder les étoiles sans la présence de papa à côté de moi. Et c’est aussi infantile que de souhaiter admirer les constellations tout seul. Je ne suis qu’un petit garçon qui a grandi.

Taïgas

Cela arrive mais on est rarement le raté de quelqu’un. On est surtout le raté de soi-même, de ses rêves et de cette vie qui s’offrait à nous comme une taïga infinie. A l’aube de l’âge d’homme les poitrines se gonflent autant que les projections, ignorant que l’on ne sera jamais à notre hauteur, que même lorsque l’on aura réussi, on trouvera toujours une bonne raison pour se dire que ce n’était pas tout à fait ça, que finalement, ce n’était pas ce que nous souhaitions, espérions, que si nous avions su… On ne s’atteint jamais et il faut trop de temps pour le comprendre. C’est pour ça que nous sommes tous des ratés, parce que nos taïgas sont trop vastes et nos pas trop petits.

 

Et lire et relire… On ne va pas se raconter d’histoiresLa patience des buffles sous la pluieLe poids du monde est amour

Les avis de Caroline, Hélène, Virginie

 

Éditions Anne Carrière (Mars 2019)

203 p.

 

Prix : 16,00 €

ISBN : 978-2-84337-941-3


15 commentaires

cathulu1 · 6 juin 2019 à 06h21

Argh, j’ai raté cette sortie ! merci, j vais me précipiter !

Fanny · 6 juin 2019 à 07h52

Je n’ai pas encore lu cet auteur mais je crois que j’en aurais besoin 😉

Hélène · 6 juin 2019 à 08h22

j’addoooooooooore !!!!!

Nathalie · 6 juin 2019 à 08h28

ça à l’air très beau et tes mots donnent vraiment envie de le découvrir !

Jérôme · 6 juin 2019 à 12h38

Bienveillant, il ne l’est pas toujours selon moi et c’est tant mieux. Lu aussi tu penses bien, et je ne ferai pas de billet parce que tout est dit dans le tien et que je serai bien incapable d’exprimer mon ressenti aussi bien que tu le fais.

Alex-Mot-à-Mots · 6 juin 2019 à 15h01

Une lecture qui fait donc du bien.

Delphine-Olympe · 6 juin 2019 à 19h59

Et donc, c’est une succession de textes courts, de micro-textes, même, si je comprends bien. Comme une succession de réflexions ?

krol · 8 juin 2019 à 09h01

Ah les micro-textes de David Thomas, quel bonheur ! Tu dis exactement ce qu’on ressent quand on les lit.

L'Irrégulière · 8 juin 2019 à 09h31

Oui, c’est très beau…

luocine · 9 juin 2019 à 10h47

j’ai lu et relu « le buffle sous la pluie » je vais immédiatement noter delui-là ce que tu en dis est très tentant.

Violette · 10 juin 2019 à 18h13

c’est le come back de Francis Ponge? Bizarrement, en ce jour de pluie tristounet, il me fait bien envie ce livre!

Antigone · 12 juin 2019 à 15h59

Rhooo comme tu as su trouver les mots… alors que je suis tellement en train de me poser des questions en ce moment, l’âge etc… Merci pour ton coup de coeur ! 😉

eimelle · 15 juin 2019 à 10h10

je crois que je vais le noter aussi!

Mo' · 16 juin 2019 à 11h47

C’est certain, je lirai ce roman. Maintenant que tu m’as fait découvrir Vinau avec d’autres de ses pépites, celle-ci je ne vais pas la laisser passer 😉

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