Les juins ont tous la même peau – Chloé Delaume

Les juins...Quel étrange petit roman…, étrange oui, différent, saisissant. Je découvre la plume de cette auteure et je suis soufflée ! Un style très particulier, un phrasé original et percutant, à la fois poétique et brutal, une chose est sûre, le tout ne laisse pas indifférent. Chloé Delaume y parle de son rapport à Boris Vian, de sa naissance aux mots, à la littérature, elle lui rend hommage, à sa façon toute particulière, et c’est beau, très beau ! Un merci chaleureux à ma super libraire qui m’a conseillé ce petit bijou…

 

« Avant L’écume des jours les livres racontaient,

ils ne me disaient pas. »

 

Tout est dit, il y a un avant et un après. Lycéenne, Chloé lit un peu par hasard ce roman que lui prête sa meilleure amie Alice. Alice la prévient, ça ne va pas lui plaire, trop romantique, mais bon, Chloé a l’esprit de contradiction, elle l’emprunte, histoire de voir de quoi ça parle. En une nuit, tout bascule : « Il est tard, je suis tombée au fond de moi, j’ignorais que c’était possible, qu’il y avait un double-fond derrière le derme l’épiderme la chair les os et l’ivoire terne, que ma moelle pouvait grelotter. » La jeune fille découvre la puissance des mots, du verbe, de l’imaginaire débridé, elle rencontre celui qu’elle surnomme Boris Vian Boris et entre en littérature comme on entre en religion, une naissance à la lecture, puissante et dévastatrice. « J’ai compris, physiquement. Les livres n’étaient pas de passifs jeux de rôles, des portails accueillants ni des creusets refuges. Les livres étaient vivants parce que habités en soi. Habités par une langue, un dialecte singulier, les personnages au fond et l’intrigue en surface n’étaient donc qu’un prétexte pour qu’elle puisse se lover. » De ce jour, Chloé n’a qu’une envie : être elle-même un personnage de fiction, une métaphore. La révélation est telle que de Boris Vian, elle veut tout savoir, tout lire. Sur son cahier à spirales, elle trace sobrement le mot Enquête, y consigne tout ce qu’elle peut apprendre, paroles et citations, éléments biographiques ou autres. Avide, Chloé lit tout, récits et romans, recueils poétiques, nouvelles, écrits sur le jazz, textes et chansons, obnubilée par cette phrase qu’elle se répète sans cesse, je veux une vie en forme de toi. Mais peut-on réellement connaître un mort ? Qu’importe, Chloé lui parle, elle a tant de choses à lui dire…

 

Bluffant, je n’ai pas d’autre mot ! Chloé Delaume joue avec les mots de façon magistrale, elle en fait ce qu’elle veut. Subtil, poétique, tranchant, son style va droit au coeur et aux tripes. La confession est troublante et la musique des mots étonnante : les alexandrins se faufilent au coeur des phrases et on ne compte plus les trouvailles stylistiques. Voilà une lecture comme je les aime, atypique, exigeante, bouleversante, un gros coup de coeur que j’aimerais partager. J’en ai corné des pages, j’en ai noté des phrases… Une lecture à nulle autre pareille, courte et intense, qui parlera à tous les amoureux des mots. Chloé Delaume est une virtuose, nul doute que je poursuivrai ma découverte de cette auteure !

 

Premières phrases : « Je dis infiniment souvent : je m’appelle Chloé Delaume, je suis un personnage de fiction et. Seulement je n’ajoute pas la vérité première et pourtant je le sais : je suis une maladie. Et pas une maladie de la mort, non, vraiment pas du tout. Je suis la maladie d’un mort. D’un mort extrêmement précis à qui je voudrais bien parler. »

 

Au hasard des pages : « C’est Boris Vian que je voudrais trouver. J’ai des choses à lui dire, oui vraiment tout un tas. Ce qu’il se passe ici, ici en ce moment, dans ce sale espace-temps du produit culturel. Lui dire comment c’est dur, oxydant, harassant, de lutter pour de vrai dans le monde inversé. Lui dire que les limaces ne sont plus du tout bleues mais avec des cheveux toujours ébouriffés. Qu’elles vont à la télé, que leur bave est acide et qu’elles la font sécher, qu’avec elles font des leurres qu’elles qualifient de livres et que tout le monde les croit parce que tout le monde en parle et que plus un cerveau n’est jamais disponible. Lui dire que s’il savait le devenir de son oeuvre il aurait ri sans jaune au nez de ce Grosjean, terrassé oubliettes. Lui dire qu’on est nombreux à s’atteler au travail en sachant parfaitement qu’on restera lettre morte. Que le monde tourne tellement qu’il fait vomir les anges et qu’on n’a plus d’espoir ni en l’immédiateté, ni en la moindre trace que nous pourrions laisser tant nous devons lucides assister aux méfaits gommage décervelage. Je ne sers à rien, Boris. Je voulais te le dire. » (p. 62-63)

 

Éditions Points (Janvier 2009)

77 p.

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10 commentaires sur “Les juins ont tous la même peau – Chloé Delaume

    • Franchement, ça change de tout ce que j’ai pu lire jusqu’à maintenant ! Cette auteure a un univers bien à elle et une vraie originalité !

    • Mais non voyons ! En plus, je suis sûre que ça pourrait te plaire… Et puis tu nous ferais plaisir à Sara et à moi si tu le lisais ! 😉

    • C’est très différent de tout ce que j’ai pu lire jusqu’à maintenant ! Rien que pour ça, ça vaut vraiment le coup de découvrir cette auteure !

    • Je ne sais pas si avoir lu et aimé L’écume des jours est une condition pour lire ce livre… En tous cas, c’est une auteure de talent, à découvrir !

    • En tous cas, moi j’ai très envie de découvrir d’autres titres d’elles ! Ele devait être au Salon du Livre et finalement elle n’a pas pu venir au dernier moment, j’étais déçue ! 🙁

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